A ALPHONSE RABBE
MOItT Ll 84 DtaHSai ItS».
Bêlas 1 que fais-tu donc, ô liabbe, ô mon ami. Sévère historien dans la tombe endormi !
Je l'ai pensé souvent dans mes heures funèbres. Seul près de mon Uambeau qui rayait les ténèbres, 0 nonle ami, pareil aux hommes d'autrefois, 11 manque parmi nous ta voix, ta forte voix Pleine de l'équité qui confiait ta poitrine ; " nous manque ta main qui grave et qui burine, ms ce siècle où par l'or les sages sont disCrails,
Dans
Où Fidée est servante auprès des intérêts. Temps de fruits avortés et de tiges rompues, D'instincts dénaturés, de raisons corrompues, Où, dans l'esprit humain tout étant dispersé. Le présent au hasard t!otte sur le passe ! Si parmi nous ta tête était debout encore, Cette dme où ribrait l'éloquence sonore. Au tniiieu de nos flots tu serais cahne et grand. Tu serais comme un pont posé sur le courant.
Tu dirais aux partis qu'ils font trop de poussière Autour de la raison pour qu'on la voie entière; Au peuple, que la loi du travail est sur tous, Et qu'il est assez fort pour n'être pas jaloux ; Au pouvoir, que jamais le pouvoir ne se venge. Et que pour le penseur c'est un spectacle étrange Et triste quand la loi, figure au bras d'airain, Déesse qui ne doit avoir qu'un front serein, Sort à de certains jours de l'urne consulaire L'oeil hagard, écumante et folle de colère !
Et ces jeunes esprits, à qui tu souriais.
Et que leur âge livre aux rêves inqufèts,
Tu leur dirais : c Amis, nés pour des temps prospères,
c Oh ! n'allez pas errer comme ont erré vos pères !
a Laisses mùnr vos (Sronts ! gardex-vous, jeunes gens,
« Des systèmes dorés aux plumages changeants
« Qui dans les carrefours s'en vont faire la roue!
fi Et de ce qu'en vos cœurs l'Amérique secoue,
a Peuple à peine essayé, nation de hasard,
« Sans tige, sans passe, sans histoire et sans art !
« Et de cette sagesse impie, envenimée,
a Du cerveau de Voltaire éclose tout armée,
tf Fille de l'ignorance et de l'orgueil, posant
« Les lois des anciens jours sur (es mœurs d'à présent,
«( Qui refait un chaos partout où fut un monde;
c Qui rudement enfonce, ô démence profonde !
c Le casque étroit de Sparte au front du vieux Paris ;
a Qui dans les temps passés, mal lus et mal compris,
a Viole effrontément tout sage pour lui faire
« On monstre qui serait la terreur de son père!
c Si bien que les héros antiques tout tremblaiits
c S'en sont voilé la face, et qu'après trois mille ans,
« Par ses e^nbrassements réveille sous la pierre,
c Lycorgue qu'elle épouse enfante Robespierre ! »
Tu nous dirais à tons : < Ne vous endormez pas!
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE
c Veilles et soyex prêts! car déjà pas à pas
c La main de roîseleur dans l'ombre s'est glissée
c Partout où chante un nid couvé par la pensée ! ^
€ Car les plus nobles cœurs sont vaincus ou sont las,
c Car la Pologne aux fers ne peut plus même, hélas !
c Mordre le pied du csar appuyé sur sa gorge !
c Car on voit chaque jour s aflonger dans la forge
c La chaîne que les rois, craignant la Liberté,
a Pont pour cette |[éante endormie é côté !
c Ife Yous endormes pas! Travailles sans relâche!
« Car les grands ont leur œuvre et les petits leur tâche.
c Chacun a son ouvrage à faire. Chacun met
c Sa pierre à l'édifice encor loin du sommet.
« Qui croit avoir fini pour un roi qu'on dépose
a Se trompe. Un roi qui tombe est toujours peu de chose.
t II est plus difficile et c'est un plus grand poids
« De relever les mœurs que d'abattre les rois.
