LETTRE II
IIONTMIRAU.— MONTHORT. -.ÉPERrJAY.
Hontmirail. — • No* patriam fitgimut, no* duleia linqwmu* arva. ^- Champ de bataille de Hontmirail. — Soleil couché. — Napoléon disparu. — Le voyageur parle des ormes. — Le château de Honlmorl. — Comment le voyageur éblouit mademoiselle Jeannette. — Route de nuit dans les bois. — Epernay. — Les trois églises : Thibaut 1^'; Pierre Slrozzi, Poterlet-Galichet.— Odry apparaît à l'auteur dans l'église d'Epernay. — Gomme quoi le voyageur aime mieux regarder des coquelicots et des papillons que quinze cent mille bouteilles de vin de Champagne. — Pilogène et Hiyotrix. — Â Hontmirnii le voyageur remarque un œuf frais. — De quoi on riait au seizième siècle.
Epernay, 21 juillet.
A la Ferté-sous-Jouarre j*ai loué la première carriole venue, en ne m'infomiânt ^lére que d'une chose : a-tcIle h voie, et les roues sont-elles bonnes? et je nreii suis allé â Moûlmirail. Rien dans cette petite ville qu'un as^ez frais paysage à l'entrée de deux belles allées d'arbres. Le reste, le château excepté, est un fouillis de masures.
Lundi, vers cinq heures du soir, je quittais Montmirail on me dirigeant vers la route de Sézanne â Epernay. Une heure après j'étais d Vaux-Champs, et je traversais le fameux champ de bataille. Un moment avant d'y arriver j'avais rencontré sur la route une charrette bizan^ement chargée. Pour attelage un âne et un cheval. Sur la voiture, des casseroles, des chaudrons, de vieux coiïres, des chaises de paille, un tas de meubles; â Tavanl, dans une espèce de panier, trois petits enfants presque nus; à Tarriére, dans un autre panier, des poules. Pour conducteur, un homme en blouse, à pied, portant un enfant sur son dos. A quelques pas, une femme, marchant aussi, et portant aussi un entant, mais dans son ventre. Tout ce démenaffement se hdtait vers Montmirail comme si la grande oataille de 1814 allait recommencer. « Oui, me disais-je, on devait rencontrer ici de ces charrettes-la il y a viugtçinq ans. d Je me suis informé, ce n'était pas un démenagement, c'était une expatriation. Gela n'allait pas â Montmirail, cela allait en Amérique. Gela ne fuyait pas une bataille, cela fuyait la misère. En deux mots, cher ami, c'était une famille de pauvres paysans alsaciens émigrants, â qui l'on promet des terres aans TOhio, et qui s'en vont de leur pays sans se douter que Virgile a fait sur eux les plus beaux vers du monde il y a deux mille ans.
Du reste, ces braves gens s'en allaient avec uue parfaite insouciance. L'homme refaisait une mèche à son fouet, la femme chantonnait, les enfants jouaient. Les meubles seuls avaient je ne sais quoi de malheureux et de désorienté qui faisait peine. Les poules aussi m'ont paru avoir le sentiment de leur malheur.
Cette indifférence m'a étonné. Je croyais vraiment la ptrie plus profondément gravée dans les hommes. Gela leur est donc égal, à ces gens, de ne plus voir les mêmes arbres?
Je les ai suivis quelque temps des yeux. Où allait ce
Eetit groupe cahoté et trébuchant? Où vais-je moi-même? a route tourna, ils disparurent. J'entendis encore quelque temps le fouet de l'homme et la chanson de la femme, puis tout s'évanouit.
Quelques minutes après j'étais dans les glorieuses plaines qui ont vu Tempereur. Le soleil se couchait. Les arbres faisaient de grandes ombres. Les sillons, déjà i^tracés çà et là, avaient une couleur blonde. Une brume bleue mon* tait du fond des ravins. La cam|uigne était déserte. On n*)^ voyait au loin que deux ou trois charrues oubliées, qui avaient Tair de grandes sauterelles. Â ma gauche, il y avait une carrière de pierres meulières. De grosses meu-
les toutes faites et bien rondes, les unes blanches et neuves, les autres vieilles et noires, gisaient pêle-mêle sur le sol, debout, couchées, en piles, comme les pièces d'un énorme damier bouleversé. Eu effet, des géants avaient joué là une grande partie.
Je tenais à voir le château de Montmort, ce qui fait qu'A (quatre lieues de Montmirail, à Formentiéres ou Armentiéres, j'ai tourné brusquement à gauche, et j'ai pris la route d'Epernay. Il y a là seize grands ormes les plus amusants du monde qui penchent sur la route leurs profils rechignes et leurs perruques éhouriffces. Les ormes sont une de mes joies en vovage. Chaque orme vaut la peine d'être regardé à part. Tous les autres arbres sont oêtes et se ressemblent; les ormes seuls ont de la fantaisie et se moquent de leur voisin, se renversant lorsqu'il se penche, maigres lorsqu'il est touffu, et faisant toutes sortes de grimaces le soir aux passants. Les jeunes ormes ont un feuillage qui jaillit dans tous les sens, comme une pièce d'artifice qui éclate. Depuis la Ferté jusqu'à l'endroit où l'on trouve ces seize ormes, la route n'est bordée^ que de peupliers, de trembles ou de noyers çà et là, ce qui me donnait quelque humeur.
Le pays est plat, la plaine fuit à perte de vue. Tout à coup, en sortant d'un bouquet d'arbres, on aper^it â < droite, comme à moitié enfoui dans un pli du terram, un ravissant tohu-bohu de tourelles, de girouettes, de pijrnons, de lucarnes et de cheminées. G est le chAteau de Monlmort.
