‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 27 sur 309 · A PROPOS DE SA NOKT · texte numérisé non relu

A PROPOS DE SA NOKT

Nous sommes en juin 1824. Lord Byron vieal de mourir.

On nous demande noire pensée sur lord fiyron, et sur lord Byron mort. Qu'importe notre pensée? A quoi bon récrire, à moins qu'on ne suppose qu'il est imi»ossible à qui que ce soit de ne pas dire quelques paroles dignes d'élre recueillies en présence d'nn aussi grand poète et d'un aussi grand événement? A en croire les mgénieuses fables de VOrieul, une larme devient perle en tombant dans la mér.

Dans l'existence particulière mie nous a faite le goût des lettres, dans la cégion paisiMe où nous a placé l'amour de l'indépendance et de la poésie; la mort de Byron a du nous frapper, en quelque sorte, comme nne calamité domestique. Elle a été pour nous un de ces malheurs qui touchent de prés. L*hommc qui a dévoué ses jours au culte des lettres sent le cercle de sa vie physique se res* serrer autour de lui, en même temps que la sphère de son existence intellectuelle s'agrandit. Un petit nombre d'êtres chers occupent les tendresses de son cœur, tandis que tous les poêles, morts et contemporains, étrangers et compatriotes, s'emparent des affections de son ^me. La nature lui avait donné une famille, la poésie lui en crée une seconde. Ses sympathies, que si pou d'êtres éveillent auprès de lui, s'en vont chercher, d travers le tourbillon des relations sociales, au delà des temps, au delà des es-

S aces, Quelques hommes qu'il comprend et dont il se sent igné d être compris. Tandis que, dans la rotation monotone des habitudes et des affaires, la foule des indifférents le froisse et le heurte sans émouvoir son attention; il s'établit, entre lui et ces hommes épars que son penchant a choisis, d*intimes rapports et des communications, pour ainsi dire, électriques. Une douce communauté de |)ensées l'attache, comme un lien invisible et indissoluble, à ces êtres d'élite, isolés dans leur monde ainsi qu'il l'est dans le sien; de sorte que, lorsque par hasard il vient à rencontrer l'un d'entre eux, un regard leur sufflt pour se révéler l'un à l'autre; une parole, pour |)énétrer mutuellement le fond de leurs Ames et en reconnaître l'équilibre ; et, au bout de quelaues instants, ces deux étrangers sont ensemble comme aeux frères nourris du même lait, comme deux amis éjirouvés par la même infortune.

Qu'il nous soit permis de le dire, et, s'il le faut, de nous en glorifier, une sympathie du genre de celle que nous venons d'expliquer nous entraînait vers Byron. Ce n'était pas certainement l'attrait que le génie inspire au génie ; c'était du moins un sentiment sincère d'admiration, d'enthousiasme et de reconnaissance; car on doit de la reconnaissance aux hommes dont les œuvres et les actions font battre noblement le cœur. Quand on nous a .annoncé la mort de ce poêle, il nous a semblé qu'on nous enlevait une part de notre avenir. Nous n'avons renoncé qu'avec amertume i jamais nouer avec Byron une de ces poétiques amitiés qu'il nous est si doux et si glorieux d'entretenir avec la plupart des principaux esprits de notre époque, et nous lui avons adressé ce oeau

Adieu donc, jeune ami, que je n'ai pas connu.

Puisque nous venons de laisser échapper un mot sar l'école particulière de lord Byron. il ne sera peut-être pas hors de propos d'examiner ici quelle place elle occupe dans l'ensemble de la littôrature actuelle, que l'on allaqnccomme si elle pouvait être vaincue, que l'on calomnie compie si elle pouvait être condamnée. Des esprits faux, habiles à déplacer toutes les questions, cherchent à accréditer parmi nous une erreur bien sinj^ulière. Ils ont imaffiné que la société présente était exprimée en France par deux littératures absolument opposées; c'est-à-dire que le même arbre portait naturellement à la fois deux fruits d'espèce conraire, que la même cause produisait simultanément deux effets incompatibles. Mais ces ennemis des innovations ne se sont pas même aperçus qu'ils créaient là une logioue toute nouvelle. Ils continuent chaque jour de traiter la littérature qu'ils nomment classique comme si elle vivait encore, et celle qu'ils appellent romantique comme si elle allait périr. Ces doctes rhéteurs, qui vont proposant sans cesse cie changer ce qui existe contre ce qui a existé,, nous rappellent involontairement le Roland fou de l'Arioste qui prie gravement un passant d'accepter une jument morte en échange d'un cheval vivant. Roland, il est vrai, convient que sa jument est morte, tout en ajoutant que c'est là son seul défaut. Mais les Rolands du prétendu penre classique ne sont pas encore à cette hauteur, en fait de jugement ou de bonne foi. II faut donc leur arracher ce qu ils ne veulent pas accorder, et leur déclarer qu'il n'existe aujoiird'hui qu'une littérature comme il n'existe qu'une société; que les littératures antérieures, tout en laissant des monuments immortels, ont dû disparaître et ont disparu avec les générations dont elles ont exprimé les habitudes sociales et les émotions politiaues. Le génie de notre époque peut être aussi beau que celui des époques les plus illustres, il ne peut être le même ; et il ne dépend pas plus des écrivains contemporains de ressusciter une litlérature (1) passée, qu'il ne dépend du jardinier de faire reverdir les feuilles de l'automne sur les rameaux du printemps.

