‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 274 sur 309 · STATUAIRE · texte numérisé non relu

STATUAIRE

Oh! que ne suis-je un de ces hommes Qui, géants d'un siècle effacé, Jusque dans le siècle où nous sommes Régnent du fond de leur passé !

Que ne sui$-je, prince ou po6te De ces mortels a haute télé.

D'un monde à la fois base et faite, Que leur temps ne peut contenir; Qui, dans le calme ou dans Forage, Qu*on les adore ou les outrage, Devançant le pas de leur âge, Marchent un pied dans Tavenir !

Que ne suis-je une de ces flammes, Un de ces pôles glorieux Vers qui penchent toutes les Ames, Sur qui se fixent tous les yeux !

De ces hommes dont les statues.

Du flot des temps toujours battues, D*un tel signe sont revêtues, Qne, îii le hasard les abat, S'il les détrône de leur sphère, Du bronze auguste on ne peut faire Que des cloches pour la prière Ou des canons pour le combat !

Que n*ai-je un de ces fronts sublimes, David ! mon corps, fait pour souffrir.

Du moins sous tes mains ma£[nanimes Renaîtrait pour ne plus mourir!

Du haut du temple ou du théâtre, Colosse de bronze ou d'albâtre, Salué d'un peuple idolâtre, Je surgirais sur la cité, Comme un géant en sentinelle, Couvrant la ville de mon aile.

Dans quelque attitude éternelle De génie et de majesté!

Car c'est toi, lorsqu'un héros tombe, Qui le relèves souverain !

Toi qui le scelles sur sa tombe Qu'il foule avec des pieds d'airain !

Rival de Rome et de rerrare, Tu pétris pour le mortel rare Ou le marbre froid de Carrare, Ou le métal qui fume et bout.

Le grand homme au tombeau s'apaise Quand la main, à qui rien ne pèse, flora du bloc ou de la fournaise Le jette vivant et debout I

Sans toi peut-être sa mémoûre

Pâlirait dTun oubli fatal;

Mais c*est toi qui sculptes sa gloire

Visible sur un piédestal.

Ce fanal, perdu pour le monde.

Feu rampant dans la nuit profonde.

S'éteindrait, sans montrer sur l'onde

Ni les écneils ni le chemin ;

C'est ton souffle qui le ranime;

C'est toi qui, sur le sombre abtme,

Dresses le colosse sublime

Qui prend le phare dans sa main.

Lonqn'à tes yeux une pensée Sous les traits d'un grand homme a lui. Tu la fais marbre, elle est fixée, Et les peuples disent : C'est lui !

Mais avant d'être pour la foule, Longtemps dans ta tête elle roule, Comme une flamboyante houle Au fond du volcan souterrain ; Loin du grand jour qui la réclame Tu la fais bouillir dans ton âme :

Ainsi de ses langues de flamme Le feu saisit l'urne d'airain.

Va ! que lios villes soient remplies De tes colosses radieux!

Qu'à jamais tu te multiplies Dans un peuple de demi-dieux!

Fais de nos cités des Corinthes!

Oh 1 ta pensée a des étreintes Dont l'airain garde les empreintes.

Dont le granit s'enorgueillit!

Honneur au sol que ton pied foule!

Un métal dans tes veines coule,' Ta tête ardente est un fjrand moule Doii l'idée en bronze jaillit !

Bonaparte eut voulu renaître De marbre et géant sous ta main; Cromwell, son aïeul et son maître.

T'eût livré son front surhumain ; Ton bras eût sculpté pour l'Espagne Charles<}uint; pour nous, Charfemagne, Un pied sur l'hydre d'Allemagne, L'autre sur Rome aux sept coteaux;

LES FEUILLES D'AUTOMNE

Au sépulcre prêt à descendre, Césur t*eût confié sa cendre, El c'est toi qu'eût pris Alexandre Pour lui tailler le mont Athos !

JuiUet 1828.

IK

Te rcfcrent fluclus 1 non AT.

A MONSIEUR DE LAMARTKNE

Naguère une même tourmente, Ami, baltail nos deux esquifs!

Une même vngire écu mante Nous jetait aux mêmes récifs ; Les mêmes haines débordées Gonflaient sous nos nefs inondées Leurs flots toujours multipliés; Et, comme un océan qui roule, Toutes les têtes de la ibule Hurlaient é la fois sous nos pieds !

Qu'allais-je iaire en cet orage, Moi qui m'échappais du berceau?

Moi qui yivaia d'un peu d*ombrage Et d'un peu d'air comme l'oiseau*' A cette mer qui le repousse Pourquoi liTrer mon nid de moune Où le jour n'osait pénétrer?

Pourquoi donner à la rafale Ma belle robe nuptiale Comme une voile é déchirer?

C'est que dans mes songes de flamme.

C'est que dans mes rêves d'enfant, J'avais toujours présents a l'Ame Ces hommes au tront triomphant, (jui, tourmentés d'une autre terre, En ont deviné le mystère Avant que rien en soit venu, ' Dont la tête au ciel est tournée, Dont l'âme, boussole obstinée, Toiq'ours cherche un pôle inconnu 1

Ces Gamas en oui rien n'efface Leur indomptable ambition, Savent qu'on n'a vu qu'une face De l'immense création.