Mon cabriolet a tourné bride, et j'ai mis pied à terre devant la porte du château. C'est une exquise forteresse du seizième siècle, bâlie en brique, avec toits d'ardoise et girouettes ouvragées, avec sa double enceinte, son double fossé, son pont de trois arches qui aboutit au pont-levis, son village à ses pieds, et tout autour un admirable paysage, sept lieues d'horizon. Aux baies près, qui ont pres- 3ue toutes été refaites, l'édifice est bien conservé. La tour 'entrée contient, roulés l'un sur Tautre, un escalier a vis pour les hommes et tmc rampe pour les chevaux. Au bas il y a encore une vieille porte de fer, et en montant, dans les embrasures de la tour, j'ai compté quatre petits engins du quinzième siècle. La garnison de la forteresse se composait pour le moment d'une vieille servante, mademoiselle Jeannette, qui m'a fort gracieusement accueilli. Il ne reste des anciens appartements de l'intérieur que la cuisine, fort belle salle voûtée à grande cheminée; le vieux salon, dont on a fait un billard, et un charmant petit cabinet à boiseries dorées, dont le plafond a pour rosace un chiifre fort ingénieusement entortillé. Le vieux salon est une magnifique pièce. Le plafond à poutres peintes, dorées et sculptées, est encore intact. La cheminée, surmontée de deux fort nobles statues, est du plus beau style de Henri 111. Les murs étaient jadis couverts de vastes panneaux de tapisserie, qui étaient des portraits de famille. A la Révolution, des gens d'esprit du village voisin ont arraché ces panneaux et les ont brûlés, ce qui a porté un coup mortel à la féodalité. Le propriétaire actuel a remplacé CCS panneaux par de vieilles gravures représentant des vues de Rome et des batailles du grand Gonoé, collées à cru sur le mur. Ce que voyant, j'ai donné trente sous à mademoiselle Jeannelte, qTii m'a paru éblouie de ma magnificence.
Et puis j'ai regardé les canards et les poules dans les fossés du château, et je m'en suis allé.
En sortant de Blontmort— ou l'on arrive par la plus horrible route du monde, soit dit en passant — j'ai rencontré la malle qui a dû vous porter ma précédente lettre. Je l'ai chargée, ami, de toutes sortes de bonnes pensées pour vous.
La route s'est enfoncée dans un bois, au moment où la nuit tombait, et je n'ai plus rien vu jusçju'à Epernay que des cabanes de charbonnier qui fumaient à travers les branches. La gueule rouge d'une forge éloignée m'apparaissait par moments, le vent agitait au bord de la route la vive silhouette des arbres, et sur ma tête, dans le ciel, le splendide chariot faisait son vovage au milieu des étoiles pendant que ma pauvre patacne faisait le sien à travers les cailloux.
NOTBE.OAUE DE CHALONS P>g« to.
Eperniy, c'esl la ville du vin de ChiinpagDe. Bien de plus, rien de moins.'
TroU églises se sont succédé h Ëpemay. La première, itne église romane, l)iUie en 1057 par Tliilniil I". comte de CliampaRne, fils d'Eudes 11. l^n seconde, une église de la Renaissance, hAlie en 1510 par Pierre Slroizi, maréclial de Frnnce, seigneur d't^pemay, lue au Kicge de Thionville en 1558. La iroisième, l'église actuelle, me fait l'effet d'avoir été bMie sur les dessins de M. Poterie l- Cal ichei, un brave marchaud dont la bouliitue et le nom coudoient l'église. Les trois églises me paraissent admirablement dépeintes et résumées jiar ces trois noms : Tliibaiitl", comte de Champagne; Pierre iUrozzi, maréchal de France; l'oterlet-Galichet, épicier.
O'csl vous dire assez que la dernière, l'éj^lise actuelle, est une liideuse bâtisse en plAtre, lièle, blanche el lourde, avec iri^lyplies supportant les retombées des archivoltes. Il ne re'itu rien de la première église. Il ne reste de la deuxième que de beaun vitraux et nu porlail exquis. L'une des verrières raconte toute l'hisloire de Noc de la façon h plus naïve. Vitraux et portail sont, bien entendu, encln- I vés et cuglués dans l'alTreui plAire de l'église neuve. Il
m'a semblé voir Odr| avec son pantalon blsnc trop conrl.
ses bas bleus et son grand col de chemise, portant le casque et h cuirasse de François 1".
On a voulu me mener voir ici la curiosité du pays, une graude cave qui contient quinze cent mille biMiteilIea. Chemiu faisant, j'ai rencontré un champ de navette en Heur avec des coquelicots et des papillons et un beau rayon de soleil. J'y suis resté. La grande cave se passera de ma visite.
La pommade pour faire pousser les cheveux, qui s'appelle a la Ferlé : Pilogëne, s'appelle à Epernay : Prvotbhii, impor talion grecque.
A propos, a Montmirail l'bôtel de la Poste m'a fait payer quatre œufs frais quarante sous; cela m'a paru un peu vif.
J'oubliais de vous dire que Thibaut I" a été enterré dans son église et Slrozii dans la sienne. Je réclame dans l'église actuelle une tomlie pour M. Poterlet-Galichet.
C'était un brave que ce Slrozii. Brisquct, fou de Henri U, s'amusa un jour à lui larder avec du lard, par derrière, en pleine cour, un fort beau manteau neuf que le maréchal essayait ce jour-là. Il parait que cela fit bûucoup rire, car
Stroiii «'en ïenge» cruellement. Pour moi, je n*
sinterie de lu BeoibBance,
i juaûs élé ébloui de ccUe pUi-
LETTBE Iir
CHALOIfS. SAlNTE-HBNeaOULD. VARENNBS.