Qu'on ne s'y trompe pas : c'est en vain surtout qu'un petit nombre de petits esprits essayent de ramener les idées générales vers le désolant système littéraire du dernier siècle. Ce terrain, nalurellement aride, est depuis longtemps desséché. D'ailleurs, on ne recommence pas les madrigaux de Dorât après les guillotines de Rol)espierre, et ce n'est pas au siècle de Boliaparte qu'on peut continuer Voltaire. La littérature réelle de notre flge, celle dont les auteurs sont proscrits à la façon d'Aristide ; celle qui. répudiée par toutes les plumes, est adoptée par toutes les lyres; celle qui, malgré une persécution vaste et calculée, voit tous les talents éclore dans sa sphère orageuse, comme ces fleurs qui ne croissent qu'en des lieux battus des vents ; celle, enfin, qui, réprouvée par ceux qui décident sans méditer, est défendue par ceux qui pensent avec leur âme, jugent avec leur esprit et sentent avec leur cœur ; ceUe littérature n'a point l'allure molle et effrontée de la muse qui chanta le cardinal Dubois, flatta la Pompadour et outraffea notre Jeanne d'Arc. Elle n'interroge ni le creuset de l'athée, ni le scalpel du matérialiste, bile n'emprunte pas au sceptique cette balance de plomb dont l'intérêt seul rompt réq ni libre. Elle n'enfante pas dans les orgies des chants pour les massacres. Elle ne connaît ni l'aoulation, ni l'injure. Elle ne prête point de séductions au mensonge. Elle n enlève point leur charme aux illusions. Etrangère à tout ce qui n est pas son but véritable, elle puise la poésie aux sources de la vérité. Son imagination se féconae par la croyance. Elle suit les progrès du4emps, mais d'un pas

(1) Une faut pas perdre de vue, en lisant ceci, que, parles mois littérature d'un siècle, on doit entendre non-seulement

ET PHILOSOPHIE MÊLÉES

mje et mesuré. Soo caractère est sérieux, sa voix est mélodieuse et sonore. Elle est, en un mot, ce que doit être la commune pensée d'une grande nation après de grandes calamités : triste, fière et religieuse. Quand il le faut» elle ii*hésite pas & se mêler aux discordes publiques pour les juger ou pour les apaiser. Car nous ne sommes plus au temps des chansons bucoliques, et ce n*est pas la muse da dix*neuviéme siècle qui peut dire :

Non me agitant populi fa8ce8,aut purpura regum.

Cette littérature cependant, comme toutes les choses de l'humanité, présente, dans son unité même, son côté sombre et son côté consolant. Deux écoles se sont formées dans son sein, qui représentent la double situation où nos malheure politiques ont respectivement laissé les esprits : la résignation et le désesj^oir. Toutes deux reconnaissent ce cp*une philosophie moqueuse avait nié» réternilé de Dieu, 1 âme immortelle, les vérités primordiales et les vérilés révélées; mais celle-ci pour adorer, celle-là pour maudire. L'une voit tout du haut du ciel, l'autre du fond de l'enfer. La première place au berceau de Thomme un ange qu'il retrouve encore assis au chevet de son lit de mort ; l'autre environne ses pas de démons, de fantômes et d'apparitions sinistres. La première lui dit de se conGer, parce qu'il n'est jamais seul; la seconde reiïraye en l'isolant sans cesse. Toutes deux possèdentégalement l'art d'esquisser des scènes gracieuses et de crayonner des figures terribles; mais la première, attentive à ne jamais briser le cœur, donne encore aux plus sombres tableaux je ne sais quel reflet divin ; la seconde, toujours soigneuse d*attrisler, répand sur les images les plus riantes comme une lueur infernale. L'une, enGn, ressemble à Emmanuel, doux et fort, parcourant son royaume sur un char de foudre et de lumière ; l'autre est ce superbe Satan (1) qui entraîna tant d'étoiles dans sa chute lorsqu'il fut précipité du ciel. Ces deux écoles jumelles, fondées sur la même base, et nées, pour ainsi dire, au même berceau, nous paraissent spécialement représentées dans la littérature européenne par deux illustres génies : Chateaubriand et Byron.

