SEPTEMBRE
Notre maladie depuis six semaines, c'est le ministère et la majorité de la chambre qui nous l'ont faite; c'est une révolution rentrée.
On a tort de croire que Téquilibra européen ne sera pas dérangé par notre révolution. II le sera. Ce qui nous reud forts, c est que nous pouvons lAcher son peuple sur tout roi qui nous lâchera son armée. Une révolution combattra pour nous partout où nous le voudrons.
L'Angleterre seule est redoutable pour mille raisons.
Le mmistcre anglais nous fait bonne mine parce que nous avons inspiré au peuple anglais un enthousiasme qui pousse le gouvernement. Cependant Wellington sait par où nous prendre; il nous entamera, l'heure venue, par Alger ou par la Belgique. Or nous devions chercher a nous lier de plus en plus étroitement avec la population anglaise, pour tenir en respect son ministère; et, pour cela, envoyer on Angleterre un ambassadeur populaire, Benjamin Constant, par exemple, dont on eût aételé la voiture de Douvres à Londres avec douze cent mille Anglais en cortège. De cette façon, notre ambassadeur eût été le premier personnage d'Angleterre, et qu'on juge le beau contre-coup qu'eût produit à Londres, â Manches-
ter, à Birmingham, une déclaration de guerre â la France! Planter l'idée française dans le sol anglais, c'eût été grand et politique.
l'union de la France et de l'Angleterre peut produire des résultats immenses pour l'avenir de l'humanité.
La France et l'Angleterre sont les deux pieds de la civilisation.
Chose étrange que la figure des ^ens oui passent dans les rues le lendemain d'une révolution, A tout moment, vous êtes coudoyé par le YÎce et l'impopularité en personne avec cocarde tricolore. Beaucoup s imaginent que la cocarde couvre le front;
Nous assistons en ce moment a une averse de places qui a des effets singuliers. Cela débarbouille les uns. Cela crotte les autres.
.On est tout stupéfait des existences qui surgissent toutes faites dans la nuit qui suit une révolution. II y a du champignon dans l'homme politique. Hasard et intrigue. Coterie et loterie.
Charles X croit que la révolution qui l'a renversé est une conspiration creusée, minée, chauftée de longue main. Erreur! C'est tout simplement une ruade du peuple.
Mon ancienne conviction royaliste- catholique de 1820 s'est écroulée pièce à pièce depuis dix ans devant l'âge et l'expérience. Il en reste pourtant encore Quelque chose aans mon esprit, mais ce n'est Qu'une religieuse et poétique ruine. Je me détourne c[uelquefois pour la considérer avec respect, mais je n'y viens plus prier.
L'ordre sous la tyrannie, c'est, dit Alfieri quelque part, une vie sans âme.
L'idée de Dieu et l'idée de roi sont deux et doivent être deux. La monarchie â la Louis XIV les confond au détriment de l'ordre temporel, au détriment de Tordre spirituel. Il résulte de ce monarchisme une sorte de mvsticisme politique, de fétichisme royaliste, ie ne sais quelle religion de la personne du roi, du corps du roi, qui a un palais pour temple et des gentilshommes de la chambre ponr prêtres, avec l'étiquette pour décalogue. De là toutes ces fictions (ju'ou appelle droit divin, légitimité, grâce de Dieu, et qui sont tout au rebours du véritable droit divin, qui est la justice; de la véritable légitimité, qui est l'intelligence ; de la véritable grAce de Dieu, qui est la raison. Cette religion des courtisans n'aboutit à autre chose qu'à substituer la chemise' d'un homme à la bannière de l'Eglise.
Nous sommes dans le moment des peurs paniques. Un club, par exemple, effraye, et c'est tout simple ; c'est un mot que la masse traduit par un chiffre : 93. Et, pour les basses classes, 93, c'est la disette: pour les classes moyennes, c'est le maximum; pour les hautes classes, c'est la guillotine. .
Mais nous sommes en 1830.
LITTÉRATURE
La république, comme renlendent certaines gens, c'est la guerre de ceux qui n'ont ni un sou, ni une idée, ni une vertu, contre quiconque a Tune de ces trois choses.
La république, selon moi, la république qui n*est pas encore mûre, mais qui aura l'Europe dans un siècle, c est la société souveraine de la société ; se protégeant, garde nationale; se jugeant^ jury; s*administrant, commune ; se gouvernant, collège électoral.
Les quatre membres de la monarchie, l'armée, la magistrature, l'administration, la pairie, ne sont pour cette république que quatre excroissances gênantes qui s'atrophient et meurent bientôt.
— Ma vie a été pleine d*épines.
— Est-ce pour cela que votre conscience est si déchirée?