« Rien ches vous n'est complet. La ruine on l'ébauche.
c L'épi n'est pas formé aue votre main le fauche!
c Vous êtes encombrés oe plans toujours rêvés
c Et jamais accomplis. Hommes, vous ne savez,
c Tant vous connaisses peu ce qui convient aux âmes,
« Que faire des enfants ni aue faire des' femmes !
« Où donc en êtes-vous ? Vous vous applaudisses
ff Pour quelques blocs de lois au hasara entassés !
c Ah ! rtieure du repos pour aucun n'est venue.
c Travailles! Vous cherches une chose inconnue;
« Vous n'avespas de foi, vous n'aves pas d'amour;
« Rien ches vous n'est encore éclairé du vrai jour!
c &épu8cule et brouillards que vos plus clairs systèmes!
« Dans vos lois, dans vos mœurs, et dans vos espnts mémos,
c Partout l'aube blanchâtre ou le couchant venneil!
c Huile part le midi ! nulle part le soleil ! »
Tu parlerais ainsi dans des livres austères.
Comme parlaient jadis les anciens solitaires,
Comme parlent tous ceux devant qui l'on se tait,
Et l'on t écouterait comme on les écoutait.
Et l'on viendiÉiit vers toi, dans ce siècle plein d'ombre
Où chacun se heurtant aux obstacles sans nombre
Que fente de lumière on tâle avec la main.
Le conseil manque à l'âme et le guide au chemin ! •
Hélas ! à chaque instant des souffles de tempêtes Amassent plus de brume et d'ombre sur nos têtes. De moment en moment l'avenir s'assombrit. Dans le calme du cœur, dans la paix de l'esprit, Je t'adressais ces vers où mon âme sereine N'a laissé sur ta pierre écumer nulle haine, A toi qui dors couché dans le tombeau profond, A toi qui ne sais plus ce ^ue les hommes font! Je t'adressais ces vers pleins de tristes présages. Car c'esl bien follement que nous nous croyions sages ! Le combat furieux recommence â ponder Entre le droit de croître et le droit d'émonder; La bataille où les lois attaquent les idées Se mêle de nouveau sur des mers mal sondées; Chacun se sent troublé comme l'eau sous le vent; Et moi-même, à cette heure, à mon foyer rêvant, Voilé, depuis cinq ans qu'on oubliait Procuste, Que j'enlends aboyer au seuil du drame auguste La censure à l'haleine immonde, aux oneles noirs. Cette chienne au front bas qui suit tous les pouvoirs, Vile, et mâchant toujours dans sa gueule souillée, 0 muse ! quelque pan de ta robe étoilée !
Hélas ! que iais-tu donc, ô Rabbe, 6 mon ami. Sévère historien dans la tombe endormi?
Sqrteiiibrei835.
ENVOI DES FEUILLES D'AUtOMNE
A MADAMB
Ce livre errant qui va l'aile brisée.
Et que le vent iette a votre croisée Comme un grêlon à tous les murs cogné,
Hélas! il sort des tempêtes publiques.
Le froid, la pluie, et mille éclairs obliques L'ont assailli, le pauvre nouveau-né.
11 est puni d'avoir fui ma demeure.
Après avoir chanté, voici qu'il pleure; Voici qu'il boite après avoir plané!
En attendant que le Vent le remporte.
Ouvres, Marie, ouvres-Iui votre porte.
Raccommodez ses vers estropiés I
Dans votre alcôve â tous les vents bien close, Pour un instant souffres qu'il se repose, Qu*il se réchauffe au feu de vos trépieds.
Qu'à vos côtés, A votre ombre, il se couche, Oiseau plumé, qui, frileux et farouche, Tremble et palpite, abrité sons vos pieds!
Janvier 1822.