Au sortir de nos prodigieuses révolutions, deux ordres politiques luttaient sur le même sol. Une vieille société achevait de s'écrouler; une société nouvelle commençait à s'élever. Ici des ruines, là des ébauches. Lord Byron, dans ses lamentations funèbres, a exprimé les dernières convulsions de la société expirante. M. de Chateaubriand, avec ses inspirations sublimes, a satisfait aux premiers besoins de la société ranimée. La voix de l'un est comme l'adieu du cygne à l'heure de la mort ; la voix de l'autre est pareille au chant du phénix renaissant de sa cendre.

Par la tristesse de son génie, par l'orgueil de son caractère, par les tempêtes de sa vie, lord Byron est le type du genre de poésie dont il a été le poète. Tous ses ouvrais sont profondément marqués du sceau de son individualité. C'est toujours une figure sombre et hautaine que le lecteur voit passer dans chaque poëme comme à travers un crêpe de deuil. Sujet quelquefois, comme tous les penseurs profonds, au vague et à l'obscurité, il a des paroles qui son^ dent toute une âme, des soupirs qui raconteut toute une existence, ir semble que son cœur s'entr'ouvre à chac|ue pensée oui en jaillit comme un volcan qui vomit des éclairs. Les douleurs, les joies, les passions, n'ont point pour lui de m^^téres, et s'il ne fait voir les objets réels au'a travere un voile, il montre à nu les régions idéales. On peut lai reprocher de négliger absolument l'ordonnance de ses poëmes; défaut grave, car un poëme qui manque d'ordonnance est un édifice sans charpente ou un tableau sans perspective. 'Il pousse également trop loin le lyrique dédain des transitions; et l'on désirerait parfois que ce peintre si fidèle des émotions intérieures jetât sur les descriptions physiques des clartés moins fantasliaucs et des teintes moins vaporeuses. Son génie ressemble trop souvent à un promeneur sans but qui rêve en marchant, et qui, absorbé

^ (1) Ce n'est ici qu'un simple rapport qui ne saurait justifier le titre à'écoh aatanique sous lequel un homme de talent a désigné l'éeole'de lord Byron.

dans une intuition profonde, ne rapporte qu'une image confuse des lieux qu'il a parcouhis. Quoi qu'il en soit, même dans ses moins belles œuvres, cette capricieuse imagination s'élève à des hauteurs où l'on ne parvient pas sans des ailes. L'aigle a beau fixer ses yeux sur la terre, il n'en conserve pas moins le regard sublime dont la portée s'étend jusqu'au soleil (i). On a prétendu que l'auteur de Don Juan appartenait, par un coté de son esprit, à l'école de l'auteur de Candide, Erreur! il y a une différence profonde entre le rire de Byron et le rire de Voltaire. Voltaire n'avait pas souffert.

Ce serait ici le moment de dire (|uelque chose de la vie si tourmentée du noble poète : mais, dans l'incertitude où nous sommes sur les causes réelles des malheurs domestiques qui avaient aigri son caractère, nous aimons mieux nous taire, de peur que notre plume ne s'égare malgré nous. Ne connaissant lord Byron (^ue d'après ses poèmes, il nous est doux de lui supposer une vie selon son âme et son génie. Gomme tous les nommes supérieurs, il a certai-

(1) Dans un moment où TEurope entière rend un éclatant hommage au ffénie de lord Byron, avoué grand homme depuis qu'il est mort, le lecteur sera curieux de relire ici quelques phrases de l'article remarquable dont la Revue d'Edimbourg, journal accrédité, salua rillustre poète à son début. C'est d'ailleurs sur ce ton que certains journaux nous entretiennent chaque matin ou chaque soir d&s premiers talents de notre époque.

