DE
Août M
Septembre 35
Octobre. .".... 37
Novembre 37
Décembre ...,,. 38
Janvier 5i
Mars 39
Derniers feuilleli* sans date . 50
Sor Voltaire ^
Sur Waltcr Scoa (à propos de Quentin Dwrward) ... 41 Sur l'abbé de Lamennais (à propos de Y Estai sur Vindiffé"
rence m matière dé religion) 45
Sar lordByron (à proposde sa morl) 47
Idées au hasard 50
Fragment d'histoire 02
Sur IL' Dovallc 54
Guerre aux démolisseurs ! J j^-o • 50
Ymbert Galloix. ^
Sur Mirabeau • * • • 71
ri>- BK LA TABLE.
J. IlETZEL EDITKlin.
LE RHIN
laUSTBATIONS TAH 1.-*. DEAUCÉ ET I.a;
II f 11 quelques innres, un écrivain, celui qui (race ces lignes, voyageait sans nuire liiil que de voir des arhres et le ciel, deux choses qu'on ne voit pas à Paris.
C'était ii snn objet unique, comme le reconniiiront ceux de ce^ lecteurs qui voudront bien Teuilleier les premières pages de ce premier voluitie-
Tont en allani ainsi devant lui presque au hasard, il arriva sur les bords du Rhio.
La rencontre de ce grand Heuve produisit eu lui ce qu'aucun incident de son voyage ne lui avait inspiré jusqu'à ce moment ; une volonté de voir et d'observer dans un but déterminé, fin la mnrche errante de ses idées, imprima une signiQcalion précise à son eicursion d'abord capricieuse, donna ud centre à ses études, en un mot, le Ht passer de la rêverie i la pensée.
Le Rhin est le Heuve dont tout le monde parle et que personne n'étudie, que tmit le monde visite et que personne ne connaît, qu'on voit en passant et qu'on oublie en courant, que tout regard eflleure et qu'aucun esprit
n'approlondil. Pourtant set mines occupent les imagioalibns élevées, s» destinée occupe les intelligences sérieuses; et cet admirable fleuve laisse entrevoir à l'œil du poêle comme à l'œil du publîcisie, sous la transparence de ses flots, le passé et l'avenir de l'Enrope.
L'écrivain ne put résister A la lenlilion d'examiner le Rhio sons ce double a.tpect. La contemplation du passé dans les monuments qtii meurent, le calcul de l'.ivenir duns les rcsull<in(es probables des lails vivants, plaisaient à son instinct d'antiquaire et i son instinct de songeur. Et puis, infoilliblemeni, un jour, bientdl pcui-éire, le Rbin sera U question flagnnie du continent. Pourquoi ne pas tourner un peu d'avance sa méditation de ce c6té? Fdl-on en apparence plus assidûment livré i d'autres études, non moins hautes, non mmns fécondes, mais plus libres dans le temps et l'espace, il Tant accepter, lorsqu'elles se présentent, certaines tAcbes nustùrcs de la pensée. Pour peu qu'il vive à l'nne des époques décisives de la civilis;itl[in, l'âme de ce qu'on appelle le poète est oéccssai rement iné.
LE RHIN
lée â tout» au naturalisme» à rhistou^e, à la philosophie, aux hommes et aux événements, et doit toujours être prête à aborder les questions pratiques comme les autres, il faut qu'il sache au besoin rendre un service direct, et mettre la main â la manœuvre. Il y a des jours où tout habitant doit se faire soidnt, où tout pAssnger doit se faire matelot. Dans Tiliustre et grand siècle où nous sommes, n'avoir pas reculé dés le premier jour devant la laborieuse nyssion de récrivain, c'est s'être imposé la loi de ne reculer jamais. Gouverner les nations, c'est assumrr une responsabilité; parler aux esprits, c'est en assumer une autre; et l'homme de cœur, si chctif qu'il soit, ih qu'il s'est donné une fonction, la prend au sérieux. Recueillir les faits, voir les choses par soi-même, apprécier les difficullés, coopérer, s'il le peut, aux solutions, c'est U condition même de sa mission, sincèrement comprise. Il ne s'épargne pas, il tente, il essaye, il s'eiïorce de comprendre; et, quand il a compris, il s'efforce d'expliquer. Il sait que la persévérance est une foifte. Celle force, on peuttou.jours l'ajouter à sn faiblesse. La goutte d'eau qui tombe du rocher perce la montagne ; pourquoi la goutte d'eau qui tombe d'un esprit ne percerait- elle pas les grands problèmes historiques?