U loyageur fiilMii online i Vorenne. —Place où Louis XVI fui «TCi^ — Cb qu'on raconle dïn» le inyt. — Comnienl »'ii|i|jbtiil l'homme qtii iviit au 1791 l'inic de Judat. — Happrociie-
menl) liniilrei. — Les lieui ont pjrtoi» la figure des laits. — Varenuet etl prêt de Reima— L'iuber^c du Grand-Moiiarquf — Ce que dit l'cnscigao. — Ce i|ue dit fliAle. — L'ùsliie du Varcnuea, — Ce qu'on IrouTO dans lei pajugcs de Cliampe-
gne. — Chtlona. — La eatIjMnIe. — Notre-Danie. — Le gaatr lier. — Ia: inyagciir dil dca chuaet Irèa-rIsqufeBl propoad'un petit garsoii loti laid qui et t dans un cluclior. — Lei auti ég]iics de dirions. — l.'hâlel de ville. — Quels tant lea il maui nuis devanl il f.itiidc — Nolre-Diiine-cle-rKpine. — ' Duiti miraculeui — Familiarité du tflé|;rB|>he arec i\olre- Oania — Un oriee — Sainte-UeaebaulJ. — Beauté ipiquei de la cuiiitie de l'hitil de MeU.— L'oiaeau endormi. — Eloge de> femme» i propoa des auLei^vi. — l>»jsa jcs. — Hymne i U Chlmpigoe.
Virenoet, 35 juillet.
Hier, i la chute du jour, mon cabriolet cheminait >n delà de Saiule-Uenehould ; je venab de relire ces admirables eie'teraeU vers :
Hugiluique boum molltaque lub arbore u Spelunije vinique lacui.
iO
LE RUIN
J'élAÎs resté appuyé sur le vieux livre ealr*ouvert, dont les po<^es se chitlonnaient sous mon coude. J'avais Tâme pleine de toutes ces idées vagues, douces et tristes qui se mêlent ordinairement dans mon esprit aux rayons du soleil couchant, quand un bruit de pavé sous les roues m'a réveillé. Nous entrions dans une ville. — Qu'est cette ville? — Mon cocher m'a répondu : « C'est Varennes. » Puis la voiture s'est engagée dans une rue qui descend, entre deux rangs de mai* sons qui ont je ne sais quoi de grave et de pensif. Portes et volets fermés ; de l'herbe dans les cours. Tout â coup, après nvoir passé une vieille porle cochére du temps de Louis XIII, en pierres noires, accostée d'un grand puits revêtu d'un appareil de madriers, la voiture a dél)ouché dans une petite place triangulaire entourée de maisons d'un seul étage, blanchies à fa chaux, avec deux arbres rabougris gardant une porte dans un coin. Le grand côté de ce carrefour trigonal est orné d'un méchant heflroi écaillé d'ardoises. C'est dans cette place que Louis XVI fut arrêté comme il s'enfuyait, le 21 juin 179i. Il fut arrêté parDrouet, le maître de poste de Sainte-Menehould (il n'y avait pas alors de poste à Varennes), devant une maison jaune qui fait le coin de la place après avoir passé le beffroi. La voiture du roi suivait Thypothénuse du triande que dessine la place. La nôtre a parcouru le même chemin. Je suis descendu de cabriolet et j'ai regardé longtemps cette petite place. Comme elle s'est élargie rapidement! en quelques mois elle est devenue monstrueuse, elle est devenue la place de la Révolution.
Voici ce mi'on raconte dans le pays. Le roi se défendit vivement d'être le roi (ce que n'aurait pas fait Charles !•% soit dit en passant). On allait Ui rcKIcher, faute de le reconnaître décidément, lorsque survint un monsieur d'Ë ihé, qui avait je ne sais quel sujet de haine contre la cour. Ce M. d'Ëlhé (je ne sais si c'est bien là l'orthographe du nom, mais on écrit toujours suffisamment le nom d'un traître), cet homme donc aborda le roi à la façon de Judas, en disant : « Bonjour, sire. j> Cela suffit. On retint le roi. Il y avait cinq personnes royales dans la voiture; le misérable, avec un mot, les frappa toutes les cinq. Cebonjour, sire, ce fut pour Louis XVI, pour Marie-Antoinette et pour madame Elisabeth, la guillotine; pour le Dauphin, l'agonie du Temple ; pour Madame Royale, l'extinction de sa race cl rexîl.
Pour qui ne songe pas à l'événement, la petite place de Varennes a un aspect morose ; pour qui y pense, elle a un aspect sinistre.
Je crois vous Tavoir fait remarquer déjà en plus d'une occasion, la nature mtflérielle offre auelquefois des symbolismes singuliers. Louis XVI descendait aans ce moment-là une pente fort rapide et même dangereuse, où le mailrecheval de ma carriole a failli s*ahatlre. Il y a cinq jours, je trouvais une sorte de damier gigantesque sur le champ de bataille de Montmirail. Aujourd'hui je traverse la fatale petite place triangulaire de Varennes, qui a la forme du couteau de la guillotine.
L'homme oui assistait Drouet et oui saisit là Louis XVI s'appelait Billaud. — Pourquoi pas Dillot?
Varennes esta quinze lieues de Reims. Il est vrai que la place du 21 janvier est à deux pas des Tuileries. Comme ces rapprochements ont dû torturer le pauvre roi ! Entre Reims et Varennes, entre le sacre et le délrônement, il n'y a que quinze lieues pour mon cocher; pour l'esprit, il v a un abîme : la Révolution.