a La poésie de notre jeune lord est de cette classe que ni les dieux ni les hommes ne tolèrent. Ses inspirations sont si plates, qu'on pourrait les comparer à une eau stagnante. Comme pour s'excuser, le noble auteur ne cesse de rappeler qu'il est mineur... Peut-être veut-il nous dire : a Voyez comme un mineur écrit I j» Mais, hélas I nous nous rappelons tous la poésie de Gowley à dix ans, et celle de Pope à douze. Loin d'apprendre avec surprise que de mauvais vers ont été écrits par un écolier au sortir du col lege, nous croyons la chose très-commune, et sur dix écoliers, neuf^euvent en faire autant et mieux que lord Byron.

«( Dans le fait, cette seule considération (celle du rang de l'auteur) nous fait donner une place à lord Byron dans notre jour* nal, outre notre désir de lui conseiller d'abandomier la poésiepour mieux employer ses talents .

a Dans cette mtention, nous lui dirons que la rime et le nombre des pieds, quand ce nombre serait toujours régulier, ne constituent pas toute la poésie ; nous voudrions lui persuader qu'un peu d'esprit et d'imagination sont indispensables, et^ue, pouf être lu, un poëme a besoin aujourd'hui de quelque pensée ou nouvelle ou exprimée de façon à paraître telle.

a Lord Byron devrait aussi prendre garde de tenter ce que de grands poètes ont tenté avant lui; car les comparaisons ne sont nullement agréables, comme il a pu l'apprendre de son maître d'écriture.

a Quant à ses imitations de la poésie ossianique, nous nous y connaissons si peu, que nous risquerions de critiquer du Macpherson tout pur en voulant exprimer notre opinion sur les rapsodies de ce nouvel imitateur... Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'elles ressemblent à du Macpherson ; et nous sommes sûr qu'elles sont tout aussi stupides et ennuyeuses que celles de notre compatriote.

a une grande partie du volume est consacrée à immortaliser les occupations de l'auteur pendant son éducation. Nous sommes fâché de donner une mauvaise idée de la psalmodie du collège par la citation de cea stances attiquea : .. (Suit la citation.)

a Mais, quelque jugement qu'on puisse prononcer sur les poésies du noble mineur, il nous semble que nous devons les pren-dre comme nous les trouvons et nous en contenter : car ce sont les dernières que nous recevrons de lui... Qu'il réussisse ou non, il est très-peu probable qu'il condescende de nouveau à devenir auteur. Prenons donc ce qui nous est offert et soyons reconnaissants. De quel droit ferions-nous les délicats, pauvres diables que nous sommes? C'est trop d'honneur pour nous de tant recevoir d'un homme du rang de ce lord. Soyons reconnaissanta, nous le répétons, et ajoutons avec le bon Sancbo : Que Dieu bénisse celui qui nous donne! ne regardons pas le cheval à la bouche quand il ne coûte rien. »

Lord Byron daigna se venger de ce misérable fatras de licia communs, thème sans cesse contre

(perpétuel que la médiocrité envieuse reproduit e génie. Les auteurs de la Rêvue d^Bdimbourg furent contraints de reconnaître son talent sous les coups de son fouet satirique. L'exemple paraît bon à suivre ; nous avouerons cependant que nous eusaions mieux aimé voir lord Byron garder à leur égara le silence du mépris. Si ce n'eût été le conseil do son intérêt, c'eût été du moins celui de sa dignité.

LITTÉRATURE

nement été eD proie à la calomnie. Nous n*aUribuons (|u*i elle les bruits injurieux qui ont si longtemps accpmpagné l'illustre nom du poêle. D'ailleurs, celle que ses torts ont offensée les a sans doute oubliés la première en présence de sa mort. Nous espérons qu'elle lui a pardonné; car nous sommes de ceux oui ne pensent pas que la haine et la vengeance aient quelque chose à graver sur la pierre d'un tombeau.