Ces Colomba, daift leur main profonde, Pèsent la terre et pèsent l'onde

Comme A la balance du ciel, Et, voyant d'en haut toute cause.

Sentent qu'il manqu^ouelque chose A l'équilibre universel !

Ce contre-poids qui se dérolie, Ils le chercheront, ils iront; Ils rendront sa ceinture au globe, A l'univers son double front ; Ils partent, on plaint leur folie!

L'onde les emporte; on oublie Le voyage et le voyageur!... <— Tout a coup de la mer profonde Us ressortent avec leur monde.

Comme avec sa perle un plongeur!

Voilà quelle était ma pensée, Quand sur le flot sombre et grossi Je ris<|uai ma nef insensée, Moi, je cherchais un monde aussi!

Mais à peine loin du rivage, J'ai vu sur l'océan sauvaffe Commencer dans un toumllon Cette lutte qui me déchire Entre les voiles du navire Et les ailes de l'aquilon !

C'est alors qu'en l'orage sombre

J'entrevis ton mal glorieux

Qui, bien avant le mien, dans l'ombre.

Fatiguait l'autan furieux.

Alors, la tempête était haute,

Nous combattîmes côte a côte

Tous deux, moi barque, toi vaisseau.

Comme le frère auprès du frère.

Comme le nid auprès de l'aire.

Comme auprès du lit le berceau !

L'autan criait dans nos antennes^ Le flot lavait nos ponts mouvants, Nos banderollcs incertaines Frissonnaient au souffle des vents.

Nous voyions les vagues humides,- Comme des cavales numides.

Se dresser, hennir, écumer; L'éclair rougissant chaque lame Mettait des crinières de flamme A tous ces coursiers de la mer!

Nous, échevelés dans la brume.

Chantant plus haut dans l'ouragan, NoQs admirions la vaste écume* Et la beauté de TOcéan 1 Tandis que la foudre sublime Planait toute en feu sur l'abîme, Nous chantions, hardis matelots, La laissant passer sur nos têtes, Et, comme l'oiseau des tempêtes, Tremper ses ailes dans les flots.

Echangeant nos signaux fidèles En nous saluant de la voix, Pareils é deux sœurs hijondelles.

Nous voulions, tous deux à la fois, Doubler le même promontoire.

Remporter la même victoire.

Dépasser le siècle en courroux; Nous tentions le même voyage; Nous voyions surgir dans l'orage Le même Adamastor jaloux !

LES FEUILLES D*ÂDTOMNE.

Bientôt la nuit toujours croissante,

Où quelque vent qui t*em||Mortaity

M'a dérobé ta nef puissante

Dont l'ombre auprès de moi flottait!

Seul je suis reste sous la nue,

Depuis, Torage continue,

Le temps est noir, le vent mauvais;

L'ombre m'enveloppe et m'isole,

Et si je n'avais ma boussole

Je ne saurais pas où je vais !

Dans cette tourmente fatale

J'ai passé les nuits et les jours;

J'ai pleuré la terre natale.

Et mon enfonce et mes amours.

Si j'implorais le flot qui gronde,

Toutes les cavernes de l'onde

Se rouvraient ius(][u'au fond des mers;

Si j'invoquais le ciel, l'orage.

Avec plus de bruit et de rage.

Secouait sa gerbe d'éclairs!

Longtemps, laissant le vent bruire, Je t ai cherché, criant ton nom !

Voici qu'enfin je te vois luire A la cime de l'horixon.

Mais ce n'est plus la nef ployée, Battue, errante, foudrovée Sous tous les caprices des cieux ; Rêvant d'idéales conquêtes.

Risquant à travers les tempêtes Un voyage mystérieux!

C'est un navire magnifique Bercé par le flot souriant, Qui, sur l'océan pacifique, Vient du côté de l'orient!

Toujours en avant de sa voile.

On voit cheminer une étoile (jui rayonne à l'œil ébloui ; Jamais on ne le voit éclore Sans une étincelante auror« Qui se lève derrière lui!

Le ciel serein, la mer sereine.

L'enveloppent de tous côtés; Par ses mâts et par sa carène Il plonge aux deux immensités!

Le flot s'y brise en étincelles; Ses voiles sont comme des ailes Au souffle qui vient les gonfler; Il vogue, il vogue vers la plage, Et comme le cygne «jui nage On sent qu'il pourrait s'envoler !

Le peuple, auquel il se révèle Gomme une blanche vision, Roule, prolonge et renouvelle Une immense acclamation.

La foule inonde au loin la rive.

Oh! dit-elle, il vient, il arrive!

Elle l'appelle avec des pleurs !

Et le vent porte au beau navire.

Comme à Dieu l'encens et la myrrhe, L'haleine de la terre en fleurs !

Oh ! rentre au port, esquif sublime !

Jette l'ancre loin des frimas!

Vois cette couronne unanime Que la foule attache à tes mâts !