J'ai demandé gile â une très-ancienne auberge qui a
Eour enseigne : Au grand Monarque, avec le portrait de ouis-Philippe. Probablement on a vu là tour à tour, depuis cent ans, Louis XV, Bonaparte et Giiarles X. Il y a quarante-huit ans, le jour où cette ville barra le passage à la voiture royale, ce qui pendait sur cette porle à la vieille branche de fer contournée, encore scellée au mur aujourd'hui, c'était sans doute le portrait de Louis XVI.
Louis XVI s'est peut-être arrêté au Grand Monarque, et s'est vu là peint en enseigne, roi en peinture lui-même. — Pauvre « Grand Monarque î i
Ce matin, je me suis promené dans la ville, qui est, du reste, très-gracieusement située sur les deux bords d'une jolie rivière. Les vieilles maisons de la ville haute font
un amphithéâtre fort pittoresque sur la rive droite. L'église, qui est dans la ville basse, est insignifiante. Elle est vis-à«vis de mon auberge. Je la vois de la table où j'écris. Le clocher porte cette date : 1776. Il avait deux ans de plus que Madame Royale.
Cette sombre aventure a laissé auelque trace ici, chose rare en France. Le peuple en parte encore. L'aubergiste m'a dit qu'i/n monsieur de la ville en avait rédigé une comédie, •— Cela m'a rappelé que la nuit de l'évasion, on avait habillé le petit Dauphin en fille, si bien qu'il demandait à Madame Royale si c'était pour une comédie. C'est celte comédie^là qu'a rédigée le c monsieur de la ville. >
Je dois réparation à l'église, je viens de la revoir. Elle a au côté droit un charmant petit portail trilobé.
Si toutes mes architectures ne vous ennuient pas, je vous dirai que ChAlons n'a pas tout à fait répondu a l'idée que je m'en faisais, la cathédrale, du moins. Chemin faisanl, et pour n'y plus revenir, j'ajoute que la roule d'Epernay à ChAlons n'est pas non plus ce aue j'attendais. On ne fait qu'entrevoir la Marne, au bord de laquelle j'ai remarqué d'ailleurs, dans les villages, deux ou trois églises romanes à clocher peu aigu, comme le clocher de Fécamp. Tout le pays n'est que plaines ; mais toujours des plaines, c'est trop beau. Il y a au reste, dans le paysage, beaucoup de moulons et beaucoup de Champenois.
Le vaisseau de la cathédrale est noble et d'une belle coupe; il reste quelnues riches vitraux, une rosace entre autres : j'ai vu dans l'église une charmante cha|)ello de la renaissance avec l'P et la salamandre. Hors de l'église, il y a une tour romane très-sévère et très-pure et un précieux portail du quatomème siècle. Mais tout cela est hideusement délabré; mais l'église est sale; mais les sculptures de François I" sont emmareouillées de badigeon jaune; mais toutes les nervures aes voûtes sont peinturlurées; mais la façade est une mauvaise copie de notre façade de Saint-Gervais; mais les flèches!... — On m'avait promis des flèches à jour Je comptais sur les flèches. Et je trouve deux espèces de bonnets pointus, à jour en effet, et d'un aspect, à tout prendre, assez original, mais d'une pierre lourdement fouillée et avec des volutes mêlées aux ogives! Je m'en suis allé fort mécontent.
En revanche, si je n'ai pas trouvé ce que j'attendais, j'ai trouvé ce que je n'attendais pas, c'est-à-dire une fort belle Notre-Dame à Châlons. A quoi pensent les antiquaires? Ils parlent de Saint-Etienne, la cathédrale, et ils ne souillent mot de Notre-Dame ! La Notre-Dame de Châlons est une église romane à voûtes trapues et à robustes pleins cintres, fort auguste et fort complète, avec une superbe aigcille de charpente revêtue de plomb, laauelle date du quatorzième siècle. Cette aiguille, sur laquelle les feuilles de plomb dessinent des losanges el des écailles, comme sur une peau de .serpent, est égayée à son milieu par une charmante lanterne couronnée de petits pignons de plomb, dans laquelle je suis monté. La ville, la Marne et les collines sont belles à voir de là.
Le voyageur peut admirer an.ssi de beaux vitraux dans Notre-Dame et un riche portail du treizième siècle. Mais, en 93, les gens du pays ont crevé les verrières et exterminé les statues du portail. Ils ont ratissé les opulentes voussures comme on ratisse une carotte. Ils ont traite de même le portail latéral de la cathédrale et toutes les sculptures qu'ils ont rencontrées dans la ville. Notre-Dame avait quatre aiguilles, deux hautes et deux basses; ils en ont démoli trois. C'est une rage de stupidité qui n'est nulle part empreinte comme ici. La révolution française a été terrible; la révolution champenoise a été bête.
Dans la lanterne, où je suis monté, j'ai trouvé cette inscription gravée dans le plomb, à la main et en écriture du seizième siècle : n Le2^ août 1580, la paix a été ptic bliéeàChâl...»
Celte inscription, à moitié effacée, perdue dans l'ombre, ({ue personne ne cherche, que personne ne lit, voilà tout ce qui reste aujourd'hui de ce grand acte politique, de ce grand événement, de celle grande chose, la paix conclue entre Henri III et les huguenots par l'entremise du duc d'Anjou, précédemment duc d'Alençon. Le duc d'Anjou, qui était frère du roi, avait des vues sur les Pays-Bas et
LE RHin.
^des prétentions à la main d'Elisabeth d'Angleterre. La guerre intérieure avec ceux de la religion le gênait dans ses ulnns. De là celte paix, cette fameuse aflaire publiée à Châlons le 28 août i580, et oubliée dans le monde entier le 22 juillet 1839.