Et nous, pardonnons-lui de même ses fautes, ses erreurs, et jusqu'aux ouvrages où il a paru descendre de la double hauteur de son caractère et de son talent; pardonnons-lui, il est mort si noblement ! il est si bien tombé ! Il semblait là comme un belliciueux représentant de la muse moderne dans la patrie des muses antiques. Généreux auxiliaire de la gloire, de la religion et de la liberté, il avait apporté son épée et sa lyre aux descendants des premiers guerriers et des premiers poètes; et déjà le poios de ses lauriers faisait pencher la balance en /aveur des malheureux Hellènes. Nous lui devons, nous particulièrement, une reconnaissance profonde. Il a prouvé à TEurope que les poètes de l'école nouvelle, qnoiquMls n'adorent plus les dieux de la Grèce païenne, admirent toujours ses héros ; et c[ue s'ils ont déserté TOlympe, du moins ils n'ont jamais dit adieu aux Thermopyles.

La morUde Byron a été accueillie dans tout le continent paries signes d'une douleur universelle. Le canon des Grecs a longtemps salué ses restes, et un deuil national a consacré la perte de cet étranger parmi les calamités publiques. Les portes orgueilleuses de \V eslminster se sont ouvertes comme d'elles-mêmes, afin que la tombe du poêle vint honorer le sépulcre des rois. Le dirons-nous ! au milieu de ces glorieuses marques de rafQictloo générale, nous avons cherché quel témoignage solennel d'enthousiasme Paris; cette capitale de l'Europe, rendait à l'ombre héroïque de Byron, et nous avons vu une marotte qui insultait sa lyre et des tréteaux qui outrageaient son cercueil (i) 1

IDÉES Al] HASARD.

Juillet 1824.

Il faut bien que toutes les oreilles possibles s'habituent , à l'entendre dire et redire, une révolution est faite dans les I arts. Elle a commencé par la poésie, elle s'est continuée dans la musique, la voilâ (jui renouvelle la peinture ; et avant peu elle ressuscitera infailliblement la sculpture et l'archilcclure, depuis longtemps mortes comme meurent toujours les arts, en pleine acaaémie. Au reste, cette révolution n'est qu'un retour universel à la nature et à la vérité. C'est l'extirpation du faux goût qui, depuis prés de trois siècles, substituant sans cesse les conventions de l'école à toutes les réalités, a vicié tant de beaux génies. La génération nouvelle a décidément jeté là le haillon classique, la guenille philosophique, 1 oripeau mythologique. Elle a revêtu la robe virile, et s'est débarrassée des préjugés, tout en étudiant les traditions.

Il est risible d'entendre disserter sur un changement invinciblement amené par le cours des événements, cette

(1) Quelques jours après la nouvelle de la mort de lord fiyron, on représentait encore, à je ne sais quel théâtre du boulevard, je ne sais quelle facétie de mauvais ton et de mauvais goût, où ce noble poêle est personnellement mis en scène sous Je nom ridicnle de lord Trotp-Btaileê.

tourbe innombrable d'esprits faux, de pettti docteurs, de grandspédantSyde lourds railleurs, àejugeuni serbe haut, ue critiques superficiels, également propres à raisonner sur tout parce qu'ils ignorent tout au même degré; d'artistes médiocres, qui ne connaissent le talent que par l'envie dont il les tourmente et l'impuissance dont il les accable. Ces bonnes ^em s'imaginent qu*A force de cris, de colère et d'anathemes, ils parviendront â détruire ou é modifier selon leur fantaisie un ordre d'idées qui résulte ordinairement d'un ordre de choses. Ils ne comprennent pas que, de même qu'un orage change l'état de l'atmosphère, une révolution change l'état de la société. On les voit s'évertuant en efforts inutiles pour corriger la littérature et les arts nés de cette révolution. Je serais curieux de savoir comment ils s'y prendraient pour repeindre l'arcen-ciel.

En attendant qu'ils aient résolu^ problème, Tare-enciel brillera, et ce siéde sera ce qu'il est dans sa destinée d'être.

Que la nouvelle génération laisse donc des critiques accrédités ou non affirmer, avec une grotesuue assurance, que Vart est clieznous en pleine décadence. Il faut se souvenir que l'Académie a condamné le Cid ; que MM. Morellet et Houman ont donné des férules à l'auteur du Génie du Christianisme; aue la Revue d* Edimbourg a renvoyé lord Byron â Técole* 11 faut laisser la médiocrité peser de toutes ses petites forces sur le talent naissant. Elle ne l'étoufTera pas. Et, â tout prendre, est-ce donc un spectacle moins amusant qu'un autre, que de voir un homme de génie foudroyé par un professeur de gaiette ou d'athénée? C'est l'aigle dans les serres du moineau-franc.