L'écrivain qui parle ici se donna donc en toute conscience et en tout dévouemenl au grave travail qui surgissait devant lui ; et, après trois mois d'études, à la vérité fort mêlées, il lui sembla que de ce voyage d'archéologue et de curieux, au milieu de sa moisson de poésie et de souvenirs, il rapportait peut-être une pensée immédiatement utile à son pays.
Eludes fort mêlées, c'est le mot exact; mais il ne l'emploie pas ici pour qu'on le prenne en mauvaise part. Tout en cherchant à sonder la question d'avenir qu'offre le Rhin, il ne se dissimule point, et l'on s'en apercevra d'ailleurs, que la recherche du passé l'occupait, non plus profondément, mais plus habituellement. €e1a se comprend d'ailleurs. Le passé est là en ruine; l'avenir n'y est qu'en germe. On n'a qu'à ouvrir sa fenêtre sur le Rhin, on voit le passé; pour voir l'avenir, il faut, qu'on nous passe celte expression, ouvrir une fenêtre en soi.
(Juant à ce qui est du présent, le voyageur put dés lors constater deux choses : la première, c'est que le Rhin est beaucoup plus français que ne le pensent les Allemands ; la seconde, c'est que les Allemands sont beaucoup moins hostiles à la France que ne le croient les Français.
Cette double conviction, absolument acquise et invariablement fixée en lui, devint un de ses points de départ dans l'examen de la question.
Cependant les choses diverses que, durant cette excursion, il avait senties ou observées, apprises ou devinées, cherchées, ou trouvées, vues ou enlrevnes, il les avait déposées, chemin faisant, dans des lettres dont la formation toute naturelle cl toute naïve doit être expliquée aux lecteurs. C'est chez lui une ancienne habitude qi:i remonte à douze années. Chaque fois qu'il quitte Paris, il y laisse un ami profond et cher, fixé à la grande ville par des devoirs de tous lés instants qui lui permettent à peine la maison de campagne à quatre lieues des barrières. Cet ami, qui, depuis leur jeunesse » tous les deux, veut bien s'associer de cœur à tout ce qu'il fait, à tout ce qu'il entreprend et à tout ce qu'il rêve, réclame de longues lettres de son ami absent, et, ces lettres, l'ami absent les écrit. Ce qu'elles contiennent, on le voit d'ici : c'est l'cpanchement quotidien; c'est le (emps qu'il a fait aujourd'hui, la manière dont le soleil s'est couché hier, la belle soirée on le matin pluvieux ; c'est la voiture où le voyageur est monté, chaise de poste ou carriole; c'est l'enseigne de l'hôtellerie, l'aspect des villes, la forme qu'avait tel arbre du che-
min, la causerie de la berline ou de l'impériale; c'est un grand tombeau visité, un grand souvenir rencontré» un grand édifice exploré, cathédrale ou église de village, car l'église de village n'est pas moins grande que la cathédrale : dans l'une et dans l'autre il y a Dieu ; ce sont tous les bruits qui passent, recueillis par l'oreille et commentés par la rêverie : sonneries du clocher, carillon de l'enclume, claquement du fouet du cocher, cri entendu au seuil d'une prison, chanson de la jeune fille, juron du soldat; c'est la peinture de tous les pays coupée à chaque instant par des échappées sur ce doux pays de fantaisie dont parle Montaigne, et où s'attardent si volontiers les songeurs ; c'est cette foule d'aventures qui arrivent, non pas au voyageur, mais à son esprit; en un mot, c'est tout et ce n'est rien : c'est le journal d'une pensée plus encore que d'un voyage.
Pendant que le corps se déplace, grâce au chemin de fer, a la diligence ou au bateau k vapeur, l'imagination se déplace aussi. Le caprice de la pensée franchit les mers sans navirC; les Qeuves sans pont et les montagnes sans route. L'esprit de tout rêveur chausse les buUes de sept lieues. Ces deux voyages mêlés l'un à l'autre, voilà ce que -contiennent ces lettres.
