AUX GRANDS H0Â1MES
LA PATRIB RECOMNAISSANTR.
« Le corps législatif décillera seul à quels hommes cet « honneur sera décerné.
« Honoré Riquetti Mirabeau est jugé digne de recevoir « cet honneur. »
Cet homme qui venait de mourir, c'était Honoré de Mirabeau. Le grand homnm de 1791, c'éinïi Vhomme avorté de 1781.
Le lendemain, le peuple Ût à ses funérailles un cortège déplus d'une lieue, auquel manqua son père, mort, comme il convenait à un vieux gentilhomme de sa sorte, le 13 juillet 1789, la veille de la chute de la Bastille.
Ce n'est pas sans intention que nous avons ra|)proché ces deux dates, 17^1 et 1791, les mémoires et l'histoire, Mirabeau avant et Mirabeau après, Mirabeau jugé par sa famille, Mir<4)eau jugé par le peuple. Il }[ a dans ce contraste une source inépuisable de méditations. Comment, en dix ans, ce démon d'une famille est-il devenu le dieu 4'une nation? Question profonde.
Il ne faudrait pas croire cependant que, du moment où cet homme sortit de la famille nour apparaître au peuple, il ait été tout de suite et par acclamation accepté dieu. Les choses ne vont jamais ainsi d'elles-mêmes. Où le génie se lève l'envie se dresse. Bien au contraire, jusqu'à l'heure de sa mort, jamais homme ne fut plus complètement et plus constamment nié dans tous les sens que Mirabeau.
Lorsqu'il arriva comme député d'Aix aux états généraux, il n'cxcilait la jalousie de personne. Ohscur et mal famé, les bonnes renommées s'en inquiétaient peu ; laid et mal bâti, les seigneurs de belle mine en avaient pitié. Sa nobla<ise dis)>araissait sous Thabil noir, sa physionomie sons la petite vérole. Qui donc eût songé à êtrejaloux de celte espèce d'aventurier repris de justice, difforme de corps et de visage, ruiné d'ailleurs, que les petites gens d'Aix avaient député aux états généraux dans un moment de fièvre et par megarde sans doute et sans savoir pourquoi? Cet homme, en vérité, ne comptait pas. Le premier venu était beau, riche et considérable à côté de lui. II n'offusquait aucune vanité, il ne gênait les coudes d'aucune prétention. C'était un chiffre quelconque que les ambitions qui se jalousaient complaient à peine dans leurs calculs.
Peu à peu, cependant, comme le crépuscule de toutes les choses anciennes arrivait, il se lit assez d'ombre autour de la monarchie pour que le sombre éclat propre aux grands hommes révolutionnaires devint visible aux yeux. Mirabeau commença à rayonner.
L'envie alors vint à ce rayonnement comme tout oiseau de nuit à toute lumière. -A dater de ce moment, l'envie prit Mirabeau et ne le ouitta plus. Avant tout, chose qui semble étrange et qui ne l'est pas, ce qu'elle lui contesta jusqu'à son dernier souffle, ce qu'elle lui nia sans cesse en face, sans lui épargner d'ailleurs les autres injures, ce fut précisément ce qui est la véritable couronne de cet homme dans la postérité, son génie d'orateur. Marche que l'envie suit toujours d'ailleurs! c'est toujours à la plus belle façade d'un édifice qu'elle jette des pierres. Et puis, à l'égara de Mirabeau, l'envie, il faut en convenir, était inépuisable en bonnes raisons. Prohilas, Torateur doit être sans reproche, M. de Mirabeau est reprochable de toutes parts; prmtan' tia, l'orateur doit être beau, M. de Mirabeau est laid ; vox am&na, l'orateur doit avoir un organe agréable, M. de Mirabeau a la voix dure, sèche, criarde, tonnant toujours et ne parlant jamais ; subrisus audientium, l'orateur doit être bien venu de sou auditoire, M. de Mirabeau est haï de l'assemblée, etc.; et une foule de gens, fort contents d'euxmêmes, concluaient : M. de Mirabeau n*est pas orateur.
Or, loin de prouver cela, tous ces raisonnements ne prouvaient qu'une chose : c'est que les Mirabeaux ne sont )ias prévus par les Cicérons.
Certes, il n'était pas orateur à la manière dont ces gens l'entendaient; il était orateur selon lui, selon sa nature, selon son organisation, selon son àme, selon sa vie. Il était orateur parce qu'il était haï, comme Cicéron parce (lu'il était aime. 11 était orateur parce qu'il était laid, comme llortensius parce qu'il était beau. Il était orateur parce
ET PHILOSOPHIE MÉLfiES.
(]u1l avait souffert, parce qa*il avait failli, parce qu'il avait clé, bien jeune encore et dans TAge oâs'épanouissent toutes les ouvertures du cœur, repoussé, moqué, humilié, mé* prisé, dliïamé, chnssé, spolié, interdit, exilé, emurisonné, condamné; parce que, comme le peuple de 1789 dont il était le plus complet symbole, il- avait été tenu en minorité et en tutelle beaucoup au delà de TA^e de raison ; pari;e que la paternité avait été dui^ pour lui comme la royauté pour le peuple; parce que, comme le peuple, il avait été mal élevé ; parce que, comme au peuple, une mauvaise éducation lui avait fait croître un vice sur la racine de chaque vertu. Il était orateur, parce que, s^rAce aux larges issues ouvertes par les ébranlements de \ 789, il avait eulin pu extravaser dans la société tous ses bouillonnements intérieurs si longtemps comprimés dans la famille; parce que, brusque, inégal, violent, vicieux, cynique, sublime, oiffiis, incohérent, plus rempli dinstincts encore que de pensées, les pieds souillés, la tèle rayonnante, il elait eu tout semblable aux années ardentes dans lescfuelles il a resplendi et dont chaque jour passait marqué au front par sa parole. Enfin, à ces nommes imbéciles qui comprenaient assez peu .leur temps pour lui adresser, à travers mille objections, d'ailleurs souvent ingénieuses, cette question , sïl sj croyait sérieusement orateur, il aurait pu répondre d'un seul mot : Demandez à la monarchie qui finit, demandez à la révolution qui commence !
On a peine «i croire, aujourd'hui que c'est chose jugée, qu'en 1790 beaucoup dépens, et dans le nombre de douceretu amis, conseillnient a Mirabeau, dam son propre intérêt, de quitter la tribune, oit il n'aurait jamais^ de succès complet f ou du moins d't^ paraître moins souvent. Nous avons les lettres sous les yeux. On a peine à croire que dans ces mémorables séances où il remuait l'assemblée comme de l'eau dans un vase, où il eiUre-choquail si puissamment dans sa main toutes les idées sonores du moment, où il forgenit et amalgamait si habilement dans sa parole sa passion pcr ')UHelle et la passion de tous, après (fu'il avait prié et pendant qu'il parlait et avant qu'il parlât, les applaudissements étaient toujours mêlés de huées, de rires et de sinicts. Misérables détails criards que la gloire a estompés aujourd'hui ! Les Journaux et les pamphlets du temps ne sont qu'injures, violences et voies de fait contre le géuie de cet homme. On lui reproche tout à propos de tout. Mais le reproche qui revient sans cesse, et comme par manie, c'est sa voix inde et âpre, et sa parole ton-jours tonnante. Que repondre à cela? 11 a la voix rude, prce qu'apparemment le (emps des douces voix est passé. Il a la parole tonnante, parce que les événements tonnent de leur côté, et que c'est le propre des grands hommes d'être do la stature des grandes choses.
Et puis, et ceci est une tactique qui a été de tout temps invariablement suivie contre les génies, non-seulement les hommes de la mimarchie, mais encore ceux de son parti, car on n'est jamais mieux haï que dans son propre parti, étaient toujours d'accord, comme par une sorte de convention tacite, pour lui opposer sans cesse et lui préférer en toute occasion un autre orateur, fort adroitement choisi par l'envie, en ce sens qu'il servait les mêmes sympathies politiques que Mirabeau, fiarnave. Et la chose sera toujours ainsi. 11 arrive souvent que, dans une époque donnée, la même idée est représentée â la fois à des degrés différents par un homme de géuie et par un homme de talent. Cette posilioâ est une heureuse chance pour l'homme de talent. Le succès présent et incontesté lui appartient (il est vrai que cette espèce de succès-là ne prouve rien et s*éTanouit vite). La jalousie et la haine vont droit au plus fort: La médiocrité serait bien importunée par Tbomme de talent si l'homme de génie n'était pas là ; mais l'homme de génie est là, elle soulieiU l'iiorame de talent et se sert de lui contre le maître. Elle se leurre de l'espoir chimérique de renverser le premier, et dans ce cas- là (qui ne peat se réaliser d'ailleurs) elle compte avoir ensuite bon marché du second; en attendant, elle l'appuie et le porte le plus hautqii'elle peut. La médiocrité est pour celui qui la ^éne le moins et qui lui ressemble le plus. Dans celte sitaation, tout ce qui est ennemi à l'homme de génie est aniiâ l'homme de talent. La comparaison qui devrait écra-
ser celui-ci l'exhausae. De toutes les pîerrea que ie pic et la pioche, et la calomnie et la diatribe et l'injure, peuvent arracher à la base du jnrand homme, on fait un piédestal à l'homme secondaire, te qu'on fait crouler de l'un sert à la construction de l'autre. G est ainsi que vers 1790 on bâtissait Barnave avec tout ce qu'on ruinait de Mirabeau.