L'expression de l'amour, dans les poètes de l'école antienne (â quelque nation et à c|uelque époque qu'ils appartiennent), manque eu {général de chasteté et de puaenr. Cette observation, peu importante au premier aspect, se rattache cependant aux plus hantes considérations. Si nous voulions. l'examiner sérieusement, nous trouverions au fond de cette question toutes les sociétés païennes et tous les cultes idolâtriques. Vabsence de chasteté dans Vamour est peut-être le signe caractéristique des civilisations et des littératures que n'a point punfiées le christianisme. Sans parler de ces poésies monstrueuses par lesquelles Anacréon, Horace, Virgile même, ont immortalisé d'infâmes débauches et de honteuses habitudes, les chants amoureux des poètes païens anciens et modernes, de Catulle, de Tibulle, de Berlin, de Bernis, de Parny, ne nous offrent rien de cette délicatesse, de cette modestie, de cette retenue sans lesquelles l'amour n'est plus qu'un instinct animal et qu'un appétit charnel. Il est vrai que l'amour chez ces poètes est aussi raffiné qu'il est grossier. 11 est difficile d'exprimer plus ingénieusement ce que sentent les brutes ; et c est sans doute pour qu'il y ait une différence entre leurs amours et ceux des animaux que ces galants diseurs font des élégies. Ils en sont même venus â convertir eu science ce ^u'il y a de plus naturel au monde; et Varl d aimer a elé enseig:né par Ovide aux païens du siècle d'Aui^usle, par gentil Bernard aux païens du siècle de Voltaire.

Avec quelque attention, on reconnaît qu'il existe une diiïèrence cnire les premiers et les derniers artistes en amour. A une nuance près, leur vermillon est le même. Tous chantent la volupté matérielle. Mais les poètes païens grecs et romains, semblent le plus souvent des maîtres qui commandent i des esclaves, tandis que les poètes païens français sont toujours des esclaves implorant leurs maitresses, El le secret des deux civilisations différentes est tout entier là-dedans. Les sociétés polies, mais idolâtres, de Rome et d'Athènes, iffnoraient la céleste dignité de la femme, révélée plus tard aux hommes par le Dieu qui voulut naître d une fille d'Eve. Aussi ramour, chez ces peuples, ne s'adressant ou'aux esclaves et aux courtisanes, avait-il quelque chose d'impérieux et de méprisant. Tout, dans la civilisation chrétienne, tend au contraire â l'eono-

ET PHILOSOPHIE MÊLÉES

blissement du sexe faible et beau; et l'BTangile parait avoir rendu leur rang aux femmes, afin (||ii'elles conduisissent les iiommes au plus haut degré possible de peiiectionnement social. Ce sont elles qui ont créé la chevalerie; et cette institution merveilleuse, en disparaissant des monarchies modernes, y a laissé Thonneur comme une âme ; rhonneur, cet instinct de nature, qui est aussi une superstition de société ; cette seule puissance dont un Français supporte patiemment la tyrannie; cesentimnnt mystérieux inconnu aux anciens justes, qui est tout à la fois plus et moins crue la vertu. A Theure qu'il est. remarquons bien ceci : Ynanneur (dit ignoré des peuples é qui TEvangiie n*a

Sas encore été révélé, ou chez lesquels Tmlluence morale es femmes est nulle. D^ns notre civilisation, si les lois donnent la première place à Thomme, Thonneur donne le premier rang à la femme. Tout l'équilibre des sociétés chrétiennes est là.

Je ne sais par quelle bizarre manie on prétend aujourd'hui refuser au génie le droit d'admirer hautement le ^éoie; on insultée l'enthousiasme que le chant du poêle mspire â uii poêle; et l'on veut que ceux qui ont du talent ne soient jugés que par ceux qui n'en ont pas. On dirait que, depuis le siècle dernier, nous ne sommes plus accoutumés qu'aux jalousies littéraires. Notre âge envieux se raille de cette fraternité poétique, si douce et si noble entre rivaux. Il a oublié l'exemple de ces antiques amitiés qui se resserraient dans la gloire, et il accueillerait d'un rire dédaigneux l'allocution touchante qu*Horace adressait au vaisseau de Virgile.