Le voyageur a marché toute h journée, ramassant, recevant ou récoltant des idées, des chimères, des incidents, des sensations, des visions, des fables, des raisonnements, des réalités, des souvenirs. Le soir' venu, il entre dans une auberge, et, pendant que le souper s'apprête, il demande une plume, de l'encre et du papier, il s'accoude à l'angle d'une table, et il écrit. Chacune de ses lettres est le sac où il vide la recette que son esprit a faite dans la journée, et dans ce sac, il n'en disconvient pas, il y a souvent plus de gros sous que de louis d'or.
De retour à Paris, il revoit son ami et ne songe plus à son journal.
Depuis douze ans, il a écrit ainsi force lettres sur la France, la Belgique, la Suisse. l'Océan et la Méditerranée, et il le« a oubliées, il avait oublié de même celles qu'il avait écrites sur le Rhin, quand, l'an passé, elles lui sont forcement revenues en mémoire par un petit enchaînement de faits nécessnires à déduire ici.
On se rappelle qu'il y a six ou huit mois environ, la question du Rhin s'est agitée tout à coup. Des esprits, excellents et nobles d'ailleurs, l'ont controversée en France assez vivement à cette époque, et ont pris tout d'abord, comme il arrive presque toujours, deux partis op))Osés, deux partis extrêmes. Les uns ont considéré les traités de 1815 comme un fait accompli, et, partant de là, ont abandonné la rive gauche du Rhin à l'Allemagne, ne lui demandant que son amitié; les autres, protestant plus que jamais et avec justice, selon nous, contre 1815, ont réclamé violemment la rive gauche du Rhin et repoussé Tamilié de l'Allemagne. Les premiers sacrifiaient le Rhin à la paix; les autres sacrifiaient la paix au Rhin. A notre sens, les uns et les autres avaient à la fois tort et raison. Entre ces deux opinions exclusives et diamétralement contraires, il nous a semblé qu'il y avait place pour une opinion conciliatrice. Maintenir le droit de la France sans blesser la nationalité de l'Allemagne, c'était là le beau problème dont celui qui écrit ces lignes avait, dans sa course sur le Rhin, cru entrevoir la solution. Une fois que cette idée lui apparut, elle lui apparut, non comme une idée, mais comme un devoir. A son avis, tout devoir veut être rempli. Lorsqu'une question qui intéresse l'Europe, c'est* à-dire l'humanité entière, est obscure, si peu de lumière qu'on ait, on doit l'apporter. La raison humaine, d'accord en cela avec la loi Spartiate, oblige dans certains cas à dire l'avis qu'on a. Il écrivit donc alors, en quelque
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sorte sans préoccupation littéraire, mais avec le simple et sévère sentiment du devoir accompli, les deux cents pages qui terminent le second volume de cette publication, et il se disposa à les meltre au jour.
Au moment de les faire paraître, un scrupule lui vint. Que signifieraient ces deux cents pages ainsi isolées de tout le travail qui s'était fait dans Tesprit de l'auteur pendant son exploration du Rhin ? N'y aurait-il pas quelque chose de brusque et d'étrange dans l^apparition de cette brochure spéciale et inattendue? Ne faudrait-il pas commencer par dire qu'il avait visité le Rhin, et alors ne s'étonnerait-on pas à bon droit que lui, poète par aspiration, archéologue par sympathie, il n'eût vu dans le Rhin qu'une question politique internationale? Eclairer par un rapprochement historique une question contemporaine, sans doute cela peut être utile; mais le Rhin, ce fleuve unique au monde, ne. vaut-il pas la peine d'être aussi TU un peu pour lui-même et en lui-même? Ne serait-il pas vraiment inexplicable qu'il eût passé, lui, devant ces cathédrales sans y entrer, devant ces forteresses sans y monter, devant ces ruines sans les regarder, devant ce passé sans le sonder, devant cette rêverie sans s'y plonger ? N'est-ce pas un devoir pour l'écrivain, quel qu'il soit, d'être toujours adhérent avec lui-même, etsibi consiet, et de ne pas se produire autrement qu'on ne le connaît, et de ne pas arriver autrement qu'il n'est attendu? Agir différemment, ne serait-ce pas dérouter le public, livrer la réalité même du voyage aux doutes et aux conjectures, et par conséquent diminuer la confiance?
