A UN HISTORIEN
Vos descriptions de batailles sont bien supérieures aux tableaux poudreux et confus, sans perspective, sans dessin et sans couleur, que nous a Inisr^és iMézeray. et aux interminables bulletins du père Daniel ; toutefois, vous nous p( rw mettrez nne observation dont nous croyons que vous pourrez profiter dans la suite de votre ouvrage.
Si vous vous êtes rapproché de la manière des anciens, vous ne vous êtes pas encore assez dégagé de la routine des historiens modernes ; vous vous arrêtez trop aux détails, et vous ne vous attaciiez pas assez à peindre les masses. Que nous importe en effet que Brissac ait exécuté une charge contre d Andelot, que Lanoue ait été renversé de cheval et que Montpensier ait passé le ruisseau / la idupart de ces noms, qui apparaissent là pour la première fois dans le cou)^derouvrage,jc(ientd6 la confusion dans un endroiloiî
l'auteur ne saurait être trop clair, et lorsqu'il devrait entraîner l'esprit par une succession rapide de tableaux. Le lecteur s'arréle à chercher à quel parti tels ou tels noms appartiennent, pour pouvoir suivre le fil de l'aclion.Ce n'est point ainsi qu'en usait Polybe, et après lui Tacite, les deux premiers peintres de balailles de l'antiquité. Ces grands historiens cominencent^par nous donner une idée exacte de la position des deux armées par quelque image sensible tirée de l'ordre physique; l'armée était rangée en demi-cercle, elle avait la forme d'un aigle aux ailes étendues; ensuite viennent les détails. Les Espagnols formaient la première ligne, les Africains la seconde, les Numides étaient jetés aux deux ailes, Jes éléphants marchaient en tête, etc. 51ais, nous vous le demandons â vous-même, si nous lisions dans Tacite : Vibulenus exécute une charge contre Ruslicus, Leutulus est renversé de cheval, Civilis passe le ruisseau, il serait tros-possible que ce petit bulletin eut paru très-clairet Irès-intércssant aux contemporains; mais nous doutons fort qu'il ent trouvé le même degré de faveur auprès de la postérité. Et c'est une erreur dans laquelle sont tombes la plupart des historiens modernes : l'habitude de lire les chroniques leur rend familiers les personnages inférieurs de l'histoire, qui ne doivent point y paraître; le désir de tout dire, lorsqu'ils ne devraient aire que ce qui est intéressant, les leur fait employer comme acteurs dans les occasions les plus importantes. De là vient qu'ils nous donnent dos descriptions qu'ils comjjrennent fort bien, eux et les érudits, parce qu'ils connaissent les masques, mais dans lesquelles la plupart des lecteurs, qui ne sont pas obligés d'avoir lu les chroniques pour pouvoir lire rhisloire, ne voient guère autre chose que des noms et de l'ennui. En général, il ne faut dire à la postérité que ce qui peut l'intéresser. Et, pour intéresser la postérité, il ne sufht pas d'avoir bien exécuté une charge ou d'avoir été renversé de cheval, il faut avoir combattu de la main cl dos dents comme Cynégire, être mort comme d'Assas, ou avoir embrassé les piques con:nH» Vi.!k»lried.
EXTRAIT DU COVRHIEH FRÀISÇÀIS
La municipalité d'Herespiau, département de THérault, a signilié à M. François, son pasteur, qu'elle entendait à l'avenir avoir un curé qui ne fût pas célibataire. Le curé François a répondu d'une manière qui a surpassé les espérances de ses paroissiens. Il entend, lui, avoir cinq enfants, le premier s'appellera J.-J. Rousseau; le second, Mirabeau; le troisième, Pélion; le uuatrième, Brwsot; le cinquième, CAub-des-Jacobins. Le bon curé léguera son patriotisme à ses enfants, et il les remettra aux soins de la patrie qui veille sur tous les citoyens vertueux.
APRES UNE LI'XTURE DU MOISITEUH
possible â l'iiomme de rire â gorge
déployée et de pleurer à chaudes larmes tout à la fois. Celte ouerelle resta sans décision, et ne (Il c|ue rendre un peu pins irréconciliables les disciples d'Heraclite et les sectateurs de Démocrite. Depuis 1789, la question est résolue affirmativement ; je connais un in-folio qui opère co phénomène, et il est convenable que la solution d une dispute philosophique go trouve dans un in-folio. Cet iii-folio est le Moniteur. Vous qui voulez rire, ouvrez le Moniteur; vous qui voulez pleurer, ouvrez le MomV^ur; vous qui voulez rire et pleurer tout ensemble, ouvrez encore le Moniteur.