Oublie et Tonde et l'aventure, Et le labeur de la mâture, .

Et le souffle orageux du nord ; Triomphe â l'abri des naufirages, Et ris-toi de tous les orales Qui rongent les chaînes du port!

Tu reviens de ton Amérique !

Ton monde est trouvé ! — Sur les flots

Ce monde, â ton soufUe lyrique.

Gomme un œuf sublime est eclos!

G'est un univers qui s'éveille !

Une création pareille

A celle qui rayonne au jour !

De nouveaux infinis qui s'ouvrent I

Un de ces mondes que découvrent

Ceux qui de l'âme ont fait le tour!

Tu peux dire à qui doute encore :

c J'en viens ! J'en ai cueilli ce fruit ! « Votre aurore n'est pas l'aurore, « Et votre nuit n'est pas la nuit.

« Votre soleil ne vaut pas l'autre!

« Leur jour est plus beau que le vôtre ! c Dieu montre sa face en leur ciel !

a J'ai vu luire une croix d'étoiles « Clouée à leurs nocturnes voiles « Gomme un labarum étemel 1 »

Tu dirais la verte savane.

Les liantes herbes des déserts.

Et les bois dont le zéphyr vanne Toutes les graines dans les airs; Les grandes forêts inconnues; Les caps d'où s'envolent les nues Gomme l'encens des saints trépieds ; Les fruits de lait et d'ambroisie, Et les mines de poésie Dont tu jettes l'or i leurs pieds !

Et puis encor tu pourrais dire,

Sans épuiser ton univers, . Ses monts d'agate et de porphyre,

Ses fleuves qui noîraient leurs mers ;

De ce monde, né de la veille,

Tu peindrais la beauté vermeille, ^ Terre vierge et féconde i tous, * Patrie où rien ne nous repousse,

Et ta voix maffuifique et clouoe

Les ferait tomner a genoux!

Désormab â tous tes voyages Vers ce monde trouvé par toi, En foule ils courront aux rivages, Gomme un peuple autour de son roi!

Mille acclamations sur l'onde Suivront longtemps ta voile blonde Brillante en mer comme un fonal, Salûront le vent qui t'enlève.

Puis sommeilleront sur la grève Jusqu'à ton retour triomphal !

Ah ! soit qu'au port ton vaisseau dorme,

Soit qu'il se livre sans effroi

Aux baisers de la mer difTorme

Qui hurle béante sous moi.

De ta sérénité sublime

Regarde parfois dans l'abime,

LES FEUILLES D'AUTOMNE

Avec des yeux dé pleurs remplis.

Ce point noir dans ton ciel limpide, Ce tourbillon sombre et rapide, Qui roule une voile en ses plis !

C'est mon tourbillon, c'est ma voile!

C'est rooragan qui, furieux, A mesure éteint chaque étoile Qui se hasarde dans mes cieux!

C'est la tourmente qui m'emporte!

C'est la nuée ardente et forte Qui se joue avec moi dans l'air, Et, tournoyant comme une roue, Fait étinceler sur ma proue Le glaive acéré de l'éclair !

Alors, d'un cœur tendre et fidèle, Ami, souviens-toi de l'ami Qui toujours pour&uit a coups d'aile Le vent dans ta voile endormi !

Songe que du sein de l'orage Il t'a vu surgir au rwage Dans un triomphe universel.

Et qu'alors il levait la télé.

Et qu'il oubliait sa tempête Pour chanter l'azur de ton ciel !

Et si mon invisible monde Toujours à l'horizon me fuit.

Si nen ne germe dans cette onde Que je laboure jour et nuit.

Si mon navire de mystère Se brise à cette ingrate terre Que cherchent mes yeux obstinés.

Pleure, ami, mon> ombre jalouse !

Colomb doit plaindre Lapoyrouse.

Tous deux étaient prédestinés !

Juin 1830.

JSstiMt iUfelix.

Un jour au mont Atlas les collines jalouses

Dirent : — Vois nos prés verts, vois nos fraîches pelouses,

Où vient la jeune fille, errant en liberté.

Chanter, rire et rêver après qu'elle a chanté ;

Nos pieas que l'Océan baise en grondant à peine.

Le sauva^ Océan ! Notre tète sereine

A qui l'été de flamme et la rosée en pleurs

Font tant épanouir de couronnes de ileurs!

Mais toi, géant! — d'où vient que sur ta tête chauve

Planent incessamment des aigles i l'œil fauve?

Qui donc, comme une branche où l'oiseau fait son nid.

Courbe ta large épaule et ton dos' de granit?

Pourquoi dans tes flancs noirs tant d'abimes pleins d'ombre?

Quel ora^ éternel te bat d'un éclair sombre?

8ui t'a mis tant de neige et de rides au front? t ce front, où jamais printemps ne souriront. Qui donc le courbe ainsi? quelle sueur l'inonde?... —

Atlas leur répondit : c'est que je porte un monde.

Avril iSSO.

Yo contra todos y todos contra yo.

RONARCI DEL VBJO ABUS.

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