L*homme qui m*a aidé à grimper d'échelle en échelle dnns cette lanterne est le guetteur de la ville» le guetlier, comme il s'appelle. Cet homme passe sa vie dans la guette, petite cage qui a auatre lucarnes aux quatre vents. Celte cage et son échelle, c>st Tunivers pour lui. Ce n'est plus un homme, c'est l'œil de la ville, toujours ouvert, toujours éveillé. Pour s'assurer qu'il ne dort pas, on l'oblige à répéter l'heure chaque fois qu'elle sonne, en laissant un intervalle entre Tn van t-dcrnier coup et le dernier. Cette insomnie perpétuelle serait impossible; sa femme l'aide. Tous les jours à minuit elle monte, et il va se coucher; puis il remonte à midi, et elle redescend. Ce sont deux existences qui accomplissent leur rotation l'une à côté de l'autre sans se toucher autrement qu'une minute à midi et une minyle à minuit. Un petit gnome à Ogurc bizarre, qu'ils appellent leur enfant, est résulté de la tangente.
Chinions a trois autres églises : Saint-Alpin, Saint-Jean et Saint-Loup. Saint-Alpin a de beaux vitraux. Quanta l'hôtel de ville, il n'a de remarquable que quatreéuormes toutous en pierre accroupis formidablement devant la façade. J'ai été ravi de voir des lions champenois*
A deux lieues de ChAlons, sur la route de Sainle-Menehould, dans un endroit où il n'y a que des plaines, des chaumes a perte de vue et les arbres poudreux de la roule, une chose magnifique vous apparaît tout à coup. C'est Fabhaye de Nolre-Dame-de-l'Epine. 11 y a là une vraie flèche du quinzième siècle, ouvrée comme une denlelle et admirable, (juoique accostée d'un télégraphe, qu'elle regarde, il est vrai, fort dédaigneusement en grande damequ elle est. C'est une surprise étrange de voir s'épanouir superbement dans ces champs, qui nourrissent à peine Quelques coquelicots étiolés, celle splendide ileur de l'arcnitecture gothique. J'ai passé deux heures dans cette é^jHse; j'ai rôdé tout autour par un vent terrible qui faisait distinctement vaciller les clochetons. Je tenais mon chapeau à deux mains, et j'admirais avec des tourbillons de poussière dans les yeux. De temps en temps une pierre se détachait de la flèche et venait tomber dans le cimetière à côté de moi. Il y aurait eu là mille détails à dessiner. Les gargouilles sont particulièrement compliquées et curieuses. Elles se composent en général de deux monstres, dont l'un porte l'autre sur ses épaules. Celles de l'apside m'ont paru représenter les sept péchés capitaux. La Luxure, jolie paysanne beaucoup trop retroussée, a dû bien faire rêver les pauvres moines.
Il y a tout au plus là trois ou quatre masures, et l'on aurait peine à s'expliquer cette cathédrale sans ville, sans village, sans hamean, pour ainsi dire, si l'on ne trouvait dans une chapelle fermée au loquet un petit puits fort profond, qui est un puits miraculeux, du reste fort humble, très-simple et tout à fait pareil à un puits de village, comme il sied à un puits miraculeux. Le merveilleux édifice a poussé dessus. Ce puits a produit cette église comme un oignon produit une l[iilipe.
J'ai continué ma roule. Une lieue plus loin nous Ira* versions un village dont c'était la fête et qui célébrait celle fête avec urie musique des plus acides.. En sortant du village, j'ai avisé au haul d'une colline une chctive masure blanche, sur le toit de laquelle gesticulait une façon de grand insecte noir. C'était un télégraphe qui causait amicalement avec Nolre-Dame-de-l'Epine.
Le soir approchait, le soleil déclinait, le ciel était magnifiijue. Je regardais les collines du bout de la plaine qu'une immense bruyère violejte recouvrait à moitié comme un cnnicil d'éveque. Tout à coup je vis un cantonnier redresser sa claie couchée â terre et la disposer comme pour s'abriter dessous. Puis la voilure passa prés d'un troupeau d'oies qui bavardait joyeusement, o Nj !s plions avoir de l'eau, » dit le cocher. En effet, je tournai la irle, la moitié du ciel derrière nous était envahie par un gros nuage noir, le vent était violent, les ciguës en fleur se courbaient jusqu'à terre, les arbres semblaient se parler
avec terreur, de petits chardons desséchés couraient sur la route plus vite que la voiture, au-dessus de nous volaient de grandes nuées. Un moment après éclata un des plus beaux orages que j'aie vus. La^pluie tombait à verse, mais le nuaçe n'emplissait pas tout le ciel. Une immense arche de lumière restait visible au couchant. De grands rayons noirs qui tombaient du nuage se croisaient avec les rayons d'or oui venaient du soleil. Il n'y avait plus un être vivant dans le paysage, ni un homme sur la route, ni un oiseau dans le ciel ; il tonnait affreusement, et de larges éclairs s'abattaient par moments sur la campagne. Les feuillages se tordaient de cent façons. Cette tourmente dura un quart d'heure, puis un coup de vent emporta la trombe, la nuée alla tomber en brume diffuse sur les coteaux de l'orient, et le ciel redevint pur et calme. Seulement, dans l'intervalle, le crépuscule était survenu. Le soleil semblait s'être dissous vers l'occident en trois ou quatre grandes barres de fer rouge que la nuit éteignait lentement â l'horizon.
Les étoiles brillaient quand j'arrivai à Sainle-Menehould.