Rivarol disait : M. Mirabeau est plus écrivain, M, Bar" nave est plus orateur, — Pelletier disait : Le Barnave oui^ le Mirabeau non, -» La mémorable séance du 13, écrivait Ghamfort, a prouvé plus que jamais la prééminence déjà démontrée depuis longtemps de M. Barnave sur M, deMir rabeau comme orateur. — Mirabeau est mor^, murmurait M. Target en serrant hi main de Barnave, son discours sur la formule de promulgation Va tué, — Barnave, vous avez enterré Mirabeau, ajoutait Du port appuyé du sourire de Lameth, lequel était à Duport comme Duport à Barnave, un diminutif. — M. Barnave faitplaisir, disait M. Goupil, et M, Mirabeau fait peine, — Le comte de Mirabeau a des éclairs, disait M. Camus, mats il ne fera jamais un diS' cours, il ne saura même jamais ce que c'est. ParU^moi de Barnave I — M, Mirabeau a beau se fatiguer et suer, disait Robespierre, il n'atteindra jamais Barnave, qui na pas l'air de prétendre tant (fue lui, et qui vaut plus (1). Toutes ces pauvres petites injustices égralignaient Mirabeau et le faisaient souf&*ir au milieu de sa puissance et de ses triomphes. Coups d'épingle au porte-massue.
Et si la haine, dans son besoin de lui opposer quelqu'un, n'importe qui, n'avait pas eu un homme de' talent sous la main, elle aurait pris un homme médiocre. Elle ne s'embaiTasse jamais de la qualité de l'étoffe dont elle fait son drapeau. Mairet a été préféré à Corneille. Pradou à Racine. Voltaire s'écriait, il n y a pas cent ans :
On m'ose préférer CrébiUon le barbare!
En 1808, Geoffrov, le critique le plus écouté (lui fût en Europe, mettait « Al. Lnfon fort au-dessus de M. Talma. » Merveilleux instincts des coteries! En 1798, on préférait Moreau à Bonaparte; en 1815, Wellmglon à Napoléon.
Nous le répétons, parce que selon nous la chose est singulière, Mirabeau daicnnit s'irriter de ces misères. Le parallèle avec Barnave l'offusquait. S'il avait regnrdé dans l'avenir, il aurait souri; mais c'est en général le défaut des orateurs politiques, hommes du présent avant tout, d'avoir l'œil trop fixé sur les contemporains et pas assez sur la postérité.
Ces deux hommes, Barnave et Mirabeau, présentaient d'ailleurs un contraste parfait. Dans l'assemblée, quand l'un ou l'autre se levait, Barnave était toujours accueilli par un sourire, et Mira beau ^lar une tempête. Barnave avait en propre l'ovation du moment, le triomphe du quart d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous, même du côté droit. Mirabeau avait la lutte et l'orage. Barnave était un assez beau jeune homme et un très-beau parleur. Mirabeau, comme disait spirituellement Rivarol, était un monstrueux bavard, Barnave était de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur auditoire; g[|ui tâtent le pouls de leur public; qui ne se hasardent jamais hors de la possibilité d'être applaudis; qui baisent
de peur d'aventure; qui ont une faconde bien nivelée, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et circulent a petit bruit avec leurs divers bagages toutes les idées communes de leur temps ; qui , de crainte d'avoir des pensées trop peu imprégnées de l'atmosphère de tout le monde, mettent sans cesse leur jugement dans la rue comme un thermomètre à leur fenêtre. Mirabeau, au contraire, était rbomme de l'idée neuve, de l'illumination soudaine, de la proposition risquée; fougueux, échevelé» imprudent, toujours inattendu partout, choquant, blessant, renversant, n'obéissant qu'à lui-même ; cherchant le succès, sans doute, mais après beaucoup d'autres choses, et aimant mieux encore être applaudi par ses passions dans son cœur i|ue par le peuple dans les tribunes; bruyant, trouble, ra-
(1) Faute de françnis. Il (tudrail qui wMmt diHKmtag$.
LITTÉRATURE
pide, profond, raremenl transparent, jamais euéable, et roulant péle-méle dans son écume toutes les idées de son époque souvent fort rudoyées dans leur rencontre avec les siennes. L'éloquence de Barnave à côté de Téloquence de Mirabeau, c'était un grand chemin côtoyé par un torrent. Aujourd'hui que le nom de ftlirabeau est si grand et si accepté, on a peine à se faire une idée de la façon excessive
MM. d'Ambly et de Laulrec vociférant : Ce Mirabeau est un grand gueux! Après quoi M. de Foucault lui montrait le poing, et M. de Virieu disait: Monsieur Mirabeau, vous nous insultez. Quand la haiue ne parlait pas, c'était le mépris. Ce petit Mirabeau ! disait M. de Gastellanet au côté droit. Cet extravagant I Ahêii M. Lapoule au côté gauche. Et. lorsau*il avait parlé, Robespierre grommelait entre ses dents : àela ne vaut rien,
Quelquerois cette haine d'une si grande partie de son auditoire laissait trace dans son éloquence, et au milieu de son magnifique discours sur la régence, par exemple, il échappait à ses lèvres dédaigneuses des paroles comme celles-ei, paroles mélancoliques, simples, resignées et hautaines, que tout homme dans une situation pareille devrait méditer : « Pendant que je parlais et que j'exprimais mes a premières idées sur la régence, j'ai entendu dire avec « cette indubitabilité charmante à laquelle je suis dés longée temps apprivoisé : Cela est absurde! cela est extravac gant! ceianest pasproposablel Mais il faudrait rélléchir. » Il parlait ainsi le 25 mars 1791, sept jours avant sa mort.
Au dehors de l'assemblée, la presse le déchirait avec une étrange fureur C'était une pluie battante de pamplets sur cet homme. Les partis extrêmes le mettaient au même pilori. Ce nom. Mirabeau, était prononcé avec le même accent à la caserne des gardes du corps et au club des Cordeliers. M. de Champcenetz disait : Cet homme a la petite vérole à Vâme. M. de Limbesc proposait de le faire enlever par vingt cavalier» et conduire aux galères. Marat écrivait : a Citoyens, élevez huit cents potences, pendez-y tous « ces traîtres, et â leur tête Tinfàme Riçjuetti l'aîné ! » Et Mirabeau ne voulait pas que l'Assemblée nationale poursuivit Marat, se contentant de répondre : a II parait qu'on € publie des extravagances. C'est un paragraphe d'homme « ivre. »
Ainsi, jusqu'au 1*' avril 4791 , Mirabeau est un gueux i\ ), an extravagant(2), nn scélérat, un assassin(Z), un /bu (4), un orateur de second ordre (b), un homme médiocre (6), un homme mort (7). un homme enterré(9), un monstruetix bavard (9), hué, sifflé, conspHépfUs encore qu'applaudi(\ 0); Lambesc propose pour lui les galères, Marat h potence. Il meurt le 2 avril. Le 5. on invente pour lui le Panthéon.
Grands hommes ! voulez-vous avoir raison demain, mourrez aujourd'hui.
Le peuple, cependant, qui a un sens particulier et le rayon visuel toujours singulièrement droit, qui n'est pas hatneuxi parce qu'il est fort, qui n'est pas envieux parce qu'il est gfand; le peuple, qui connaît les hommes, tout enfant qu'il est, le peuple était pour Mirabeau. Mirabeau était selon le peuple de 89, et le peuple de 89 était selon Mirabeau. Il n'est pas de plus beaux spectacles pour le penseur que ces embrassements étroiis du génie et de la foule.
L'inlluence de Mirabeau était niée et était Immense. C'était toujours lui, après tout, qui avait raison ; mais il n'avait raison sur l'assemblée que par le peuple, et il gouvernait les chaises curules par les tribunes. Ce que Mirabeau avait dit en mots précis, la foule le redisait en applaudissements ; et, sous la dictée de ces applaudissements, bien à contre-cœur souvent, la législature écrivait. Libelles, pamphlets, calomnies, injures, interruptions, menaces, nuées, éclats de rire, sifflets, n'étaient tout an plus que des cailloux jetés dans le courant de sa parole, qui ser-
(1) MM. d'Ambly et de Lautrec. ^ (9) M. Upoule.— (3] M. de Guitlcrmy. — (é) (5) (6) Journaax et pamphlets du temps. — (7) Targ:et. — (8) Duporl. ^ (9) Rivarol. — (10) PeUeiier.