Il y a toujours deux choses dans une charte : la solution d'un peuple et d*un siècle, et une feuille de papier. Tout le secret, pour bien gouverner le progrés politique d'une nation, consiste â savoir distinguer ce qui est Ja solution sociale de ce qui est la feuille de papier. Tous les principes que les révolutions antécédentes ont dégagés forment le fonds, l'essence même de la charte ; respectezles. Ainsi liberté de culte, liberlc de pensée, liberté de presse, liberté d'association, liberté de commerce, liberté d'industrie, liberté de chaire, de tribune, de théâtre, de tréteau, égalité devant la loi, libre accessibilité de toutes les capacités à tous les emplois, toutes choses sacrées et qui font choir, comme la torpille, les rois qui osent y toucher r Mais de la feuille de papier, de la forme, de la rédaction, de la lettre, des questions d'âge, de cens, d'éligibilité , d'hérédité, d'inamovibilité , de pénalité, inquiétez-vous-en peu, et réformez à mesure que le temps et la société marchent. La lettre ne doit jamais se pétrifier quand les choses sont progressives. Si la lettre résiste, il faut la briser.
II faut quelquefois violer les chartes pour leur faire des enfants.
En matière de pouvoir, toutes les fois que le fait n'a pas besoin d'être violent pour être, le fait est droit.
Une guerre générale éclatera quelque jour en Europe ; la guerre des royaumes contre les patries.
H. de Talleyrand a dit â Louis-Philippe, avec un gracieux sourire, en lui prêtant serment : — Hé' hé! sire, c'est le treizième.
H. de Talleyrand disait il y a un an, à une épouue où Ton parlait beaucoup trilogie en littérature : — Je veux avoir fait*aussi, moi, ma trilogie; j'ai fait Napoléon, j'ai fait la maison de Bourbon, je finirai par la maison d'Orléans.
Pourvu que la pièce que M. de Talleyrand nous joue n'ait en effet que trois actes 1
Les dévolutions sont de magnifiques improvisatrices. Un peu échevelées quelquefois. *
Effrayante charrue que celle des révolutions ! ce scot des têtes humaines qui roulent au tranchant du soc des deux côtés du sillon.
Ne détruisez pas notre architecture gothique. Grâce pour les vitraux tricolores !
Napoléon disait : Je ne veux pas du coc^, le renard le man^e. Et il prit l'aigle. La France a repris le coq. Or voici tous les i*enard3 qui reviennent dans l'ombre é la file, se cachant l'un derrière l'autre : P — derrière T ~ , V — derrière M — . Eia! vigila, Galle !
Il y a des gens qui se* croient bien avancés et qui ne sont encore qu'en 1688. Il y a pourtant longtemps déjà que nous avons dépassé 1789.
La nouvelle génération a fait la Révolution de 1850, l'ancienne prétend la féconder. Folie, impuissance ! Une révolution de vingt-cina ans, un parlement de soixante, que peut-il résulter de 1 accouplement ?
Vieillards, ne vous barricadez pas ainsi daus la législature; ouvrez la porte bien plutôt, et laissez passer la jeunesse. Songez qu*en lui fermant la chambre vous la laissez sur la place publique.
Vous avez une belle tribune en marbre» avec des basreliefs de M. Lemot, et vous n'en voulez que pour vous ; c'est fort bien. Un beau matin, la génération nouvelle renversera un tonneau sur le cul, et cette tribune-ld sera eu contact immédiat avec le pavé qui a écrasé une monarchie de huit siècles. Songez-y.
Remarquez d'ailleurs que, tout vénérables que vous êtes par votre âge, ce (|ue vous faites depuis août 1830 n'est que précipitation, étourderieet imprudence. Des jeunes gens n'auraient peut-être pas fait In part du feu si large. Il y avait dans la monarchie de la branche aînée beaucoup de choses utiles que vous vous êtes trop hâtés de brûler et qui auraient pu servir, ne fût-ce que comme fascines, pour combler le fossé profond qui nous sépare de l'avenir. Nous autres, jeunes ilotes politimies, nous vous avons blAmé plus d'une fois, dans l'omore oisive ou vous nous laissez, de tout démolir trop vile et sans discernement, nous qui rêvons pourtant une reconstruction générale et complète. Mais, pour la démolition comme pour la reconstruction, il fallait une longue et patiente attention, beaucoup de temps, et le respect de tous les intérêts qui s'abritent et poussent si souvent déjeunes et vertes branches sous les vieux édifices sociaux. Au jour de l'écroulement, il faut faire aux intérêts un toit provisoire.
Chose étrange ! vous avez la vieillesse, et vous n'avez pas la maturité.
ET PHILOSOPHIE MÊLÉES
Voici des paroles de Mirabeau qu'il est l'heure de méditer :.
c Nous ne sommes point des sauvages arrivant nus c des bords de rOrénoque pour former une société. « Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop « vieille pour notre époque. Nous avons un gouvemec ment préexistant, un roi préexistant, des préjugés pré- « existants : il faul^ autant qu'il est possible, assortir tonc les ces choses à la révolution et sauver la soudaineté « du passage. »
Dans la constitution actuelle de FEurope, chaque Etat a son esclave, chaque royaume traîne son boulet. La Turquie a la Grèce, la Russie a la Pologne, la Siiède a la Norvège, la Prusse a le {|[rand-duché de Posen, l'Autriche a la Lombardie, la Sardaigne a le Piémont, l'Angleterre a l'Irlande, la France a la Corse, la Hollande a la Belgique. Ainsi, à côté de chaque peuple maître, jan peuple esclave ; â côté de chaque nation dans l'état naturel, une nation hors de l'état naturel. Ediflce mal bâti; moitié marbre, moitié plâtras.