Quelque bonne volonté que l'on apporte à juger l'époque de notre régénération, on ne peui s'empêcher de trouver singulière la façon dont cet âge ^ raison préparait notre hç^c de lumière. Us académies, collèges dos lettres.
LITTEBATURK
él aient détruites; les universités, séminaires des sciences, étaient dissoutes; les inép;alité8 de génie et de talent étaient punies de mort, comme <es inégalités de rang et de fortune. Cependant il se trouvait encore, pour célébrer la ruine des arts, des orateurs éclos dans les tavernes, des poètes vomis des échoppes. Sur nos théâtres, d'où étaient bannis les chefs-d'œuvre, on hurlait d'atroces rapsodies de circonstance, ou de dégoûtants éloges des vertus dites civiques. Je viens de tomber, en ouvrant le Moniteur au hasard, sur les spectacles du 4 octobre 1793; celle affiche justifle de reste les réflexions qu'elle m'a suggérées :
« THÉÂTRE &B l'opéra-comique wational. La première re- « présentation de : la Fête civique, comédie en cinq actes.
« THÉÂTRE «ATioNAL. La Joumée de Marathon ou le .a Triomphe de la Liberté, pièce héroïque en quatre actes.
a THÉÂTRE DD VAUDEVILLE. La Matinée et la leillée villa- « geoise; le Divorce; VUmon villageoise,
a THÉÂTRE DU LYCÉE DES ARTS. LC RelOUr de Itt flolte
« nationale.
a THÉÂTRE DE LA nÉPUBUQUE. Lo Divorce tartare, corné-
« die en cinq actes.
a THÉÂTRE-FRANÇAIS, COMIQUE ET LYRIQUE. BUZOt , TOi dU
« Calvados. »
En ces dix lignes littéraires la révolution est caractérisée. Des lois infmoraies dignement vantées dans d'immorales parades; des opéras-comiques sur les morts. Cependant je n'aurais point dû prostituer le noble nom de poètes aux auteurs de ces farces lugubres : la guillotine, et non le théâtre, était alors pour les poètes.
Après l'odieux vient le risible. Tournez la page. Vous ôtes à une séance des Jacobins^. En voici le début : a La « section de la Croix-Rouge, craignant que cette déno- « mination ne perpétue le poison du fanatisme, déclare « au conseil qu elle y substituera celle de la section du « Bonnet-Rouge... » Je proteste que la citation est exacte.
Veut-on à la fois de Vatroce et du ridicule? (^Ki'on lise une lettre du représentant Dumont à la Convention, en date du 1*' octobre 1793 : « Citoyens collègues, je vous « marquais, il y a deux jours, la cruelle situation dans « laquelle se trouvaient les sans-culottes de Boulogne et a la criminelle gestion des administrateurs et ofliciersmu- « uicipaux. Je vous en dis autant de Montreuil, et j'ai « usé en cette dernière ville de mon excellent remède — « la guillotine. — Après avoir ainsi agi au gré de tous «les patriotes, j'ai eu le doux avantage d'entendre, a comme à Montreuil, les cris répétés de vive la Monta- « an^/ Quarante-quatre charrettes ont emmené devant moi « les personnes... »
Le Moniteur, livre si fécond en méditations, est à peu prés le seul avantage que nous ayons retiré de trente ans de malheurs. Notre révolution de boue et de sang a laissé un monument unique et indélébile, un monument d'encre et de papier.
L'hermine de premier président du parlement de Paris fut plus d'une fois ensanglantée par des meurtres populaires ou juridiques ; et l'histoire recueillera ce fait singulier, (|ue le premier titulaire de cette charge, Simon de Bucy, pour qui elle fut instituée en 1 440, et le dernier qui en fut revêtu, Bochard de Saron, furent tous deux victimes des troubles révolutionnaires. Fatalité dignede méditation !
historien qui se laisse faire par l'histoire et qui nine pas l ensemble est infailliblement submergé
Tout n'en domine
sous les détails. Sindbnd le marin, ou je ne sais quel aïi< tre personnage des Mille et une Nuits, trouva un jour, au boni d'un torrent, un vieillard exténué qui ne pouvait passer. Sindbad lui prêta le secours de ses épaules, et le bonhomme, s'y cramponnant alors avec une vigueur diabolique. devint tout a coup le plus impérieux des maîtres et le plus opiniâtre des écuyers. Voilà, à mon sens, le cas de tout homme aventureux qui s'avise de prendre le temps passé sur son dos pour lui faire traverser le Lélhé, c'est-
à-dire d'écrire l'histoire. Le qninteux vieillard lui Iracc, avxîc une capricieuse minutie, un# route tortueuse et difficile; si l'esclave obéit à tousses écarts et n'a pas la force de se faire un chemin plus droit et plus court, il le noie malicieusement dans le fleuve.