Ceci sembla grave à l'auteur. Diminuer la confiance à l'heure même où on la réclame plus que jamais; faire douter de soi, surtout quand il faudrait y faire croire; ne pas rallier toute In foi de son auditoire quand on prend la parole pour ce qu'on s'imagine être un devoir, c'était manquer le but.
Les lettres qu'il avait écrites durant son voyage se représentèrent alors à son esprit. Il les relut, et il reconnut que, par leur réalité même, elles étaient le point d'appui incontestable et naturel de ses conclusions dans la question rhénane ; que la familiarité de certains détails, que la minutie de certaines peintures, que la personnalité de certaines impressions, étaient une évidence de plus ; que tontes ces choses vraies s'ajouteraient comme des coutre-. forts i la chose utile ; que, sous un certain rapport, le • voyage du rêveur, empreint de caprice, et peut-être pour quelques esprits chagrins entaché de poésie; pourrait nuire à l'autorité du penseur; mais que, d'un autre côté, en étant plus sévère, on risquait d'être moins efficace ; que l'objet de cette publication, malheureusement trop insuffisante, était de résoudre amicalement une question de haine; et que, dans tous les cas, du moment où la pensée de l'écrivain, même la plus intime et la plus Toilée, serait loyalement livrée aux lecteurs, quel que fût le résultat, lors même qu'ils n'adhéreraient pas aux conclusions da livre, à coup sûr ils croiraient aux convictions de l'auteur. — Ceci déjà serait un grand pas; l'avenir se chargerait peut-être du reste.
Tels sont les motifs impérieux, à ce qu'il lui semble, qui ont déterminé l'auteur à mettre au jour ces lettres et à donner au public deux volumes sur le Rhin au lieu de deux cents pages.
Si Tauteur avait publié cette correspondance de voyageur dans un but purement personnel, il lui eût probablement fait subir de notables altérations; il eût supprimé beaucoup de détails; il eût effacé partout Tint imité et le sourire; il eût extirpé et sarclé avec soin le moi, cette mauvaise herlie qui repousse toujours sous la plume de r écrivain livré aux épanchements familiers; fl eût peut-
être renoncé absolument, par le sentiment même de son infériorité, à la forme épistolaire, que les très-grands esprits ont seuls, à s(m avis, le droit d'employer vis-à-vis du public. Nais au point de vue qu'on vient d'expliquer, ces altérations eussent été des falsifications; ces lettres, quoiqu'en apparence à peu prés étrangères à la Conclusion, deviennent pourtant en quelque sorte des pièces justiflBatives; chacune d'elles est un certificat de voyage, de passage cl de présence ; le nwi, ici, est une affirmatioa. Les modifier, c'était remplacer la vérité par la façon littéraire. C'était encore diminuer la confiance, et par conséquent manquer le but.
Il ne faut pas oublier que ces lettres, qui pourtant n'auront peut-être pas deux lecteurs, sont là pour appuyer une parole conciliautc offerte à deux peuples. Devant un si grand objet, qu'importe les petites coquetteries d'arrangeur et les raffinements de toilette littéraire? Leur vérité est leur parure*.
Il s'est donc déterminé à' les publier telles à peu prés qu'elles ont été écrites.
Il dit a à peu prés, » car il ne veut point cacher qu'il a néanmoins fait quelques suppressions et quelques changements, mais ces changements n'ont aucune importance pour le public. Ils n'ont d'autre objet la plupart du temps que d'éviter des redites, ou d'épargner à des tiers, à des indifférents, à des inconnus rencontres, tantôt un blâme, tantôt une indiscrétion, tantôt l'ennui de se reconnaître. Il importe peu au public, par exemple, que toutes les fins de lettres, consacrées à des détails de famille, aient été supprimées ; il importe peu que le lieu où s'est produit un accident quelconque, une roue cassée, un incendie d'auberge, etc., ait été changé ou non. L'essentiel, pour que Tauteur puisse dire, lui aussi : Ceci est un livre de bonne foi, c'est que la fjrme et le fond des lettres soient restés ce qu'ils élnit^ut. On pourrait au besoin montrer aux curieux, s'il y en avait pour de si petites choses, toutes les pièces de ce journal d'un voyageur autheutiquement timbrées et datées par la poste.
