‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 35 sur 309 · DE PARIS A LA FERTE-SOUS-JOUARRE · texte numérisé non relu

DE PARIS A LA FERTE-SOUS-JOUARRE

Départ de Paris. — Le colcau do S.-P. — Prouesses des démolisseurs.— Nanteuil-le-Haudouin. — Y'tklers-CoUerels. — Les 1600 curiosités de Dammartin. — Dieu offre b diligence à ()ui

Eerd son cabriolet — La Ferlé-sous-Jouarre. — Un épicier érilier du duc de Saint-Simon. — Aspect de la campagne. — Le voyageur raconte ses goûls. — Le bossu et le gendarme. ^Pourquoi un homme est un brave. — Pourquoi le même homme est un Iftche. — La peau et l'habit. — 1814 et 1830 — Meaux. — Un fort bel escalier. — La cathédrale de Bossuel. — Meaux a eu un théâtre avant Paris. — Pourquoi les gens de Meaux ont pendu le diable. ^- Comment une reine s'y prend pour faire enlrer un roi dans le paradis.

La Ferté-sous-Jouarre, juillet 1838.

C'est avaul-hier, matin, vers onze heures, comme je vous Tai écrit, mon ami, que j'ai (]uilté Paris. Je suis sorti par la route de Meaux, et j'ai laissé à ma gauche Saint-Denis, Montmorency, et tout à reitrémitc des collines le coteau de S.-P. Je vous ai donné dans ce moment-là une bonne et tendre pensée à tous; et j'ai tenu mes regards fixés sur celte petite ampoule obscure au Tond de la E laine, jusqu'à l'instant où un tournant du chemin me l'a rusquement cachée.

Vous connaissez mon ^oût pour les grands voyages à petites journées, sans fatigue, sans bagage, en cabriolet, seul avec mes vieux amis d'enfance, Virgile et Tacite. Vous voyez donc d'ici mon équipage.

J'ai pris le chemin de Ghâlons, car je connais la route de Soissons pour l'avoir suivie il y a quelaues années ; et, ffràce aux démolisseurs, elle n'a aujourd hui qu'un médiocre intérêt. Nanteuil-le-Haudouin a perdu sou château bâti sous François I*'. Villers-Gotterets a converti en dépôt de mendicité le magniûque manoir du duc de Valois, et là, comme presque partout, sculptures et peintures, tout l'esprit de la renaissance, toute la grâce du seizième siècle, a honteusement disparu sous la racloire et le badigeon. Dammartin a rasé son énorme tour du haut de laquelle on voyait Montmartre distinctement, à neuf lieues de distance, et dont la grande lézarde verticale avait fait naître ce proverbe que je n'ai jamais bien compris : Il est comme le cliâteau de Dammartin qui crève de rire. Aujourd'hui, veuf de sa vieille bastille dans laquelle l'évéque de Meaux, quand il était en querelle avec le comte de Champagne, avait le droit de se réfugier avec sept personnes de sa suite, Dammartin n'engendre plus de proverbes et ne

donne plus lieu qu'à des noies lidérair&s du genre de celle-ci, que j'ai copiée textuellement, à l'époque où j'y passai, dans je ne sais plus quel petit livre local étalé sur la table de l'auberge :

a Dammartin (Seine-et-Marne), petite ville sur une col- « line. On y fabriaue de la dentelle. Ilôlel : Sainte-Anne, a Curiosités : l'église paroissiale, la halle, seize cents lia- «c bitants. j>

Le peu de temps accordé pour dîner par ce tyran des diligences appelé « le conducteur » no me permit pas alors de vériGer jusqu'à quel point il était vrai que les seize cents habitants de Dammartin fussent tous des curiosités.

J'ai donc pris par Meaux.