Sainle-Menehould est une assez pittoresaue petite ville, répandue à plaisir sur la pente d'une colline fort verte, surmontée de. grands arbres. J'ai vu à Sainle-Menehould une belle chose, c'est la cuisine de Vhôtel de Uei%,
C'est là une vraie cuisine. Une salle immense. Un des murs occupé par les cuivres, l'autre par les faïences. Au milieu, en face des fenêtres, la cheminée, énorme caverne qu'emplit un feu splendide. Au plafond, un noir réseau de poutres magnifiquement enfumées, auxquelles pendent toutes sortes uc choses joyeuses, des -paniers, das lam))es, un garde-manger, et au centre une large nasse â claire-voie où s'étalent de vastes trapèzes de lard. Sous la cheminée, outre le tourne-broche, la crémaillère et la chaudière, reluit et pétille un irou.sseau éblouissant d'une douzaine de pelles et de pincettes de toutes formes et de toutes grandeurs. L'âlre flamboyant envoie des rayons dans tous les coins, découpe de grandes ombres sur le plafond, jette une fraîche teinte rose sur les faïences bleues et fait resplendir l'édifice fantastique des casseroles comme une muraille de braise. Si j'étais Homère ou Rabelais, je dirais : a Celte cuisine est un monde dont cette cheminée est le soleil. »
C'est un monde en effet. Un monde où se meut toute une république d'hommes, de femmes et d'animaux. Des garçons, des servantes, des marmitons, des routiers attablés, des poêles sur des réchauds, des marmites qui gloussent, des fritures qui glapissent, des pipes, des cartes, des enfants qui jouent, et des chats, et des chiens, et le maître qui surveille. Mens agitai molem.
Dans un angle, une grande horloge à gaine et â poids dit gravement l'heure à" tous ces gens occupés.
Parmi les choses innombrables qui pendent au plafond, j'en ai admiré une surtout le soir de mon arrivée. C'est une petite cage où dormait un petit oiseau. Cet oiseau m'a paru être le plus admirable emblème de la confiance. Cet antre, cette forge â indigestion, cette cuisine effrayante, est jour et nuit pleine de vacarme, l'oiseau dort. On a beau faire rage autour de lui, les hommes jurent, les femmes querellent, les enfants crient, les chiens aboient, les chais miaulent, l'horloge sonne, le couperet cogne, la lèchefrite piaille, le tournehroche ^ince, la fontaine pleure, les bouteilles sanglotent, les vitres frissonnent, les diligences passent sous la voûte comme le tonnerre; la petite boule de plume ne bouge pas. — Dieu est adorable. 11 donne la foi aux petits oiseaux.
Ët,â ce propos, je déclare que l'on dit généralement trop de mal des auberges, et moi-même, tout le premier, j'en ai Quelquefois trop durement parlé. Une auberge, à tout prendre, est une bonne chose, et qu'on est très-heureux de trouver. Et puis j'ai remarqué Mu'ily a dans presque toutes les auberges une femme admirante. C'est l'hôtesse. J'abandonne l'hôte aux voyageurs de mauvaise humeur, mais qu'ils m'aca)rdent 1 hôtesse. L'hôte est un être assez maussade. L'hôffsse est aimable. Pauvre femme! Quelquefois vieille, (quelquefois malade, souvent grosse, elle va, elle vient, ébauche tout, achemine tout, complète tont, talonne les servantes, mouche les enfants, chasse les chiens, coinpii-
LE RHÏiN.
mente les voyaseurs, slimule le chef, soarit à Tun, f^ronde Tautre, surveille un fourneau, porte un sac de nuit, accueille celui-ci| embarque celui-là, et rayonne dans tous les sens comme Tâme. Elle est Tâme, en effet, de ce ^aud corps qu'on appelle Tauberge. L*h6te n*est bon qu*à noire avec des routiers dans un coin.
En somme) grftce à Thôtesse, l'hospitalité des auberges perd quelque cnose de sa laideur d'hospitalité payée. L'hôtesse a de ces fines attentions de femme qui voilent la vénalité de l'accueil. Gela est un peu banal, mais cela agrée.
L'hôtesse de la Ville de Metz à Saint Menehould est une jeune fille de quinze à seize ans qui est partout et qui mène merveilleusement cette grosse machine, tout en touchant par moment du piano. L*hôte, son père, — estce une excention? — est un brave homme. Somme toute, c'est une auWge excellente.
Hier donc, comme je vous l'écrivais au commencement de ma lettre, j'ai quitté Sainte-Menehould. De Sainte- Menehould à Glermont, la route est ravissante. Un verger continuel. Des deux côtés de la route un chaos d'arbres fruitiers dont le beau vert fait fête au soleil, et qui répandent sur le chemin leur ombre découpée en chicorées. Les villages ont quelque chose de suisse et d'allemand. Maisons de pierre blanche, à demi revêtues de planches, avec de grands toits de tuiles creuses nui débordent le mur de deux ou trois pieds. Presque des cnalets. On sent le voisinage des montagnes. Les Ardennes,'en effet, sont là.
Avant d'arriver au gros bourg de Clermont, on parcourt une admirable vallée où se rencontrent les frontières de la Marne et de la Meuse. Li descente dans celte vallée est magique. La route plonge entre deux collines, et Ton ne voil (Tabord au-dessous de soi qu'un gouffre de feuillages. Puis le chemin tourne, et toute la vallée apparaît. Un vaste cirque de collines, au milieu un beau village presque italien, tant les toits sont plats, à droite et à eaucne plusieurs autres villages sur des croupes boisées, des clocners dans la brume qui révèlent d'autres hameaux cachés dans les plis de la vallée comme dans une robe de velours vert, d'immenses prairies où paissent de grands troupeaux de bosufs, et, à travers tout cela, une jolie rivière vive qui passe joyeusement. J'ai mis une heure a traverser cette vallée. Pendant ce temps-là, un télégraphe qui est au bout a figuré les trois signes que voici :
Tandis que cette machine faisait cela, les arbres bruissaient, l'eau courait, les troupeaux mugissaient et bêlaient, le soleil rayonnait à plein ciei, et moi je comparais l'homme à Dieu.