(t) L'auteur à cet égard a poussé fort loin le scrupule. Ces lettres ont été écrites au hasard de h plume, sans livres, et les faits historiques ou les textes littéraires qu'elles contiennent çà et là sont cités de mémoire ; or la mémoire fait défant quelquefois. Ainsi, par exemple, dans la lettre neuvième, l'auteur dit que Barbcrousse voulut t9 croiser pour la seconde ou troisième fois, et dans la lettre dix-septième il parle des nombreuses croisades de Frédéric Barberousse. L'auteur oublie dans cette double occasion que Frédéric T' ne s'est croise que deux fois, le première n'étant encore que duc de Souabe, en 1 147, en compagnie de son oncle Conrad III; la seconde étant empereur, en 1189. Dans la lettre quatorzième, l'auteur a écrit l'hérésiarque Doucet où il eût fallu écrire l'hérésiarque Doucin. Rien n'était plus facile à corrfger que ces erreurs; il a semblé à l'auteur que, puisqu'elles étaient dans ces lettres, elles devaient y rester comme le cachet même de leur réalité. Puisqu'il en est à rectifier des erreurs, qu'on lai permette de passer des siennes à celles de son imprimeur. Un errata raisonné est parfois utile. Dans h lettre première, au lieu de : la maison est pleine de vota; quiordonnent^ il faut lire : la maison est pleins de voix quijordonnsnt. Dans In Légende du beau Pècopin (paragraphe XII, dernières lignes), au lieu de : une porte de métal, il faut lire : une porte de métail. Les doux mots Jordonner et métail manquent au Dictionnaire de l'Académie, et selon nous le Dictionnaire a tort. Jordonner est un excellent mot de la langue fam lière, qui n'a pas de synonyme possible, et qui exprime une nuance précise et délicate : le commandement exercé avec sottise et vanité, à tout propos et hors de tout propos. Quant au moi métail^ il n'est pas moins précieux. Le métal est la substance métallique pure; l'argent est un métal. Le métail est la substance métallique composée^le bronze est un métail.
( Note di ta première édition. )
LE Rem.
De la part des ^nds écrivains, et il est inutile de citer ici d'illustres exemples qui sont dans toutes les mémoires, ces sortes de confidences ont un charme extrême ; le beau style donne la vie a tout; de la part d*un simple passant, elles n'ont, nous le répétons, de valeur que leur sincérité. A ce titre, et à ce titre seulement, elles peuvent être quelquefois précieuses. Elles se classent, avec le moine Âe Saint-Gall, avec le bourgeois de Paris sous Philippe-Auguste, avec Jean de Troyes, parmi les matériaux utiles à consulter; et, comme document honnête et sérieux, ont parfois plus tard l'honneur d'aider la philosophie et l'histoire â caractériser l'esprit d'une époque et d'une nation à un moment donné. S'il était possible d'avoir une prétention pour ces deux volumes, l'auteur n'en aurait pas d'autre que celle-là.
Qu'on n'y cherche pas non plus les aventures dramatiques et les incidents pittoresques. Comme l'auteur l'explique dés les premières pages de. ce livre, il voyage solitaire sans autre objet que de rêver beaucoup et de penser un peu. Dans ces excursions silencieuses, il emporte deux vieux livres, ou, si on lui permet de citer sa propre expression, il emmène deux vieux amis, Virgile et Tacite : Virgile, c'est-à-dire toute la poésie qui sort de la nature ; Tacite, c'est-à-dire toute la pensée qui sort de l'histoire.
Et puis, il reste, comme il convient, toujours et partout retranché dans le silence et le demi-jour, qui favorisent l'observation. Ici, quelques mots d'explication sont indispensables. On le sait^ la prodigieuse sonorité de la presse française, si puissante, si féconde et si utile d'ailleurs, donne aux moindres noms littéraires de Paris un retentis-* sèment qui ne ))ermet pas à l'écrivain, même le plus humble et le plus insignifiant, de croire hors de France à sa complète obscurité. Dans cette situation, rob.servateur, quel qu'il soit, pour peu qu'il se soit livré quelquefois à la publicité, doit, s'il veut conserver entière son indépendance de pensée et d'action, garder Tlncognito comme s'il était quelque chose, et l'anonyme comme s'il était quelqu'un. Ces précautions, qui assurent au voyageur le bénéfice de l'ombre, l'auteur les a prises durant son excursion aux bords du Rhin, bien qu'elles fussent à coup sur surabondantes pour lui et qu'il lui parût presque ridicule de les prendre. De celte façon, il a pu recueillir ses notes à son aise et en toute liberté, sans que rien gênât sa curiosité ou sa méditation dans cette promenade de fantaisie qui, nous croyons l'avoir suffisamment indiqué, admet pleinement le hasard des auberges et des tables d'hôte, et s'accommode aussi volontiers de la patache que de la chaise de poste, de la banquette des diligences que de la tente des bateaux à vapeur.