vaient par moments i la faire écumer. Voilà tout. Quand l'orateur souverain, pris d'une subite pensée, montait à la tribune ; quand cet homme se trouvait face à face avec son peuple; quand il était là debout et ma rehaut sur l'envieuse assemblée, comme l 'homme-Dieu sur la mer, sans être englouti par elle; quand son regard sardonique et lumineux, fixé, du haut ae cette tribune, sur les hommes et sur les idées de son temps, avait l'air de mesurer la petitesse des hommes sur la grandeur des idées, alors il n'était plus ni calomnié, ni hue, ni injurié : ses ennemis avaient beau faire, avaient beau dire, avaient beau amonceler contre lui; le premier souffle de sa bouche ouverte pour parler faisait crouler tous ces entassements. Quand cet homme éttit â la tribune dans la fonction de son génie, sa figure devenait splendide et tout s'évanouissait devant elle. ^ Mirabeau, en 1791 , était donc tout à la fols bien haï et bien aimé : génie ha! par les beaux esprits, homme aimé par le peuple. C'était une illustre et désirable existence que celle de cet homme qui disposait à son gré de toutes les âmes alors ouvertes vers l'avenir ; qui, avec de magiques f)aroles et par une sorte d'alchimie mystérieuse, convertissait en pensées, en systèmes, en volontés raisonnées, en plan précis d'amélioration et de réforme, les vagues instincts des multitudes ; qui nourrissait l'esprit de son temps de toutes les idées que sa grande intelligence émiettait sur la foule; qui, sans relâche et à tour de liras, Itatiaît et flagellait sur la table de la tribune, comme le blé sur Taire, les hommes et les choses de son siècle, pour séparer la (mille que la république devait consumer du grain que la révolution devait féconder ; qui donnait à la fois des insomai -s à Louis XVi et à Robespierre : à Louis XVI, dont il attaquait le trône; à Robespierre, dont il eût attaqué la guillotine ; qui pouvait se dire chaque matin en s'éveillant : Quelle ruine ferai-je aujourd'hui avec ma parole? qui était pape, en ce sens qu'il menait les esprits; qui était Dieu, en ce sens qu'il menait les événements.
Il mourut à temps. C'était une tête sou verainr et sublime. 91 la couronna, 93 l'eût coupée.
Quand on suit pas à pas la vie de Mirabeau depuis sa naissance jusqu'à sa mort, depuis l'humble piscine baptismale du fiignou jusqu'au Panthéon, on voit que, comme tous les hommes de sa trempe et de sa mesure, il était prédestiné.
Un tel enfantne pouvait manquer d'être un grand homme.
Au moment où il vient au monde, la grosseur surhumaine de sa tête met la vie de sa mère en danger. Quand la vieille monarchie française, son 'autre mère, mit au
comme dit son père, écrivit littéralement ceci : « Monsieur « moi, je vous prie de prendre attention à votre écriture « et de ne pas taire des pâtés sur votre exemple ; d'être a attentif à ce qu'on fait; obéir à son père, à son maître, « à sa mère; ne point contrarier; point de détours, de « l'honneur surtout. N'attaquez personne, hors qu'on ne <( vous attaque. Défendez votre patrie. Ne soyez pas mé- « chant avec les domestiques. Ne familiarisez par avec eux. « Cacher les défauts de son prochain, parce que cela peut « arriver n soi-même (1). »
A onze ans, voici ce que le duc de Nivernois écrit de lui au bailli de Mirabeau, dans une lettre datée de Saint-Manr, du 11 septembre 1760 : « L'autre jour, dans des prix qu'on « gagne chez moi à la course, il gagne le prix, qui était « un chapeau, se retourne vers un adolescent qui avait un « bonnet, et, lui mettant sur la.tèle le sien qui était encore « fort bon : Tiens, dit-il. je n'ai pas deux têtes. Ce jeune « homme me parut alors l'empereur du monde ; je ne sais < quoi de divin transpira rapidement dans son attitude : j'y a rêvai, j'en pleurai, et la leçon me fut fort bonne. »
(1] Ce singaticr document est cité textuellement ilans une lettre inédite du marquis au bailli de Mirabeau , du 9 dc^cembre 1754.
ET PUlLOSOPUiË MÊLÉES.
k douze ans, soq père dussil de lui : • G*est un cœur « haul sous la jaquette d^un bambin. Gela a un étranse « inslincl d'orgueil, noble pourtant. G*est un embryon de. « matamore éMuritTé qui veut avaler tout le monde avant « d*aToir douze ans (1) t
A seize ans, il avait la mine si hardie et si hautaine, que le prince de Conli lui demande : Que ferais-tu si je te dontuns un soufflet? Il répond : Cette question eût été embarrassante avant V invention des pistolets à deux coups.
A vingt et un ans (1770), il commence à écrire une histoire de la Gorse au moment où quelqu'un venait d*y naître (2). Singulier instinct des grands nommes !
A celte même époque, son père, qui le tenait bien sévèrement, porte sur lui ce pronostic étrange : Cest une bouteille licelée depuis vingt et un ans. Si elle est jamais débouchée tout à coup sans précaution, tout s'en ira.
A vingt-deux ans, il est présenté à la cour. Madame Elisabeth, alors ilgée de six ans, lui demande s*il a été inoculé. Et toute fa cour de rire. Non, il n'avait pas été inoculé. II portait en lui le germe d'une contagion qui plus lard devait gagner tout un peuple.
11 se produit à la cour avec une extrême assurance, portant aéjà le front aussi haut que le roi, étrange pour tous» odieux pour beaucoup. Il est aussi entrant quej*étavi farouche, dit le père, qui n*avait jamais voulu s'enversail» 1er, lui, c oiseau hagard dont le nid fut entre quatre tou- « relies, d — « Il retourne les grands comme fagots. Il a « ce terrible don de la familiarité, » comme disait Grégoire le Grand. Et puis le vieux fier gentilhomme ajoute : « Gomme, depuis cinq cents ans, on a toujours soufTerl « des Mirabeau qui n'ont jamais été faits comme les auc très, on souffrira encore celui-ci. t
A vingt-quatre ans, le père, philosophe agricole, veut prendre son fils avec lui et « le faire rural. » 11 n'y peut réussir. « Il est bien malaisé de manier la bouche de cet
< animal fougueux ! » s'écrie le vieillard.
L'oncle, le bailli, examine froidement le jeune homme et dit : c S'il n'est pas pire que Néron, il sera meilleur que « Marc-Auréle. »
En tout, laissons mûrir ce fruit vert^ répond le marquis.
Le père et Toncle correspondent entre eux sur Tavenir du jeune homme déjà si aventuré dans la mauvaise vie. Ton neveu VOuragan, dit le 'père. Ton fils, monsieur le comte de la Bourrasque, répliijue l'oncle.
Le bailli, vieux marin, ajoute : Les trente-deux vents de la boussole sont dans sa tête.
A trente ans, le fruit mûrit. Déjà les nouveautés commencent â reluire aans l'œil profond de Mirabeau. On voit qu'il est plein de pensées. Ce cerveau est un fourneau en* combré, dit le pruc|pnt bailli. Dans un autre moment, l'oncle écrit cette observation d'homme effrayé : c Quand « il passe quelque chose dans sa tète, il avance le front, « et ne regarde plus nulle part. »
De son côté, le père s'étonne de ce hochement d'idées qui voit par éclairs. Il s'ccrie' : • Fouillis dans sa tête, ff bibliothèque renversée, talent pour éblouir par des su- « perfides, il a Ivimé toutes les formules et ne sait rien c substancier! * H ajoute, ne comprenant déjà plus sa créature : « Dans son enfance, ce n'était qu'un mâle mon-
< stnieux au moral comme au physique. » Aujourd'hui, c'est un homme tout de reflet et de réverbère, un fou, « tiré à droite par le cœur et é gauche par la tête, qu'il a
< toujours à quatre pas de lui. > Et puis le vieillard ajoute, avec un sourire mélancolique et résigné : < Je tâche de
< verser sur cet homme ma tète, mon âme et mon cœur. » Enfin, comme l'oncle, il a aussi par moments < ses presf sentiments, ses terreurs, ses anxiétés, ses doutes. » Il sent, lui père, tout ce oui se remue dans la tète de son fils, comme la racine sent Vébranlement des feuilles. '
Voilà ce qu'est Mirabeau à trente ans. Il était fils d'un père qui s'était défini ainsi lui-même : « Et moi aussi, c madame, tout gourd et lourd que tous me voyez, je prêi chais é trois ans ; à six, j'étais un prodige ; a douze, un
(\) Lettre ioédite à madame la comleMo de Rochcfort, 20 no- Tcmbre 1701 .
15 août 1760.
« objet d'espoir; a vingt, un brûlot ; à trente, un politi- < que de théorie; é quarante, je ne suis plus qu'un bon « homme. »
A quarante ans, Mirabeau est un grand homme.
A quarante ans, il est l'homme d'une révolution.
A quarante ans, il se déclare autour de lui, en France, une de ces formidables anarchies d'idées où se fondent les sociétés qui ont fait leur temps. Mirabeau en est le despote.
G'est luiqui, silencieux jusqu'alors, crie, le 23juin 1789, à M. de Brézé: Allez dire à voTRBNAiTRB!,.. Votre Maître) c'est le roi de France déclaré étranger. G'est toute une frontière tracée entre le trône et le peuple. G'est la révolution oui laisse échapper son cri. Personne ne l'eut osé avant Mirabeau. Il n'appartient (qu'aux grands hommes de prononcer les mots décisifs des époques.
Plus lard on insultera Louis XVi plus gravement en apparence, on le battra à terre, on le raillera dans les fers, on le huera sur l'écbafaud. La république en bonnet rouge mettra ses poings sur ses hanches, et lui dira de gros mots,
pée au visage; votre maître, c'est la royauté frappée au cœur.