Entre Claye et Meaux, par le plus beau temps et le plus beau chemin du monde. Fa roue de mon cabriolet a cassé. Vous savez que je suis de ces hommes qui continuent leur route; le cabriolet renonçait à moi, j'ai renoncé au cabriolet. Justement une petite dili^nce passait, la diligence Touchard. Elle n'avait plus qu'une place vacante, je l'ai prise; et dix minutes après l'accident, je « continuais ma route » juché sur l'impériale entre un bossu et un gendarme.

Me voici eu ce moment à la Ferlé-sous-Jouarre, jolie

f petite ville que je revois pour la quatrième fois bien voontiers avec ses trois ponts, ses charmantes îles, son vieux moulin au milieu de la rivière qui se rattache à la terre

Ear cinq arches, et son beau pavillon du temps de ouis XUI, qui a appartenu, dit-on, au duc de Saint-Simon, et qui aujourd hui se déforme entre les mains d'un épicier.

Si en effet M. de Saint-Simon a possédé ce vieux logis, je doute que son manoir natal de la Ferté-Vidame eût une mine plus seigneuriale et plus fière, et fût mieux fait pour encadrer sa hautaine flgure de duc et pair, que le charmant et sévère chàleht de la Ferlé-sous-Jouarre.

Le moment est parfait jpour voyager. Les campagnes sont pleines de travailleurs, on achève la moisson. On bâtit çà et là de grandes meules qui ressemblent, quand elles sont à moitié faites, à ces pyramides éventrées qu'on retrouve en S}Tie. Les blés coupés sont rangés à terre sur le flanc des collines de façon a imiter le dos des zèbres.

Vous le savez, mon ami, ce ne sont pas les événements que je cherche en voyage, ce sont les idées et les sonsations; et pour cela, la nouveauté des objets suflit. D'ailleurs, je me contente de peu. Pourvu que j'aie des arbres, de l'herbe, de l'air, de la route devant moi et de la route derrière moi, tout me va. Si le pays est plat, j'aime les larges horizons. Si le pays est montueux, j aime les paysages inattendus, et au haut de chaque côte il y en a un. Tout à l'heure je voyais une charmante vallée. A droite et à gauche de beaux caprices de terrain ; de grandes collines coupées par les cultures et une multitude de carrés amusants à voir; çà et là, des groupes de chaumières basses dont les toits semblaient toucher le sol ; au fond de la

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vallée, un cours d*eau marqué à l'œil par une longue ligne de verdure el Iraversé par un vieux petit pont de pierre rouiUée et vermoulue ou viennent se rattacher les Aens. bouts du grand chemin. — - Au moment où j'étais là, un roulier passait le pont, un énorme roulier d'Allemagne gontlé, sanglé et ficelé, qui avait l'air du ventre de Gargantua traîné sur quatre roues par huit chevaui. Devant moi, suivant l'ondulation de la colline opposée, remontait la rcue éclatante de soleil, sur laquelle l'ombre des rangées d'arbres dessinait en noir la figure d'un grand peigne aucjuel il manmierait plusieurs dents.

Ëli bien , ces arbres, ce peigne d'ombre dont vous rirez peut-être, ce. roulier, celle roule blanche, ce vieux pont, CCS chaumes bas, tout cela m*égaye et me rit. Une vallée comme celle-là me contente, avec le ciel par-dessus. J'étais seul dans celle voilure à la regarder et à en jouir. Les voyageurs l)àillaient horriblemeni.

Quand' on relaye, tout m'amuse. On s'arrête à la porle de l'auberge. Les chevaux arrivent avec un bruit de ferraille. 11 y a une poule blanche sur la grande route, une poule noire dans les broussailles, une herse ou une vieille roue cassée dans un coin, des enfants» barbouillés qai jouent sur un tas de sable; au-dessus de ma tête Charles- (Juinl, Joseph II ou Napoléon pendus à une vieille potence en fer el faisant enseigne, grands empereurs qui ne sont plus bons qu*à aciialander une auberge. La maison est pleine de voix qui jordonnenl ; sur le pas de la porle, les garçons d'écurie et les filles de cuisine font des idylles, le fum'iec cajole l'eau de vaisselle; el moi, je profile de ma haute position, — sur l'impériale, — pour écouler causer le bossu et le gt-ndarme, ou pour admirer les jolies peliles colonies de coquelicots nains qui font des oasis sur un vieux toit.