Quant à l'Allemagne, qui est à ses yeux la collaboratrice naturelle de la France, il croit, dans les considéralions qu'il en a données dans cet ouvrage, l'avoir appréciée justement et l'avoir vue telle qu'elle est. Qu'aucun lecteur ne s'arrête à deux ou trois roots semés çà et là dans ces lettres, et maintenus par scrupule de sincérité ; l'auteur proteste énergiqueraonl contre toute intention d'ironie. L'Allemagne, il ne le cache pas, est une des
terres qu'il aime et une des nations qu'il admire. 11 a presque un sentiment filial pour cette noble et sainte patrie de tous les penseurs. S'il n'était pas Français, il voudrait être Allemand.
L'auteur ne croit pas devoir achever cette note préliminaire sans entretenir les lecteurs d'un dernier scrupule qui lui est survenu. Au moment où l'impression de ce livre se terminait, il s'est aperçu que des événements tout récents, et qui, à l'instant même où nous sommes, occupent encore Paris, semblaient donner la valeur d'une application directe^à certain passage que Ton trouvera plus loin. Or, l'auteur ayant toujours eu plutôt pour but de calmer que d'irriter, il se demanda s'il n'effacerait pas ces deux lignes. Après réflexion, il s'est décidé à les maintenir. Il suf'fit d'examiner la date où ces lignes ont été écrites pour reconnaître que, s'il y avait à cette époque-là quelque chose dans l'esprit de l'auteur, c'était peut-être une prévision, ce n'était pas, à coup sur, et ce ne pouvait être une application. Si l'on se rejforte aux faits généraux de notre temps, on verra que celte prévision a pu en résulter, même dans la forme précise que le hasard lui a donnée. En admettant que ces deux lignes aient un sens, ce ne sont pas elles qui sont venues se superposer aux événements, ce sont les événements qui sont venus se ranger sous elles. Il n'est pas d'écrivain un peu réfléchi auquel cela ne soit arrivé. Quelquefois, à force d'étudier le présent, on rencontre quelque chose qui ressemble à l'avenir. Il a donc laissé ces deux lignes à leur place, de même qu'il s'était déjà déterminé à laisser dans le recueil intitulé les Feuilles d'automnCy les vers intitulés Rêverie d'un passant à propos d'un, roi y petit poëme écrit en juin 1830, qui annonce la Révolution de juiljet.
Pour ce qui est de ces deux volumes en eux-mêmes, l'auteur n'a plus rien à en dire. S'ils ne se dérobaient par leur peu de valeur à l'honneuir des assimilations et des comparaisons, l'auteur ne pourrait s'empêcher de faire remarquer que cet ouvrage, qui a un fleuve pour sujet, s'est, par une coïncidence bizarre, produit lui-même tout spontanément et tout naturellement à l'image d'un fleuve. Il commence comme un ruisseau ; traverse un ravin près d'un groupe de chaumières, sous un petit pont d'une arche; côtoie l'auberge dans le village, le troupeau dans le pré, la poule dans le buisson, le paysan dans le sentier ; puis il s'éloigne; il touche un champ de bataille, une plaine illustre, une grande ville; il se développe, il s'enfonce dans les brumes de l'horizon, reflète des cathédrales, visite des capitales, franchit des frontières, et, après avoir réfléchi les arbres, les champs, les étoiles, les églises, les ruines, les habitations, les barques et les voiles, les hommes et les idées, les ponts qui joignent deux villages et les ponts qui joignent deux nations, il rencontre enfin, comme le but de sa course et le terme de son élargissement, le double et profond océan du présent et du pass'S la politique et l'histoire.
Paris, janvier 1842.
LE RHIN
LETTRE l