Clermont est un beau village oui est situé au-dessus d'une mer de verdure avec son église sur sa tête, comme le Tréport au-dessus d'une mer de vagues.
Au ntilieu de Clermont on tourne à gauche, et à travers un joli paysage de plaines, de coteaux et d*eaux courantes, en deux heures on arrive à Yarennes. Louis XVI a suivi cette gracieuse route.
Mop ami, en relisant celte lettre, je m'aperçois que j'ai deux ou trois fois employé le mot champenois tel qu'il me venait involontairement à la pensée, nuancé ironiquement par je ne sais quelle acception proverbiale. Ne vous méprenez pourtant pas, très-cncr, sur le vrai sens que j'y attache. Le proverne, familier peut-être plus qu'il ne convient, parte de la Champagne comme madame de la Sablière parlait de la Fontaine, lequel était un homme de eénie bêle, ainsi qu'il sied à un homme de génie qui est Champenois. Cela n'empêche pas que la Fontaine ne soit, entre Molière et Régnier, un admirable poète, et que la Champagne ne soit, entre le Rhin et la Seine, un noble ^el illustre pays. Virgile pourrait dire de la Champagne comme de l'Italie : *
Aima parens rruguiD, Aima virum.
La Champagne a produit Amyot, cet autre bonliomme qui a répandu son air sur Plutarque comme la Fontaine a répandu le sien sur Esope; Thibaut IV, poète presque roi qui n'eut pas mieux demandé ^ue d'être le père de saint Louis; Robert de Sorbon, qui fut fondateur de la Sorbonne; Charlier de Gerson, qui fut chancelier de l'Unîversité de Paris; le commandeur de Villegagnon, qui faillit donner Alger à la France dès le sehième siècle ; Amadis Jamyn, Colbert, Diderot; deux peintres, Lanlara et Valeutin; deux sculpteurs, Girardon et Bouchardon; deux historiens, Flodoard et Mabillon; deux cardinaux pleins de génie, Henri de Lorraine et Paul de Gondi; deux papes pleins de vertu, Martin IV et Urbain IV; un roi plein de gloire, Philippe-Auguste.
Les gens qui tiennent aux proverbes et qui traduisent Sézannepar sexdecim astnt, comme d'autres, il y a trente ans, traduisaient Fontanes par faciunt asinos: ces gens-là triomphent de ce que la Champagne a engendré Richelet, l'auteur du Dictionnaire des Rimes, et Pomsinet, l'homme le plus mystifié du siècle où Voltaire mystifia le monde. Eh bien, vous qui aimez les harmonies, qui voulez que le caractère, l'œuvre et l'esprit d'un homme soient comme le produit naturel de son pays, et qui trouvez admirable que Bonaparte soit Corse. Mazarin Italien et Henri IV Gascon, écoutez ceci : Mirabeau est presque Champenois, Danton l'est tout à fïil. Tirez-vous de là.
Eh, mon Dieu! pourc|uoi Danton ne serait-il pas Champenois? Vaugelas est bien Savoyard !
Il était aussi presque Champenois, ce grand Fabert, ce maréchal de France, fils d'un libraire, qui ne voulut jamais monter trop haut ni descendre trop bas; pur et grave esprit, qui se tint toujours en dehors des extrémités de sa propre fortune, et qui, successivement éprouvé par la destinée, d'abord dans sn noblesse, puis dans sa modestie, toujours le même devant les bassesses comme devant les vanités qu'on lui proposait, ne repoussant pas les bassesses par orgueil et les vanités par humilité, mais répudiant les unes et les autres par chasteté, refusa à Mazarin d'être espion et à Louis XiV d'être cordon bleu. — 11 dit à Louis XIV : Je suis un soldat, je ne suis pas un gentilhomme. Il dit à Blazarin : Je suis un bras, et non un œil.
C'était une puissante et robuste province que la Champagne. Le comte de Champagne était le seigneur du vicomte de Brie, laquelle Brie n'est elle-même, à proprement parler, qu'une petite Champagne, comme la Belgique est une petite France. Le comte de Champagne était pair de France, et portait au sacre la bannière fleurdelisée. Il faisait lui-même royalement tenir ses Etats par sept comtes Qualifiés pairs de Champagne, qui étaient les comtes ae Joignv, de Rethel, de Braine, de Roucy, de Brienne, de Granà-Pré et de Bar-sur-Seine.