Aussi, à dater de ce mot, Mirabeau est l'homme du pays, l'homme de la grande émeute sociale, l'homme dont la lin de ce siècle a besoin. Populaire sans élre plébéien, chose rare en des temps pareils! Sa vie privée est résorbée par sa vie publiaue. Honoré de Riquetti, cet homme perdu, est désormais illustre, écoulé et considérable. L'amour du peuple lui fait une cuirasse aux sarcasmes de ses ennemis. Sa personne est la plus éclairée de toutes celles que la foule regarde. Les passants s'arrêtent quand il traverse une rue, et pendant les deux années qu'il remplit, sur tous les coins des murs de Paris les petits enfants du peuple écrivent sans faute son nom, que quatre-vingts ans auparavant Saint- Simon, avec son uodaiu de duc et pair, écrivait Mirebaut, sans se douter quun jour Mirebaut ferait Mirabeau.
Il y a des parallélismes bien frappants daus la vie de certams hommes. Cromwell, encore obscur, désespérant de son avenir en Angleterre, veut partir pour la Jamaïque; les règlements de Gharles V^ l'en empêchent. Le père de Mirabeau, ne voyant aucune existence possible en France pour son fils, veut envover le jeune homme aux colonies hollandaises ; un ordre ou roi s'y oppose. Or, ôtez Gromwel de la révolution d'Angleterre, ôtez Mirabeau de la révolution de France, vous ôtez peut-être des deux révolutions deux échafauds. Qui sait si la Jamaïque n'eût pas sauvé Gharles T', et Batavia Louis XYl!
Mais non, c'est le roi d'Angleterre qui yeut garder Cromwell; c'est le roi de France qui veut ffarder Mirabeau. Quand un roi est condamné à mort, la Providence lui bande les yeux.
Ghosè étrange, que ce qu'il y a de plus grand dans l'histoire d'une société tienne si souvent à ce qu'il y a de plus petit dans la vie d'un homme!
La première partie de la vie de Mirabeau est remplie par Sophie, la seconde par la révolution. On orage domestique, puis un orage politi(|ue, voilà Mirabeau. Quand on examine de prés sa destinée, on se rend raison de ce u'il y eut en elle de fatal et de nécessaire. Les déviations e son cœur s'expliquent par les secousses de sa vie.
Voyez : iamais les causes n'ont été nouées de plus près
enfants, et oui lui est dur parce qu'il est petit et parce qu'il est laid; un valet, c'est Grévin, le lâche espion de ses ennemis; un colonel, c'est le marquis de Lambert, qui est aussi impitoyable pour le jeune homme que Poisson Ta été pour l'enfant; une belle-mère (non mariée), c'est madame de Pailly, qui le hait parce qu il n'est pas d'elle ; une femme, c'est mademoiselle de Marignane, qui le repousse; une caste, c'est la noblesse, qui le renie; des juges, c'est le parlement de Besançon, qui le condamne à mort; un roi, cest Louis XV, qui I embastille. Ainsi père, mère, femme, son précepteur, son colonel, la magistra-
LITTÉRATURE
lure, la noblesse, le roi, c'e»l-â-dire loul ce cjui entoure el côtoie rexistence d'un homme dans Tordre legilime et naturel, tout est pour lui traverse, obstacle, occasion de chute et de contusion, pierre dure à ses pieds nus, buisson d*épines qui le déchire au passage. La famille el la société tout ensemble lui sont marAtres.il ne rencontre dans la vie que deux choses qui le traitent bien et nui Fai* ment, deux choses irrégulicres et révoltées contre l'ordre, une maîtresse et nne révolution.
Ne vous étonnez donc pas que pour la maîtresse il brise tous les liens domestiques, que pour la révolution il brise tous les liens sociaux.
Ne vous étonnez donc pas, pour résoudre la question dans les termes où nous ravons posée en commençant, que ce démon dune famille devienne l'idole d'une femme en rébellion contre son mari et le dieu d'une nation en divorce avec sou roi.
La douleur que causa la mort de Mirabeau fut une douleur générale, universelle, nationale. On sentit aue quelque cnose de la pensée publique venait de s'en aller avec cette ftme. Maïs un fait frappant, et qu'il faut bien dire parce qu'il serait ingénu de l attribuer à Tadmiralion emportée el irréfléchie des contemporains, c'est que la cour porta son deuil comme le peuple.
Un sentiment de pudeur insurmontable nous empêche de sonder ici de certains mystères... parties honteuses du grand homme, qui d'ailleurs, selon nous, se perdent heureusement dans les colossales proportions dfe l'ensemble; mais il paraît prouvé que dnns les derniers temps de sa vie la cour affirmait avoir quelques raisons d'espérer en lui. Il est patent qu'à cette époque Mirabeau se cabra plus d'une fois sous l entraînement révolutionnaire ; qu'il manifesta par moments l'envie de faire halte el de laisser rejoindre; que lui, qui avait tant d'haleine, il ne suivit pas sans essoufilemcnt la marche de plus en plus accélérée des idées nouvelles, et qu'il essaya en quelques occasions d'enrayer celle révolution à laquelle il avait forgé des roues, fioues falales, qui écrasaient tant de choses vénérables en passant !
il y a encore aujourd'hui beaucoup de personnes qui
Sensent que si Mirabeau avait eu plus longue vie, il aurait ni par mater le mouvement qu'il avait déchaîné. A leur sens, la Révolution française pouvait être arrêtée; par un seul homme, à la vérité, qui était Mirabeau. Dans cette opinion, qui s'autorise d'une parole que Mirabeau mourant n'a évidemment pas prononcée (1); Mirabeau expiré, la monarchie était perdue; si Mirabeau avait vécu, Louis XVI ne serait pas mort; et le 2 avril 1791 a engendré le 21 janvier 4793.
Selon nous, ceux qui avaient cette persuasion alors, ceux qui l'ont eue aujourd'hui, Mirabeau lui-même, s'il croyait cela possible de lui, tous se sont Ir.jmpés. Pure illusion d'optique chez Mirabeau comme chez les autres, et qui prouverait qu'un grand homme n'a pas toujours une idée nette de l'espèce dé puissance qui est en lui!
La Révolution française n'était pas un fait simple. Il y avait plus let autre chose que Mirabeau en elle.
Il ne suffisait pas à Mirabeau d'en sortir pour la vider.
Il y avait dnns la Révolution française du passé et de l'avenir. Mirabeau n'était que le présent.
Pour n'indiquer ici que deux points culminants, la Révolution française se compliquait de Richelieu dans le passé et de Ronaparle dans l'avenir.
Les Révolutions ont cela de particulier, que ce n'est pas quand elles sonl encore grosses qu'on peut les tuer.
D'ailleurs, en supposant même la question moins abondante qu'elle ne l est, il est à observer que, dans les choses politiques surtout, ce qu'un homme a fait ne peut gué»e jamais être défait que par un autre homme.
Le Mirabeau de 91 était impuissant contre le Mirabeau de 89. Son œuvre était plus forte que lui.
Et puis les hommes comme Mirabeau ne sont pas la serrure avec laquelle on peut fermer la porte des revolu-
(l) y emporte U deuil de lafnùnarehie. Apri* moites facHeuœ 9 en diupulerotu let morceaux. Gibanis a cru entendre cela.
lions. Ils ne sont que le gond sur lequel elle tourne, pour se clore, il est vrai, comme pour s'ouvrir. Pour fermer .cette fatale porte, sur les panneaux de laquelle font incessamment effort toutes les idées, tous les intérêts, toutes les passions mal à l'aise dans là société, il faut mettre dans les ferrures une cpée en guise de verrou.
Vî
Nous avons essayé de caractériser ce au'a été Mirabeau dans la famille, puis ce qu'il a été dans la nation 11 nous reste à examiner ce qu'il sera dans la postérité.
Quelques reproches qu'on ait pu juslemenl lui faire, nous croyons que Mirabeau resterai grand.
Devant la postérité, loul homme et toute chose s'absout par la grandeur.
Aujourd'hui cjue presque toutes les choses qu'il a semées ont donne leurs rruits dont nous avons goûté, la plupart bons et sains, quelques-uns amers; aujourd'hui que le haut elle bas de sa vie n'ont plus rien de disparate aux yeux, tant les années qui s'écoulent mettent bien les hommes en perspective; aujourd'hui qu'il n'y a plus pour son irénie ni adoration ni exécration, et que cet homme, furieusement ballotté, tant qu'il vécut, d'une extrémité â l'autre, a pris l'attitude calme et sereine que la mort donne aux grandes figures historiques; aujourd'hui que sa mémoire, si longtemps traînée dans la fange el baisée sur l'autel, a été retirée du panthéon de Voltaire et de l'égoul de Marat. nous pouvons froidement le dire : Mirabeau est grand. Il lui est resté l'odeur du panthéon et non de l'égout. L'impartialité historique, en nettoyyint sa chevelure souillée dans le ruisseau, ne lui a pas de la même main enlevé son auréole. On a lavé la boue de ce visage, et il continue de rayonner.
A()rès qu'on s'est rendu compte de l'immense résultat politique une le total de ses facultés a produit, on peut envisager Mirabeau sous un double aspect : comme écrivain et comme orateur. Ici nous prenons la liberté de ne pas être de l'avis de Rivarol, nous croyons Mirabeau plus grand comme orateur que comme écrivain.