La composition poétique résulte de deux phénomènes intellectuels, la méditation et rinspiratîon. La méditation est une faculté; l'Inspiration est un don. Tous les hommes, jusqu'à un certain degré, peuvent méditer; bien peu sont inspirés. Spiritus fiai uhi vult. Dans la méditation, l'esprit ' agit; dans 1 inspiration, il obéit : parce que la première est en l'homme, tandis que la seconde vient de plus haut. Celui qui nous donne cette force est plus fort que nous. Ces deux opérations de la pensée se lient intimement dans l'âme du poêle. Le poêle appelle l'inspiration par la méditation, comme les prophètes s'élevaient é l'extase par la prière» Pour que la muse se révèle â lui, il faut qu il ait en quelque sorte dépouillé tonte son existence matérielle dans le calme, dans le silence et dans le recneillement. Il faut qu'il se soit isolé de la vie extérieure, pour jouir avec plénitude de cette vie intérieure qui développe en lui comme un être nouveau; et ce n*est que lorsque le monde phjsique a tout à fait disparu de ses yeux que le monde idéal peut lui être manifesté. Il semble que l'exaltation poétique ait auelque chose de trop sublime pour la nature commune de l'homme. L'enfantement du ffénie ne saurait s'accomplir» si l'âme ne s'est d'abord purifiée de toutes ces préoccupations vulgaires que l'on trame après soi dans la vie; car la pensée ne peut prendre des ailes avant d*avoir déposé son fardeau. Voilà sans doute pourquoi l'inspiration ne vient que précédée de la méditation. Chez les Juifs, ce peuple dont rhistoire est si féconde en symboles mystérieux, quand le prêtre avait édifié l'autel, il y allumait le feu terrestre, et c'est alors seulement que le rayon divin y descendait du ciel.

Si 1 on s'accoutumait à considérer les compositions littéraires sous ce point de vue, la critique prendrait probablement une direction nouvelle; car il est certain que le véritable poète, s*il est maître du choix de ses méditations, ne l'est nullement de la nature de ses inspirations. Son génie, qu'il a reçu et qu'il n'a point acquis, le domine le plus souvent; et il serait singulier et peut-être vrai de dire que l'on est parfois étranger comme nomme à ce que Ton a écrit comme poète. Cette idée paraîtra sans doute paradoxale au premier aperçu. C'est pourtant une

question de savoir jusqu'à quel point le chant appartient a la Toix, et la poésie au poÎBte.

Heureux celui qui sent dans sa pensée cette double puissance de méditation et d'inspiration, qui est le génie I Quel que soit, son siècle, quel que soit son pays, fût-il né au sein des calamités domestiques, fût-il jeté dans un temps de révolutions, ou, ce qui est plus déplorable encore, dans une époque d'indifférence, qu'il se confie à l'a* venir : car, si le présent appartient aux autres hommes, l'avenir est à lui. 11 est du nombre de ces êtres choisis qui doivent venir à un jour marqué. Tôt ou tard, ce jour arrive; et c'est alors que, nourri dépensées et abreuvé d'inspirations, il peut se montrer hardiment à la foule, en répétant le cri suolime du poète :

Voici mon orient : peuples, levez les ycaxl

Si jamais composition littéraire a profondément porté l'empreinte ineffaçable de la méditation et de l'inspiration, c'est le Paradis perdu. Une idée morale, qui touche à la fois aux deux natures de l'homme; une leçon terrible donnée en vers sublimes; une des plus hautes vérités de la religion et de la philosophie, développée dans une des plus belles fictions de la poésie; l'échelle entière de la création parcourue depuis le degré le plus élevé jus-

Îu'au degré le plus bas; une action qui commence par ésus et se termine par Satan ; Eve entraînée par la curiosité, la compassion et l'imprudence, jusqu'à la perdition ; la première femm^ en contact avec le premier démon : voilà ce que présente l'osuvre de Mifton; drame simple et immense, dont tous les ressorts sont des sentiments ; tableau maéique qui fait graduellement succéder â toutes les teintes de lumière toutes les nuances de ténèbres; poème singulier, qui charme et qui effraye I

Quand les défauts d'une tra^dîe ont cela de particulier qu'il faut, pour en être choque, avoir lu l'histoire et connaître les règles, le grand nombre des spectateurs s'en aperçoit peu, parce qu il ne sait que sentir. Aussi le grand nombre juge-t-il toujours bien. El, en effet, pourquoi trouver si mauvais qu'un auteur tragique viole quelquefois l'histoire? Si cette licence n'est pas poussée trop loin, que m'importe la vérité historique, pourvu que la vérité morale soit observée ! Voulez- vous donc que Ton dise de l'histoire ce qu'on a dit de la poétioue d'Anstote, elle fait faire de bien mauvaises tragédies? Soyez peintre fidèle de la nature et des caractères, et non copiste servile de rhistoire. Sur la scène, j'aime mieux l'homme vrai que le fait vrai.