Anacréon, po9te aux ondes erotiques
8ui filtres au sommet des sagesses antiques, t (|u'on trouve â mî-côte alors qu'on y gravit, Clair, à l'ombre, épandu sur l'herbe qui revit, Tu me plais, doux poêle au flot calme et limpide ! Quand le sentier qui monte aux cimes est rapide, Bien souvent, fatigués du soleil, nous aimons Boire au petit ruisseau tamisé par les monts !
Août 1835
Uaurore s'allume, L'ombre épaisse fuit;
LES niASTS ne CBÉPOSfiULE.
Le rire et II hrume Vont où va U nnil :
Paupièrei ei roses ' S'nuvreal demi- cl oses Du réTeil des choscK On eDieod le bruit.
Tout cbiPte et n Tniit parle li la foin, Fumée et verdure, Lea nids et les totls; Le vent parle aai cliques.
L'eau parle aux rontaioesi
Tout repreod son dme, lAnraut son hochet, Le foyer sa Damine; Le tutli ton archet; Folie ou démence, Daiu le monde inimeniie.
Chacun recommencf - Ce qu'il ébeucliait.
(Ju'on pense ou qu'on aime ^ns cesse agité, Vers un but suprême, Tout vole emporté; .
L'esquif cherche un môle.
L'abeille un vieui »ule, La boussole un pôle, Moi la vérité !
Vérité profonde !
Granit éprouvé
Qu'au fond de toute onde
De ce monde sombre Où pasKQt dans l'ombre De* songes sans nombre.
Plafond et pavé*
LES CEANTS DO CREPUSCULE
Vérité, betn Iteuve Qne rien netiril!
Sonrce où lont s'abreate!
Tige oà tout fleurit !
Lompe qne Dieu pose Prèi de loalé ciuse !
Clarté que la chose Envoie i l'eipril !
Arbre il rude écorce, Chêne an vasle Troiit, Que selon m force L'homme ploie ou rompl; D'oo l'ombre s'épanche; Oti chacan se peache.
L'un sur une branche, L'iulre sur le tronc!
Hont d'où tout raisselle!
Goniïre où tout s'en va I Sablime étincelle Que bit Jéhovi !
Rsfon qu'on blasphème!
OëiI calme et suprême Qu'au tronl de Dieu niSnie L'homme un jour crera !
0 terre, ô merreilles Dont l'éclat jojeuî Emplit nos oreilles.
Bblooii nos yeui!
Bonb où meurt la rague, Bois qu'un sourUe élague.
De l'horiion vague Plis mystérieux:
Atar dont se voile L'eau du goùiïre imcr,
?nand, bissant ma voile uir au gré de l'air.
— Tir. siiios n»;»» "'
LES CHANTS DU CREPUSCULE
Penché sur la lame, J'écoule avec l'âme Cet épkhalame Que chante la mer <
Azur non moins tendre Dn ciel qui sourit.
Quand, tâchant d'entendre Ce aue dit Tesprit, Je enerche, ô nature, La parole obscure Que le yent murmure, QueTéioile écrit!
Création pore!
Etre universel !
Océan, ceinture De tout Tsous le ciel ! Astres que Tait naitre Le souffle du maître.
Fleurs où Dieu peut-être Cueille quelque miel !
0 champs ! ô feuillages !
Monde fraternel !
Clocher des villages Unrable et solennel!
Mont oui portes l'aille 1 Aube rraîcne el claire, Sourire éphémère De l'astre éternel !
N'éles-vous qu'un livre Sans fln ni milieu, 'Où chacun pour vWre Cherche à lire un peu?
Phrase si profonde Qu'en vain on la sonde* L'œil y voit un monde.
L'âme y trouve un Dieu '
fieaû livre ([u'achéveni Les cœurs ingénus; Où les penseurs rêvent' Des sens inconnu!-.; Où ceux que Dieu charge D'un front vaste el large Ecrivent en marge :
Noos sommes venus !
Saint liTre où la voile Qui flotte en tous lieux.
Saint livre où l'étoile Qui rayonne aux yeux, Ne trace, ô mystère !
Qu'un nom solitaire, Qu'un nom sur la terre, Qu'un nom dans les cieux^