Le marquis de Mirabeau, son père, avait deux espèces de stvle , et comme deux plumes dans son écriloire. Quand il écrivait un livre*, un bon livre pour le public, pour l'effet, pour la cour, pour la Bastille, pour le grand escalier du Palais-de-Justice. le digne seigneur se drapait, se roidissait, se boursouflait, couvrait sa pensée, déjà fort obscure par elle-même, de toutes les ampoules de l'expression; el l'on ne peut se figurer sous quel style à la fois plat et bouffi, lourd et traînant en longues queues de phrases interminables, chaîné de iic3logi8mes au point de n'avoir plus nulle cohésion dans le tissu, sous qu^ style, disons-nous, tout ensemble incolore et incorrect, se travestissait l'originalité naturelle et incontestable de cet étrange écrivain, moitié gentilhomme el moitié philosophe; préférant Quesnay à Socrate et Lefrancde Pompignan à Pindare; dédaignant Montesquieu comme arriéré et tenant à être harangué par son curé; habitant amphibie des rêveries du dix-huitième siècle et des préjugés du seizième. Mais quand cet homme, ce même homme, vou« lait écrire une lettre, quand il oubliait le public et ne s'adressait plus qu'à la longue mine roide et froide de son vénérable frère le bailli, ou âsa fille lapelite Saillmi" nette *, la plus émoUiente femme (|ui fut « jamais, » ou encore â la jolie tête rieuse de madame de Rochefort. alors cet esprit tuméfié de prétention se détendait ; plus d'effort, plus de fatigue, plus de gonflement apoplectique dans l'expression; sa pensée se répandait sur la lettre de famille et d'intimité, vive, originale, colorée, curieuse, amusafite, profonde, gracieuse, naturelle enfin, â travers ce beau style grand seigneur du temps de Louis XIV, que Saint-Simon parlait avec toutes les qualités de l'homme cl madame de Sévigné avec toutes les qualités de la femme. On a pu en juger nar les fragments que nous avons cités. Après une lettre au marquis de Mirabeau, une lettre de lui c'est une révélation. On a peine à y croire. Baffon oe
(1) Madame du Saillant.
ET PHILOSOPHIE MÊLÉES
comprendrait pas cette Tariélé de récrivain. Vous ava deux styles et tous n'avez qu'un homme.
Sous ce rapport, le 61s tenait quelque peu du père. On pourrait dire, avec beaucoup d'adoucissements et de restrictions néanmoins, qu'il y a la même différence entre son style écrit et son style parlé, r^otons seulement ceci,
3ue le père était n Vaise dans une lettre, le fils dans un iscours. Pour ôlre lui . pour être naturel , pour être dans son milieu, il fallait â Tuu sa famille, à Taulre une nation. Mirabeau qui écrit, c'est quelc^ue chose de moins que Mirabeau. Soit qu'il démontre à la jeune république américaine l'inanité de son ordre de Cincinnatus, et ce qu'il Y a de gauche et d'inconsistant dans une chevalerie de laboureurs; soit qu'il taquine sur la liberté de VEscaut Joseph 11, cet empereur philosophe, ce Titus selon Voltaire, ce buste de César romain aans le çoùt pompadour ; soit qu'il fouille dans les doubles fonds au caoinet de Berlin, et qu'il en tire cette Histoire secrète que la cour de France fait livrer juridiquement aux flammes sur l'escalier du Palais : maladresse insigne, car de ces livres brûlés par I.i main du bourreau il s'échappait toujours des flammèches et des étincelles, lesciuelles se dispersaient au loin, selon le vent qui soufflait, sur le toit vermoulu de la grande société européenne, sur la charpente des monarchies, sur tous les esprits, pleins d'idées inflammables, sur toutes les télés, faites d éloupe alors; soit qull invective au passage cette charretée de charlatans qui a fait tant de omit sur le pavé du dix-huitième siècle, Necker, Beaumarchais, Lavater, Galonné et Gaglioslro; quel que soit le livre qu'il écrit, enfin, sa pensée suffit toujours au sujet, mais son style ne suffit pas toujours é sa pensée. Son idée est constamment grande et haute ; mais, pour sortir de sou esprit, elle se courbe et se rapetiî-sc sous l'expression comme sous une porté trop basse. Excepté dans srs éloquentes lettres à madame de Mon nier, où il esi lui tout entier, où il parle ])lutôl qu'il n'écrit, et qui sont des harangues d'amour (1) comme ses discours â la Constituante sont des harangues de révolution ; excepté là, disons-nous, le style qu'irtrouve dans son écriloire est en général d'une forme médiocre, pâteux, mal lié, mou aux extrémités des phrases, sec d'ailleurs, se composant une couIeQr terne avec des épitbétes banales, pauvre en images, et n'offrant par places, et bien rarement encore, que des mosaïques bizarres de métaphores peu adhérentes entre elles. On sent en le lisant que les idées de cet homme ne sont pas, comme celles des grands posateui^'
moule où l'écrivain la verse, et se fige ensuite; lave d'abord, granit après. On sent en le lisant que bien des choses re^cttables sont restées dans sa tête, que le papier n'a qu'un â peu prés, que ce génie n'est pas conforme de façon à s'exprimer complètement dans un livre, et qu'une plume n'est pas le meilleur conducteur possible pour ton» les fluides comprimés dans ce cerveau plein de tonnerres. Mirabeau qui parle, cVsl Mirabeau. Mirabeau qui Iiarle» c'est l'eau qui coule, c'est le flot qui écume, c'est e fen qui étincelle, c*est l'oiseau qui vole, c'est une chose qui lait son bruit propre, c'est une nature qui accomplit sa loi. Spectacle toujours sublime et harmonieux.
Mirabeau â la tribune, tous les contemporains sont unanimes sur ce point maintenant, c'est quelque chose de magnifique. Là, il est bien lui. lui tout entier, lui tontpnissant. Là, plus de table, plus de papier, plus d'écritoire hérissée de plumes^ plus de cabinet solitaire, plus de silence et de méditation ; mais un marbre qu'on peut frapper, un escalier qu'on peut monter en courant, une tribune, espèce de ca^e de cette sorte de béte fauve, où l'on peut aller et venir, marcher, s'arrêter, souffler, haleter, croiser ses bras, crisper ses poings, peindre sa parole avec son geste, et illuminer une idée avec un coup d'œil; un tas d*hommes qu'on peut regarder fixement; UD grand tumulte, magnifique accompagnement pour une
{1) NoQS n'entendons ne qualifier ainsi que celles de ces lettres 9111 tout passion pore. Noas jetons sor les autres le Toile qui convient.
grande viix; une foule qui hait l'orateur, l'assemblée, enveloppée d'une foule qui l'aime, le peuple; autour de lui toutes ces intelligences, toutes ces âmes, toutes ces passions, toutes ces médiocrités, toutes ces ambitions, toutes ces nalur&s diverses et qu'il connaît, et desquelles il peut tirer le son qu'il veut comme des touches d'un immense clavecin au-dessus de lui la voùle de la salle de l'Assemblée constituante, vers laquelle ses yeux se lèvent souvent comme pour y chercher des pensées : car on renverse les monarchies avec les idées qui tombent d'une pareille voûte sur une pareille tête.
Oh! qu'il est bien là sur son terrain, cet homme! qu'il
5 a bien le pied ferme et sùrl que ce génie qui s'amoinrissait dans des livres est grand dans un discours ! comme la tribune change heureusement les conditions de la production extérieure pour cette pensée! Après Mirabeau écrivain Mirabeau orateur, quelle transfiguration !
Tout en lui était puissant. Son geste brusque et saccadé était plein d'empire. A la tribune, il avait un colossal mouvement 'd'épaules comme l'éléphant qui porte sa tour armée en guerre. Lui, if portait sa pensée. Sa voix, lors même qu'il ne jetait au'un mot de son banc, avait un accent formidable et révolutionnaire qu'on démêlait dans l'assemblée comme le rugissement du- lion dans la ménagerie. Sa chevelure, quand il secouait la tète, avait quelque chose d'une crinière. Son sourcil remuait tout , comme celui de Jupiter, cuncta supercilio moventis. Ses mains quelquefois semblaient pétrir le marbre de la tribune. Tout son visage, toute son attitude, toute sa personne était bouflie d un orgueil pléthorique qui avait sa grandeur. Sa tête avait une laideur grandiose et. fulgurante dont l'effet par moments était électrique et terrible. Dans les premiers temps, quand rien n'était encore visiblement décidé pour ou contre la royauté; quand la partie avait Tair presque égale entre la monarchie encore forte et les théories encore faibles ; quand aucune des idées qui devaient plus tard avoir l'avenir n'était encore arrivée à sa croissance complète; quand la révolution, malgardée et mal armée, paraissait facile â prendre d'assaut, il arrivait quelquefois que le côté droit, croyant avoir jeté bas quel- (jue mûr de la forteresse, se ruait en masse s\ir elle avec des cris de victoire : alors la tête monstrueuse de Mirabeau apparaissait à la brèche et pctrifiait les assaillants. Le
f^énie de la révolution s'était forgé une égide avec toutes es doctrines amalgamées de Vollaire, d'IIelvélius, do Diderot « de Bayle, de Montesquieu, de llobhes, de Locke et de Rousseau, et avait mis la tête de Mirabeau au ini.ieu. Il n'était pas seulement grand â là tribune, il était grand sur son siège; l'interrupteur égalait en lui l'orateur. II mettait souvent autant de choses dans un mot que dans un discours. Lafayette a une armée, disnit-il â M. de Suleau, mais y ai ma tête. Il interrompait Robespierre avec cette parole profonde : Cet homme ira loin, car il croit tout ce qu'il dxt.