Du reste, mon gendarme et mon bossu étaient des philosophes, « pas fiers du tout, d et causant humainement l'un avec l'autre, le gendarme sans dédaigner le bossu, le bossu sans mépriser le gendarme. Le bossu paye six cents francs de contribution à Jouarre, l'ancienne Jovis ara, comme il avait la bonté de Texpliquer au gendarme. Il

Possède, en outre, un père qui paye neuf cents livres à arîs, et il s'indigne contre le gouvernement chaque fois qu'il acquitte le sou de passage au pont sur la Marne entre Meaux et la Ferlé. Le gendarme ne paye aucune contribution, mais il raconte naïvement son histoire. En 1814, à Montmirail, il se battit comme un lion; il était conscrit. Eu 1850, aux journées de Juillet, il eut peur et se sauva; il élait gendarme. Cela Tétonne et cela ne m'étonne pas. Conscrit, il n'avait rien que ses vingt ans, il était brave. Gendarme, il avait femme et enfants, et, ajoulait-il, son cheval â lui ; il élait lâche. Le même homme, du reste, mais non la même vie. La vie est un mets oui n'agrée

Sue par la sauce. Rien n'est plus intrépide qu un forçai, ans ce monde, ce n'est pas à sa peau que Ton tient, c'est à son habit. Celui qui est tout nu ne tient à rien.

Convenons aussi que les deux époques étaient bien différentes. Ce qui est dans l'air agit sur le soldat comme sur tout homme. L'idée qui souflle le glace ou le réchauffe, lui aussi. En 1830, une révolulion soufflait. Il se sentait courbé et terrassé par cette force des idées oui est comme Tàme de la force des choses. Et puis, quoi de plus triste et de plus énervant? se battre pour des ordonnances étranges, pour des ombres qui ont pas.sé dans un cerveau troublé, pour un rêve, pour une folie, frères contre frères, fantassins contre ouvriers, Français contre Parisiens! Eu 1814, au contraire, le conscrit lultail contre l'étranger, contre l'ennemi, pour des choses claires et simples, pour lui-même, pour tous, pour son père, sa mère et ses sœurs, pour la charrue qu'il venait de quitter, pour le toit de chaume qui fumait là-bas, pour la terre qu'il avait sous les clous de ses souliers, pour la patrie saignante et vivante. En 1 830, le soldat ne savait pas pourquoi il se battait. En 1814, il faisait plus que le savoir, il le comprenait; il faisait plus que le comprendre, il le sentait; il faisait plus que le sentir, il le voyait.

Trois choses m'ont intéressé à Meaux : un délicieux petit portail de la rennissance accolé à une vieille église démantelée, à droite, en entrant dans la ville; puis laca«

thédrale; puis, derrière la cathédrale, un bon vieux loffis de pierre de taille, à demi fortifié, flanqué de grandes tourelles engagées. Il y avait une cour. Je suis entré bravement dans la cour, quoique j'y eusse avisé une vieille femme qui tricotait. Mais la bonne dame m'a laissé faire. J'y voulais étudier un fort bel escalier extérieur, dallé de pierre et charpenté de bois, qui monte à la vieille maison, appuyé sur deux arches surbaissées et couvert d'un toitauvent à arcades en anse de panier. Le temps m'a manqué pour le dessiner. Je le regrette ; c'est le premier escalier de ce genre que j'aie vu. 11 m'a paru être du quinzième siècle.