Il n'est pas de ville ou de bourgade en Champagne qui n'ait son originalité. Les grandes communes se mêlent à notre histoire; les petites racontent toutes quelque aventure. Reims, qui a la cathédrale des cathédrales, Reims a baptisé Clovis après Tolbiac. Troyes a été sauvé d'Attila
far saint Loup, et a vu en 878 ce que Paris n'a vu qu*en 804, un pape sacrant en Franceun empereur, Jean VIII couronnant Louis le Bègue; c'est à Attignv cjue Pépin, maire du palais, tenait sa cour plénière doù il faisait trembler Guifre, duc d'Aquitaine; c'est à Andelot qu'eut lieu l'entrevue de Gontran, roi de Bourgogne, et de Childebert, roi d'Austrasie, en présence des Icudes; Hincmar s'est réfugié à Epernay; Abeilard, à Provins; Iléloise, au Paraclet; il cT été lenu'un concile à Fismes; Langres a vu dans le bas-empire triompher les deux Gordiens,* et, dans le moven âge, ses bourgeois détruire autour d'eux les sept formiaables châteaux de Changey, de Saint-Broini?, de Neuillv-Coton, deCobons, de Bourg, de Uumes et dePaillv; Join ville a conclu la ligue en 1584; Châlons a défendu Henri IV en 1591; Salnt-Dizier a tué le prince d'Orangé; Doulevant a abrité le comte de Moret; Bourmont est l'ancienne ville forte des Lingons; Sézaune est l'ancienne place d'armes des ducs de Bourgogne; Ligny-l'Abbaye a clé fondée par saint Bernard, dans les domaines du seigneur I de Chàtillon, auquel le saint promit, par acte authentique,
LE RHIN
autant (Tai'pents dam le ciel que le sire lui en donnait sur la terre; Mouzon est le Gefde Tabbé de Saiul-Uubert, qui envoyait tous les ans au roi de France « six chiens de chasse co'uranls et six oiseaux de proie pour le vol. » Ghau* mont est le pays naïf où Ton espère être diable à la Saint- Jean pour payer ses dettes; Ghàteau-Porcien est ia ville donnée par le^onnétable de Châlillon au duc d'Orléans; Bar-sur-Aube est la viUe que le roi ne pouvait ni vendre ni aliéner; Glairvaux avail sa tonne comme Ueidelberc^; Villenauxe avait la statue de la reine pédauque; Arconville a encore le tas de pierres du huguenot, que chaaue paysan grossit d'un caillou en passant; les signaux de Mont-Aigu répondaient à vinsl lieues de distance à ceux de Mont* Aimé; Vassy a été orûlée deux fois, par les Romains en 211 et en 1544 par les Imnériaux, comme Laugics piir les liuns en 551 et par les Vandales en 407, et comme Vitry, par Louis VII au douzième siècle et par Charles-Quint au seizième; Sainte-Menehould est cette noble capitale de TArgonne, qui, vendue par un traître au duc de Lorraine, Charles II, ne s'est pas livrée; Carignan est l'ancienne Ivoi; Attila a élevé un autel à Pont-le-Roi ; Voltaire a eu un tombeau à Romilly.
Vous le voyez, l'histoire locale de toutes ces villes champenoises, c'est l'histoire de France en petits morceaux, il est vrai, mais pourtant grande encore.
La. Champagne garae l'empreinte de nos vieux rois. C'est à Reims qu'on les couronnait. C'est à Altigny que Charles le Simple érigea en sirerie la terre de Bourbon. Saint Louis et Louis XIV, le saint roi et le grand roi de la race, ont fait lous deux leurs premières armes en Champagne : le premier, en 1228, à Troyes, dont il fit lever le siège; le second, en 1652, à Sainte-Meiichould, où il entra par la brèche. Coïncidence remarquable, l'un et l'autre avaient quatorze ans.
La Champagne garde la trace de Napoléon. Il a écrit avec des noms champenois les dernières pages de son prodigieux poème : Arcis-sur-Aubc, ChAlons, Reims, Charapaubert, Sézanne, Vertus, Méry, la Fère, Montrairail. Autant de combats, autant de triomphes. Fismes, Vitry et Doulcx-ant ont chacune eu l'honneur d'être une fois son quartier général, Piney-Luxembourg Ta été deux fois, Troyes l'a été trois fois. Nogent- sur-Seine a vu en cinq
i*5urs cinq victoires de l'empereur, manœuvrant sur la lame avec sa poignée de héros. Saint-Dizier en avait déjà vu deux en deux jours. A Brienne, où il avait été élevé par un bénédictin, il faillit être tué par un Cosaque.
Les antiques annales de celle Gaule belgique qui est devenue la Champagne ne sont pas moins poétiques que les modernes. Tous ces champs sont pleins de souvenirs ; Mérovée et les Francs, Aétius et les Romains, Théodoric et les Visigoths; le mont Jules, le tombeau de Jovinus; le camp d Attila prés delà Cheppe; les voies mililaires de Châlonsy de Gruyères et de Warcq; Voromarus, Caracalla; Eponine et Sabinus; Tare des deux Gordiens à Langres, la porte de Mars à Reims; toute cette antiquité couverte a|ombre parle, vit et palpite encore, et crie du fond des ténèbres à chaque passant : Sta, viator! L'antiquité celtique bégaye elle-même sou murmure intelligible dans la nuit la plus sombre de cette histoire. Osiris a été adoré à Troyes; l'idole Borvo Tomona a laissé son nom à Bourbonne-les-Bains, et prés de Vassy, sous les effrayants branchages de cette forêt de Der, où la Ilaute- Borne est encore debout comme le spectre d'un druide, dans les mystérieuses ruines de la Noviomagus Vadicassium, la Champagne a sa Palenquè.
Depuis les Romains jusqu'à nous, investies tour à tour par les Alains, les Suéves, les Vandales, les Bourguignons et les Allemands, les villes champenoises bâties dans les ; plaines se sont laissé brûler plutôt que de 8§ rendre à l'ennemi. Les villes champenoises construites sur des rochers ont pris pour devise : Dqnec moveantur. C'est le sang de toute la vieille Gallia Comata, le sang des Galles, des Lingons, des Tricasses, des Gataloniens par qui fut vaincu le ' Vandale, des Nerviens par qui fut battu Syagrius, qui coule 1 aujourd'hui dans les veines héroïques du paysan champe- I nois. C'était un Champenois que ce soldat Éerléche qui i
Ne parlons donc jamais qu'avec respect de cette admirable province qui, lors de l'invasion, a sacrifié la moitié de ses enfants à la France. La population du seul département de la Marne, en 1813, était de trois cent onze mille habitants; en 1850, elle n'était encore que de trois cent neuf mille. Quinze ans de paix n'avaient pas suffi à la réparer.
Donc, pour en revenir a l'explication que j'avais nesoin de vous donner, quand on l'applique à la Champagne, le mot bête change Je sens. Il sif^niue alors seulement naïf, simple, rude, primitif, au besoin redoutable. La bête peut fort bien être aigle ou lion. C'est ce que la Champagne a été en 1814.