Il interpellait la cour dans l'occasion : La cour affame le peuple. Trahison! Le peuple lui vendra la constitution pour au pain. Tout Tlnstinct du grand révolutionnaire est dans ce mot.
L'abbé Sieyès ! disait-il, métaphysicien voyagecmt sur une mappemonde» Posant ainsi une touche vive sur l'homme de théorie toujours prêt à enjamber les mers et les montagnes.
II état par moments d'une simnlicité admirable. Un jour, ou plutôt un soir, dans son discours du 3 mai, au moment où il luttait, comme l'athlète â doux cestes, du bras gauche contre l'abbé Maury et du hras droit contre Robespierre, M. de l^azalés, avec son assurance d'homme médiocre, lui jette cette interruption : — Vous êtes un bavard, et voilà tout, — Mirabeau se tourne vers l'abbé Goûtes, qui occupait le fauteuil : Monsieur le président, dit-il avec une grandeur d'enfant, faites donc taire M. de Cawlés qui m'appelle bavard,
l'Assemblée nationale vonlait commencer une adresse au roi par cette phrase : L'assemblée apporte aux pieds de Votre Majesté une offrande, etc. — ùi majesté n'a pas de pieds, dit froidement Mirabeau .
L'assemblée veut dire un peu plus loin t{\x*elle est ivre
LITTÉRATURE
de la gloire de son roL — Y pensez-vous, objficla Mirabeau ; des gens qui font des lois et qui sont ivres !
Quelauefois il carnclérisait d*un mot, (ju'on eût dit traduit deTacite, l'histoire et le genre de génie de toute une maison souveraine, il criait aux ministres, par exemple : Ne me parlez pas de votre duc de Savoie, mauvais voisin de toute liberté.
Quelquefois il riait. Le rire de Mirabeau, chose formidable. 11 raillait la Bastille. «11 y a eu, disait-il, cinquante- « quatre lettres de cachet dans ma faniille, et j*en ai eu « dix-sept pour ma part. Vous voyez que j*ai été traité en € aîné ae Normandie. »
Il se raillait lui-même. Il est accusé par M. de Valfond d'avoir parcouru, le 6 octobre, les rangs du régiment de Flandre un sabre nu à la main et parlant aux soldais. Quelqu'un démontre que le fait concerne M. de Gamaches et non pas Mirabeau, et Mirabeau ajoute : « Ainsi, tout « pesé, tout examiné, la déposition de M. de Valfond n*a « rien de bien fâcheux que pour M. de ttamaches, oui se V trouve légalement et véhémentement soupçonné aélre « fort laid, puisqu'il me ressemble. »
Quelquefois il souriait. Lorsque la question de la ré-
Bmce se débat devant l'assemblée, le'côté gauche pense à . le duc d'Orléans, et le côté droit a M. le pnnce de Gondé, alors émigré en Allemagne. Mirabeau demande qu'aucun prince ne puisse être régent sans avoir prêle serment à la constitution. M. de Montlosicr objecle qu'un prince peut avoir des raisons pour ne pas avoir prêté serment; par exemple, il peut avoir fait un voyage outremer... — Mirabeau reprend : « Le discours du préopinant « vn être imprimé; je demande à en rédiger l'erratum : « oiitre-mer, lisez outre-Rhin, » Et cette plaisanterie décide ta question. Le grand orateur jouait amsi quelquefois avec ce qu'il tuait. A en croire les naturalistes, il y a du chat dans le lion.
Une autre fois, comme les procureurs de l'assemblée avaient barbouillé un texte de loi de leur mauvaise rédaction, Mirabeau se lève : « Je demande à faire quclc ques réflexions timides sur les convenances qu'il y aurait « à ce que l'Assemblée nationale de France parlât fran- « çais, et même écrivit en français les lois qu'elle pro- « pose. »
Par moments, au beau milieu de ses plus violentes déclamations populaires, il se rappelait tout à coup qui il était, et il avait de Ûéres saillies de gentilhomme. C'était une mode oratoire alors de jeter dans tout discours une imprécation quelconque sur les massacres de la Saint- Barthéleiny. Mirabeau faisait son imprécation comme tout le monde, mais il disait en passant : Monsieur l'amiral de Coligny, qui, par parenthèse, était mon cousin. La
ftarenthèse était digne de l'homme dont le père écrivait : / n'v a qu'une mésalliance dans ma famille, les Médids. — mon cousin, monsieur Vamiral de Coli^y ; c'eût été impertinent à la cour de Louis XIV, c'était sublime à la cour du peuple de i7Ql.
Dans un autre instant il parlait aussi de son dijgne cousin, monsieur le garde des sceaux (i); mais c'était d'un autre ton.
Le 22 septembre 1789, le roi fait offrir a l'assemblée l'abandon de son argenterie et de sa vaisselle pour les besoins de l'État. Le côté droit admire, s'extasie et pleure. Quant à moi, s'écrie Mirabeau, je ne m'apitoie pas aisé' ment sur la faïence des grands.
Son dédain était beau, son rire était beau ; mais sa colère était sublime.
Quand on avait réussi à l'irriter. Quand on lui avait tout à coup enfoncé dans le flanc quelifu'unede ces pointes aiguës qui font bondir l'orateur et le taureau; si c'était au milieu d'un discours, par exemple, il quittait tout surle-champ, il laissait là les idées entamées, il s'inquiétait peu que la voûte de raisonnements qu'il avait commencé à bâtir s'écroulât derrière lui faute de couronnement, il abandonnait la question net, et se ruait tête baissée sur rincident. Alors, malheur à l'interrupteur! malheur au toréador qui lui avait jeté la vanderille! Mirabeau fondait
(1) M. do Barentîn. Séance du 24 jum 1789.
sur lui, le prenait au ventre, l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait sur lui, il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole l'homme tout entier, quel qu'il fût, grand ou petit, méchant ou nul, boue ou poussière, avec sa Tie, avec son caractère, avec son ambition, avec ses vices, avec ses ridicules ; il n'omettait rien, il n'épargnait rien, il ne manquait rien; il cognait désespérément son ennemi sur les angles de la tribune ; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot portait coup, toute phrase était flèche ; il avait la furie an cœur, c'était terrible et superbe. C'était une colère lionne. Grand et ]missant orateur, beau surtout dans ce moment-là! C'est alors
3u'il fallait voir comme il chassait an loin tous les nuages e la discussion I C'est alors qu'il fallait voir comme son souffle orageux faisait moutonner toutes les têles de l'assemblée! Chose singulière! il ne raisonnait jamais mieux 3 ne dans l'emportement. L'irritation la plus violente, loin e disjoindre son éloquence dans les secousses qu'elle lui donnait, dégageait en lui une sorte de loeique supérieure, et il trouvait des arguments dans la fureur comme un autre des métaphores. Soit qu'il fit rcgir son sarcasme aux dents acérées sur le front pâle de Robespierre, ce redouta bie inconnu qui, deux ans plus tard, devait traiter les têtes comme Phocion les discours; soit qu'il mâchât avec rage les dilemmes filandreux de l'abbé Maury, et qu'il 1^ recrachât au côté droit tordus, déchirés, disloqués, dévorés à demi et tout couverts de l'écume de sa colère; soit qu'il enfonçât les ongles de son syllogisme dans la phrase molle et* flasque de Tavocat Targel; il était ^rand et magni(ii|ue; et il avait une sorte de majesté formidable que ne dérangeaient pas ses bonds les plus effréné. Nos pères nous 1 ont dit, qui n'avait pas vu Mirabeau en colère, n'avait pas vu Mirabeau. Dans la colère, son génie faisait la roue et étalait toutes ses splendeurs. La colère allait bien à cet homme, comme la tempête à l'Océan.
Et, sans le vouloir, dans ce que nous venons d'écrire pour figurer la surnaturelle éloquence de cet homme, nous Tavous peinte par la confusion même des images. Mirabeau, en efTet, ce n'était pas seulement le taureau, ou le lion^ ou le tigre, ou l'athlète, ou l'archer, ou l'aigle, ou le paon, ou l'aquilon, ou l'Océan; c'était, dans une série indéfinie de surprenantes métamorphoses, tout cela à la fois. C était Prolee.
Pour qui Ta vu, pour qui l'a entendu, ses discours sont aujourd nui lettre morte. Tout ce qui était saillie, relief, couleur, haleine, mouvement, vie et âme, a disparu. Tout dans ces belles harangues aujourd'hui est giiaot é terre, à plat sur le sol. Où est le souflle qui faisait tourbillonner toutes ces idées comme les feuilles dans l'ouragan ! Voilà bien le mot; mais où est le geste? Voilà le cri, où est l'accent? Voilà la parole, où est le regard? Voilà le discours, où est la comédie de ce discours? Car, il faut le dire, dans tout orateur il y a deux choses, un penseur et un comédien. Le penseur reste, le comédien s'en va avec l'homme. Talma meurt tout entier, Mirabeau à demi.