La cathédrale est une noble église commencée au quatorzième siècle et continuée au quinzième. On vient de la restaurer d'une odieuse façon. Elle n'est d'ailleurs pas finie. De ses deux tours projetées par l'architecte, une seulement est bâtie. L'autre, qui a été ébauchée, cache son moignon sous un appareil d'ardoise. La porte du milieu et celle de droite sont du quatorzième siècle; celle de gauche est du quinzième. Toutes trois sont fort belles, quoique d'une pierre que la luno et la pluie ont rongée.

J'en ai voulu déchiffrer les bas-reliefs. Le tympan de la porte de gauche représente l'histoire de saint Jean-Baptiste; mais le soleil, qui tombait à plomb sur la façacle, n'a pas permis à mes yeux d'aller plus loin. L'intérieur de l'église est d'une com|)Osilion superbe. Il y a sur le chœur de grandes ogives trilobées à jour du plus bel erfet. A l'apside, il ne reste plus qu'une verrière magnifique et QUI fait regretter les autres. On repose en ce moment, à 1 entrée du chœur, deux autels en ravissante menuiserie du quinzième siècle; mais on barbouille cela de peinture à l'huile, couleur bois. C'est le goût des naturels au pays. A gauche du chœur, prés d'une charmante porte surbaissée avec imposte, j'ai vu une belle statue de marbre à genoux d'un homme de j?uerre du seizième siècle, sans armoiries ni inscription d'ailleurs. Je n'ai pas su deviner le nom de celle statue. Vous qui savez tout, vous l'auriez fait. De l'autre côté est une autre statue; celle-là porte son inscription, et bien lui en prend : car vous>méinc vous ne devineriez pas dans ce marbre fade et dur la figure sévère de Bénigne Bossuet. Quant à Bossuet, j'ai grand'peur que la destruction des vitraux ne soit de son fait. J'ai vu son trône épiscopal, d'une assez belle boiserie en style Louis XIV, avec baldaquin figuré. Le temps m'a manqué pour aller visiter son fameux cabinet à l'évêché.

Un fait étrange, c'est que Meaux a eu un théâtre avant Paris, une vraie salle de spectacle, construite dès 1547, — dit un manuscrit de la bibliothèque locale, — tenant du cirnue antique en ce qu'elle élait couverte d'un velarium, et au théâtre actuel en ce qu'i/ y avait tout autour des loges feruiaiH à clef, lesquelles étaient louées à des habitants de Meaux. On représentait là des mystères. On nommé Pascal us jouait le Diable el en garda le surnom. En 1562 il livra la ville aux huguenots, et l'année d'après les catholiques le pendirent, un peu parce qu'il avait livré la ville, beaucoup parce qu'il s'appelait le Diable, — Aujourd'hui Paris a vingt théâtres, la ville champenoise n'en a plus un seul. On prétend qu'elle s'en vante; c'est comme si Meaux se vantail de n'être pas Paris.

Du reste, ce pays est plein du siècle de Louis XIV. Ici, le duc Saint-Simon; â Meaux, BossucH; à la Ferté-Milon, Racine; à Château-Thierry, la Fontaine. Le tout en un rayon de douze lieues. Le grand seigneur avoisine le grand évêque. La Tragédie coudoie la Fable.

En sortant de la cathédrale, j'ai trouvé le soleil voilé et j'ai pu examiner la façade. Le grand tympan du portail central est des plus curieux Le conipartiment inférieur représente Jeanne, femme de Philippe le Bel, des deniers de laquelle l'église fut construite après sa mort. La reine de France, sa cathédrale à la main, se présente aux portes du paradis. Saint Pierre les lui ouvre à deux battants. Derrière la reine se tient le beau roi Philippe avec je ne sais quel air de pauvre honteux. La reine, fort spirituellement sculptée el atournée, désigne le pauvre diable de roi d'un regard de côté et d'un geste d'épaule,. et .«lemble d'ire à saint Pierre : Bah! Iaisse7b-le entrer par-dessns le viar chél

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