Quand on suit attentivement et siècle par siècle dans les fastes de la France l'histoire des arts si étroitement liée à l'histoire politique des peuples, on est frappé en arrivant jusqu'à notre temps d'un phénomène singulier. Après avoir retrouvé sur les vitraux des merveilleuses cathédrales du moyen âge, comme un reflet de celte belle époque de la grande féodalité, des croisades, de la chevalerie, époque <|ui n'a laissé ni dans la mémoire des hommes, ni sur la face de la terre, aucun vestige qui n'ait quelque chose de monumental, on passe au re^ne de François I", si étourdiment appelé ère de la renaissance des arts. On voit distinctement le fil qui lie ce siècle in-

([énieux au moyen âge. Ce sent déjà, moins leur pureté et eur originalité propres, les formes grecques; mais c'est toujours rimagination gothique. La poésie, naïve encore dans Marot, a pourtant cessé d*ètre populaire pour devenir mythologique. On sent qu'on vient de changer de route.

tITTÉRATDRB

Déjà les études classiques ont gâté le goùl national. Sons Louis XIII, la dégénération est sensible; on subit les'conséquenoes du mauvais système où les arts se sont engagés. On n'a plus de Jean Goujon, plus de Jean Cousin, plos de Germain Pilon ; et les types vicieux, que leur génie corrigeait par tant de grAce et d'élégance, redeviennent lourds et bâtards entre les mains de leurs copistes. A cette décadence se mêle je ne sais miel faux goût florentin, naturalisé en France par les Nédicis. Tout se relève sons le sceptre éclatant de Louis XIV ; mais rien ne se redresse. Au contraire, le principe de Yimitation des anciens devient loi pour les arts; et les arts restent froids, parce qu'ils restent faux. Quoique imposant, il faut le dire, le génie de ce siècle illustre est incomplet. Sa richesse n*est que de la pompe; sa e^randear n*est que de la majesté.

En6n, sous Louis kV, tous les germes ont porté leurs fruits. Les arts selon Aristote tombent de décrépitude, avec la monarchie selon Richelieu. Cette noblesse factice que leur imprimait Louis XIV meuit avec lui. L'esprit philosophique achève de mûrir Tœuvre classique; et dans ce siècle de turpitudes, les arts ne sont qu'une turpitude de plus. Architecture, sculpture, peinture, poésie, musique, tout, à bien peu d'exceptions près, montre les mêmes difformités. Voltaire amusef une courtisane régnante des tortures d'une vierge martyre. Les vers de Dorât naissent pour les bergères de Boucher. Siècle ignoble auand il n'est pas ridicule, ridicule quand il n'est pas hideux, et qui, commençant au cabaret pour finir à la guillolioe, couronnant ses fêtes par des massacres et ses danses par la carmagnole, ne mérite de place qu'entre le chaos et le néant.

Le siècle de Louis XIV ressemble à une cérémonie de cour réglée par l'étiquette; le siècle de Louis XV est une orgie de taverne, où la démence s'accouple au vice. Cependant, quelque différentes qu'elles paraissent au premier abord, une cohésion intime existe entre ces aeux époques. D'une solennité d'apparat ôtez Téliquette, il vous restera une cohue; du régne ae Loius XIV ôtez la dignité, vous aurez le règne de Louis XV.

Heureusement, et c'est là que nous voulions en venir, le même lien est loin d'enchaîner le dix- neuvième siècle au dix-huilième. Chose étrange! quand on compare notre époque si austère, si contemplative, et déjà si ièconde en événements prodigieux, aux trois siècles qui l'ont précédée, et surtout à son devancier immédiat, on a d^bord peine â comprendre comment il se fait qu'elle vienne à leur suite : et son histoire, après la leur, a l'air d'un livre dépareillé. On serait tenté de croire que Dieu s*est trompé de siècle dans sa distribution alternative des temps. De notre siècle à l'autre, on ne peut découvrir la transilion. C'est qu'en effet il n'en existe pas. Entre Frédéric et Biionaparte, Voltaire et Byron, Vanloo et Géricault, Boucher et Gharlel, il y a un abîme : la révolution.

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