Dans l'Assemblée constituante il y avait une chose qui épouvantait ceux qui regardaient attentivement, c'était la Convention. Pour quiconque a étudié cette époque, il est évident que dés 1789 la Convention était dans l'Assemblée constituante. Elle y était à l'état de germe, à l'état de foetus, à l'état d'ébauche. C'était encore quelque chose d'in* distinct pour la foule , c'était déjà quelque chose de terrible pour qui savait voir. Un rien sans doute; une nuance plus foncée que la couleur générale; une note détonnant parfois dans l'orchestre; un refrain morose dans un cœur d espérances et d'illusions ; un détail qui offrait
auelfue discordance avec l'ensemble; un groupe sombre ans un coin obscur ; quelques bouches donnant un certain accent à de certains mois ; trente voix, rien que trente voix, qui devaient plus tard se ramifier, suivant une effrayante loi de multiplication, en Girondins, en Plaine et en Montagne : 93, en un mot, point nOir dans le ciel bleu de 89. Tout était déjà dans ce point noir, le 21 janvier, le 31 mai, le 9 thermidor, sanglante trilogie; Buzot, qui devait dévorer Louis XVI; Robespierre, qui devait dévorer Buzot; Vadier, qui devait dévorer Robespierre: trinité sinistre. Parmi ces hommes, 1^ plus médiocres et les plus
ET PHILOSOPH» MftLÉBS.
ir-
.fi lei
lef.
ignorés y Hébrard el Putraînk» par exemple, avaient un sourire étrange dans les discussions, et semblaient garder sur l'avenir une pensée quelconque qu'ils ne disaient pas. A notre avis, liiistorien devrait avoir des microscopes
Sour examiner la formation d'une assemblée dans le ventre 'nne autre assemblée. C'est une sorte de gestation qui se reproduit souvent dans Thistoire, et qui, selon nous, n'a pas été asseï observée. Dans le cas présent, ce n*était certes pas un détail insignifiant sur la surface du corps I^slatif que cette excroissance mjstérieuse qui cod tenait i'&hafaud déji tout dressé du roi de France. C'était une chose qui devait avoir une forme monstrueuse que l'em-
Son deJa Convention daus le flanc de la Constituante, if de vautour porté par une aigle !
Dés lors beaucoup de bons esprits dans TAssemblée constituante s'effrayaient de la présence de ces (juelques hom^ mes impénétrables qui semblaient se tenir en réserve pour une autre époque. Ils sentaient qu'il y avait bien des ouragans dans ces poitrines dont il s'écnappait à peine
Quelques souffles Us se demandaient si ces aquilons ne se échaineraient pas un jour, et ce que deviendraient alors toutes les choses essentielles à la civilisation que 89 n'avait pas déracinées. Rabaut Saint-Etienne, qui croyait la Bévolution finie et le disait tout haut, flairait avec inquiétude Robespierre, qui ne la croyait pas commencée et qui le disait tout bas. Les démolisseurs présents de la monarchie tremblaient devant les démolisseurs futurs de la société. Ceux-ci, comme tous les hommes qui ont l'avenir et qui le savent, étaient hautains, hargneux et arrogants, el le moindre d'entre eux coudoyait dédaigneusement les principaux de l'assemblée. Les plus nuls et les plus obscurs jetaient, selon leur humeur et leur fantaisie, d'insolentes interruptions aux plus graves orateurs; et, comme tout le monde savait qu'il y avait des événemelits pour ces hommes d'ans un prochain avenir, j^ersonne n'osait leur répliquer. C'est dans ces moments ou l'assemblée qui devait venir un jour faisait peur à l'assemblée qui existait ; c'est alors que se manifestait avec splendeur le pouvoir d'exception de Mirabeau. Dans le sentiment de sa toutepuissance, et sans se douter qu'il fit une chose si grande, il criait au groupe sinistre qui coupait la parole à la Constituante: Silence aux trente voix! et la Convention se taisait. Cet antre d'Eole resta silencieux et contenu tant que Mirabeau tint le pied sur le couvercle.
Mirabeau mort, toutes les arriére- pensées anarchiqaes firent irruption.
Nou^ le répétons d'ailleurs, nous croyons que Mirabeau est mort à propos. Après avoir déchaîné bien des orages dans l'Etat, il est évident que pendant un temps il a comprimé sous son poida toutes les forces divergentes auxquelles il était réservé d'achever la ruine qu'il avait commencée; mais elles se condensaient par cette compression même ; et tôt ou tard, selon nous, 1 explosion révolutionnaire devait trouver Issue et jeter au loin Mirabeau, tout géant qu'il était. Concluons.
Si nous avions à résumer Mirabeau d*un mot, nous di« rions : Mirabeau, ce n'est pas un homme, ce n'est pas un peuple, e'est un événement au! parle.
Un immense événement, la ctiate de la forme monarchique en France.
Sous Mirabeau, ni la monarchie ni la république n'étaient possibles. La monarchie l'excluait par sa hiérarchie, la république par son niveau. Mirabeau est un homme qui passe dans une époojae qui prépare. Pour que l'envergure de Mirabeau s'y deployAt à Taise, il fallait que l'atmosphère sociale fût dans cet état particulier où rien de précis et d'enraciné dans le sol ne résiste, où tout obstacle à l'essor des théories se refoule aisément, où les principes qui feront un jour le fond solide de la société future sont encore en suspension, sans trop de forme ni de con« sistance, attendant, dans ce milieu où ils flottent péleméle en tourbillon, l'instant de se précipiter et de se cristalliser. Toute institution assise a des angles auxquels h génie de Mirabeau se fut peut-être brisé l'aile.
Mirabeau avait un sens profond des choses. Il avait aussi un sens profond des hommes. A son arrivée aux états généraux, il observa longtemps en silence, dans l'assem-
blée et hors de l'assemblée, le groupe alors si pittoresque des partis. Il devina l'insufBsance de Moonier, de Malouet et de Rabaut Saint-Etienne, qui rêvaient une conclusion anj^laijie. Il jugea froidement la passion de Chapelier, U brièveté d'esprit de Pétien, la mauvaise emphase litténire de Voloey; 1 abbé Maury, qui avait besoin d'une position, Des^rémesnil et Adrien Duport, parlementaires de man* vaise humeur, et non tribuns; Roland, ce xéro dont la femme était le chiffre; Grégoire, qui était é l'état de somnambulisme politique. II vit tout de suite le fond de Sieyée, si peu péuétrable qu'il fût; Il enivra de ses idées Camille Desmoulins, dont la tête n'était pas asses forte pour les porter. Il fascina Danton, qui lui ressemblait en moins grand et en plus laid. 11 n'essaya aucune séduction près des Guillermy, des Laulrec et des Cazalés, sortes de caractères insolubles dans les révolutions. 11 sentait que tout allait marcher si vite, qu'on n'avait pas de tempe à perdre. D'ailleurs, plein de courage et n'ayant jamais peur de l'homme du jour, ce qui est rare, ni de l'homme du lendemain, ce qui est plus rare encore, toute sa vie il fut hardi avec ceux qui étaient puissants ; il attaqua successivement dans leur temps Maiipeou et Terray, Calonne et Necker. Il s'approcha du duc d'Orléans, le toucha et le quitta aussitôt. Il regarda Robespierre en face et Marat de travers.
Il avait été successivement enfermé à l'île de Rhé, au château d'If, au fort de ioux, au donjon de Yincennes. Il se vengea de toutes ces prisons sur la Bastille.
Dans ses captivités, il lisait Tacite. Il le dévorait, il s'en nourrissait; et quand il arriva à la tribune, en 1789, il avait encore la bouche pleine de cette moelle de lion. On s'en aperçut aux premières paroles qu'il prononça.
Il n avait pas 1 intelligence de ce que voulaient Robespierre et Marat. Il regardait l'un comme un avocat sans causes et l'autre comme un médecin sans malades, et il supposait oue c'était le dépit qui les faisait divaguer. Opinion qui d ailleurs avait sou côté vrai. Il tournait le nos complètement aux choses qui venaient à si grands pas par derrière lui. Comme tous les régénérateurs radicaux, il avait l'œil bien plus fixé sur les questions sociales que sur les Questions politiques. Son œuvre, à lui, ce n'est pas la république, c'est la révolution.
Ce qui prouve qu'il est le vrai grand homme eisentiel de ces temps-là,* c'est qu'il est resté plus grand qv'aucun des hommes qui ont grandi après lui dans le même ordre d'idées que lui.
Son père, qui ne le comprenait pas plus, quoiqu'il l'eût engendré, que la Constituante ue comprenait la Convention, disait de lui : Cet homme n'est ni la (ut ni le cornmencement d'un homme. Il avait raison. Cet « homme » était la fin d'une société et le commencement d'une autre.
Mirabeau n'importe pas moins i l'œuvre générale du dix-huitième siècle que voltaire. Ces deux hommes avaient des missions semblables, détruire les vieilles choses et
f^réparer les nouvelles. Le travail de l'an a été continu et 'a occupé, aux yeux de l'Europe, durant toute sa longue vie. L'autre n'a paru sur la scène que peu d'instants. Pour faire leur besogne commune, le temps a été donné à Voltaire par années et i Mirabeau par journées. (Cependant Mirabeau n'a pas moins fait que Voltaire. Seulement l'orateur s'y prend autrement que le philosophe. Chacun attaque la vie du corps social à sa façon. Voltaire décompose, Mirabeau écrase. Le procédé de Voltaire est en quelque 'sorte chimique, celui de Mirabeau est tout physique. Après Voltaire, une société est en dissolution; après Mirabeau, en poussière. Voltaire, c'est un acide; Mirabeau, c'est une massue.
Si maintenant, pour oontpléter l'ensemble que nons avons essayé d'ébaucher, de Mirabeau et de son époque nous reportons les yeux sur nous, il est aisé de voir, au point ou se trouve aujourd'hui le mouvemeot social commencé en 89, que nous n'aurons plus d'hommes comme Mirabeau, sans que personne puisse dire d'ailleurs précis sèment de quelle forme seront les grands hommes politiques! que nous réserve^l'avenir.
Les Mirabeau ne sont plus nécessaires, donc ils ne sont plus possibles.
râftlS ~ TfP. SIMON HAÇOH St G*, BUS d'eUKOATM, I.
littératïïhe st philosophie hélées.
La Providence ne crée pas des hommes pareils quand ils sont inutiles. Elle ne jeitefuis de celte ^aine-là au vent.
Et, ^n erfet,â quoi pourrait servir mai utenanl un Mirabeau? Un Mirabeau, c'est une foudre. Qu'y a-t-il à foudroyer? Où sont dans la régioif politique les objets trop haut placés qui attirent le tonnerre ? Nous ne sommes plus comme en 1789, où il y avait dans Tordre social tant de choses d isproporlionnées .
Aujourd'hui le sol est à peu prés nivelé; tout est plane, rase, uni. Un orage comme Hirubeau qui passerait sur nous ne trouverait pas un seul sommet ou s'accrocher.
Ce n'est pas à dire, parce que nous n'aurons plus besoin d'un Mirabeau, que nous n'ayons plus besoin de grands hommes. Bien au contraire. H y a certes beaucoup à travailler encore. Tout est défait, rien n*est refait.
Dans les moments comme celui où nous sommes, le parti de l'avenir .se divise en deux classes , les hommes de révolution, les hommes de progrés. Ce sont les hommes de révolution qui déchirent la vieille (erre politique, creusent le sillon, jettent la semence; mais leur temps est court. Aux hommes de progrés appartient la lenle et laborieuse culture des principes, Tétuoe des saisons propices d la greffe de telle ou telle idée, le travail au jour le jour, l'arrosement de la jeune plante, l'engrais du sol, la récolte pour tous. Ils vont courbés et patients, sous le soleil ou sous la pluie, dans le champ public, épierrani celle terre couverte de ruines, extirpant les chicols du passé qui accrochent encore çà et là, déracinant les souches mortes des anciens régimes, sarclant les abus, celte mauvaise herbe qui pousse si vite dans toutes les lacunes de la loi II leur uut bon œil, bon pied, bonne main. Dignes et consciencieux travailleurs, souvent bien mal payés !
Or, selon nous, à l'heure qu il est, les hommes de r/'vo* lution ont accompli leur tâche. Us ont eu tout réccminent encore leurs trois«jours de semailles en juillet. Qu'ils laissent faire maintenant les hommes de progrés. Après le sillon, l'épi.
Mirabeau, c'est un grand homme de révolution. Il nous faut maintenant le grand homme du progrés.
Nous l'aurons. La France a une initiative trop importante dans la civilisation du globe pour que les hommes spéciaux lui fassent jamais faute. La France est la mère majestueuse de toutes les idées qui sont aujourd'hui en mission chez tous les peuples. On peut dire que la France depuis deux siècles nourrit le monde du lait de ses mamelles. La grande nation a le sang généreux e( riche et les entrailles fécondes; elle est inépuisable en génies; elle tire de son sein toutes les grandes intelligences dont elle a besoin ; elle a toujours des hommes à la mesure de ses événements, et il ne lui manque dans l'occasion ni des Mirabeau pour commencer ses révolutions ni des Napoléon pour les unir.
La Providence ne lui refusera certainement pas le grand homme sodal, et non plus seulement politique, dont l'avenir a besoin.
En attendant qu'il vienne, sansdouie, à peu d'exceptions prés, les hommes qui font de Thistoire pour le moment sont petits; sans doute il est triste que les grands corps de l'Etat manquent d'idées générales et de larges sympathies ; sans donte il est affligeant qu'on emploie à des badigeonnages le temps qu'on devrait donner a des consti'uctions ; sans doute il est étrange qu'on oublie que la souverainelé véritable est celle de rintelligence, qu'il faut avant tout éclairer les masses , et que, quand le peuple sera inlelli-
Sent, alors seulement le peuple sera souverain; sans doute est houleux que les magnifiques prémisses de 89 aient amené de certains corollaires comme une tèle de sirène amène une queue de poisson, ^et que des gâcheurs aient pauvrement plaqué tant de lois de plâtre sur des idéjs de granit ; sans doute il est déplorable que la Révolution française ait eu de si maladroits accoucheurs : sans doute, mais rien d'irréparalde n'a encore été fait; aucun principe
essentiel n'aétéétoufté dans l'enfantement révolutionnaire; aucun avorlement n'a eu lieu; toutes les idées qui importent i la civilisation future sont nées viables, et prennent chaque jour force, taille et santé. Certes, quatld 1814 est arrivé, toutes ces idées, filles de la Révolution, étaient bien ieunes et bien petites encore et tout à fait au berceau ; et la Restauration, il faut en convenir, leur a été une maigre et mauvaise nourrice. Cependant, il faut en convenir aussi, elle n'en a tué aucune. Le groupe des pnncipes est complet. A l'heure où nous sommes, toute critique est possible; mais l'homme sage doit avoir pour l'époque entière un regard bienveillant. Il doit espérer, se confier, attendre. Il doit tenir compte aux hommes de théorie de in lenteur avec laquelle poussent les idées ; aux hommes de pratique, de cetélroitet utile amour des choses qui sont, sans lequel la société se désorganiserait dans les expériences successives; aux passions, de leurs digressions généreuses et fécondantes ; aux intérélSt de leurs calculs qui rattachent les classes entre elles à défaut de croyances ; aux gouvernements, de leurs tâtonnements vers le bien dans l'ombre; aux oppositions, de l'aiguillon qu'elles ont sans cesse au poing et qui fait tracer au bœufle sillon; aux partis mitoyens, de l'adoucissement ciu'ils apportent aux transitions; aux partis extrêmes, de l'activité qu'ils impriment à la circulation des idées, lesquelles sont le sang même de la civilisation ; aux amis du passé, du soin qu'ils prennent de quelques racines vivaces; aux zélateurs de l'avenir, de leur amour pour ces belles fleurs qui seront un jour de beaux fruits; aux hommes mûrs, de leur modération; aux hommes jeunes, de leur palience ; à ceux-ci» de ce qu'ils font; à ceux-l.'i, de ce qu ils veulent faire; à tous, ae la
difflculté de tout.
Nous ne nierons pas d'ailleurs tout ce que l'épcffae où nous vivons a d'orageux et de irouble. La plupart des' hommes qui font quelque chose dans l'Etat ne savent pasce qu'ils font. Ils travaillent dans la nuit sans y voir. Demain, quand 11 fera jour, ils seront peut-être tout surpris de leur œuvTe. Charmés ou effrayes, qui sait? Il n'y a plus rien de certain dans la science politique; toutes les boussoles sont perdues; la société chasse sur ses ancres; depuis vingt ans on lui a déjà changé trois fois ce grand mât qu'on appelé la dynastie^ et qui est loujours le premier frappé de la foudre.
La loi définitive de rien ne se révèle encore. Le gouvernement, tel qu'il est, n'est l'affirmition d'aucune chose ; la presse, si grande et si utile d'ailleurs, n'est qu'une négation perpétuelle de tout. Aucune formule nette de civilisation et de progrés n'a encore été rédigée.
La Révolution française a ouvert pour toutes les théories sociales un livre immense, une sorte de grand teslament. Mirabeau y a écrit son mot. Robespierre le sien, Napoléon le sien. Louis XVIIl y a fait une rature. Charles a a déchiré la page. La chambre du 7 août 1'^ recollée à peu prés, mais voilà tout. IjC livre est là, la plume est là. Qui osera écrire? Les hommes actuels semblent peu de chose sans doule ; cependant quiconque poiisc doit fixer sur l'ébullition sociale un regard attentif.
tartes, nous avons ferme confiance et ferme espoir.
Eh ! qui ne sent que dans ce tumulte et dans cette tempête, au milieu de ce combat de tous les systéihes et de toutes les ambitions qui fait tant de fumée et tanLde poussière, sous ce voile qui cache encore aux veux la statue sociale et providentielle à peine ébauchée, derrière ce nuage de théories, de passions, de chimères qui se croisent, se heurtent et s'entre-dévorent dans Tespécede jour brumeux qu'elles déchirent de leurs éclairs, à travers ce bruit de la parole humaine qui parte à la fois toutes les langues par toutes les bouches, sous ce violent tourbillon de choses, d'hommes et d idées qu'on appelle lé dix-neuvième siècle, quelque chose de grand s'accomplit?
Dieu reste calme et fait son œuvre.