‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 85 sur 309 · ZURICH · texte numérisé non relu

ZURICH

Il pleut. — DcMriplion <l*iine chambre. —Reflet do dehors dans rintérieur. — Le voyagenr prend le parti de fèuiller dans les armoires. — Ce qn il y trouve. *— Amoun tecfitei et Avtn^ turûi honteum de Napoléon Buonaparté, — te livre. — Les esUmpes. — 1814 — 1840. — Choses curiei»». — Cbocet sérieuses. — il pleut. ,

Septembre.

J'ai qoiUé Thôtel d« TEpée. Je suis Tenu me loger dans h ville, i^'importe oà. Je n'ai plus la mauvaise auberge, mais je n'ai plus la vue du lac. Il y a des moments où je regrette en bloc le méchant dîner et le magnifique paysa^^.

Avant-hier, c'était un de ces momentMi. il pleuvait. J'étais enfermé dans la chambre <)ue j'habiie; — une pe* tite chambre triste et froide, ornée d'an lit peint en gris à rideaux blancs, de chaises i dossier en lyre, et d'un papier bleuâtre bariolé de ces dessins sans goût et sans style qu'on retrouve indistinctement sur les robes des femmes mal mises et sur les murs des chambres mal meublées. J'ai ouvert la fenêtre, qui est une de ces hideuses fenêtres d'il y a cinquante ans qu'on appelait fenétres-guillotiues, et je/egardais mélancoliquement la pluie tomber. La rue était dâerte; toutes les croisées de la maison d'en face étaient fermées; pas un profil aux vitres, pas un passant snr ce pavage de petits cailloux ronds et noirs que la pluie faisait reluire comme des châtaignes mûres. La seule chose qui animât le paysage, c'était la gouttière du toit voisin, espèce de gargouille en fer-blanc figurant une tète d'âne â bouche ouverte, d'où la pluie tombait â flots ; une pluie jaune et sale qui venait de laver les tuiles et qui allait laver le pavé. Il est triste qu'une chose prenne la peine de tomber du del sans autre résultat que de changer la poussière en boue.

J'étais retenu au gite; le gite était médiocrement plaisant. Que faire? La Fontaine a fait le vers de la circonstance. Je songeais donc. Par malheur, j'étais dans une de ces situations d'âme aue vous connaisses sans doute, où l'on n'a aucune raison a'étre triste et aucun motif d'être gai; où l'on est également incapable de prendre le [wirti (Tun éclat de rire ou d'un torrent de larmes; où la vie semble parfaitement logiaue, unie, plane, ennuyeuse et triste; où tout est gris et blafard au dedans comme au dehors. Il faisait en moi le même temps que dans la rue. et, si vous me permettiez la métaphore, je dirais qu'il pleuvait dans mon esprit. Vous le savez, je suis un peu de la nature du lac; je réfléchis l'azur ou la nuée. La pensée que j'ai dans l'âme ressemble au ciel que j'ai sur la tête.

Enretonrnant sou œil, — passes-moi encore cette ex-

Ï pression, — on voit un paysage en soi. Or, en cemomentâ, le paysage c^ue je pouvais voir en moi ne valait guère mieux que celui que j'avab sous les veux.

I! y avait deux ou irois armoires (Tans la chambre. Je les ouvris machinalement, comme si l'avais eu chance d'y trouver quelque trésor. Or, les armoires d'aubei^s sont toujours vides ; une armoire pleine, c^est l'habitation permanente. N'a pas de nid qui passe. Je ne trouvai donc rien dans les armoires.

Pourtant, au moment où je refermais la dernière, j'aperçus sur la tablette d'en haut je ne sais q^uoi qui me parut qudque chose. J'y mis la main. (Tétait d*al>ord de la poussière, et puis c'était un livre. Un petit livre carré comme les almanachs de Liège, broche en papier gris, couvert de cendre, oublié lé depuis des années. Quelle

bonne fortune! Je secoue la poussière, j'ouvre an hasard. (Tétait en français. Jeregarde le titre : ^- Amours secréte$ et Aveniurtt hnUeuses de Napolém Bwmapartéf avec gravures. ^ Je regarde les gravures : — Ua homme é gros ventre et â profil de polkhinelle. avec redingote et petit chapeau, mêlé â toutes sortes de femmes nues. Je regarde la date : — 1814.

J'ai eu la curiosité de lire. 0 mon ami^qne vous dire de cela ? Gomment vous donner une idée de ce livre impriné â Paris par qnelaue libellisle et oublié â Zurich par quelque Autrichien? — Napoléon Buouaparté était laid; ses petits yeux enfoncés, son profil de loup et ses oreilles découvertes lui faisaient une figure atroce. — Il parlait mal; n'avait aucun esprit et aucune présence d'esprit; marchait gauchement; se tenait sans grâce et prenait leçon de Talroa chaque fois qu'il (allait « trôner. » — Du reste, sa renommée militaire était fort exagérée; il prodiguait la vie des hommes ; il ne remportait des victoires qu â force de bataillons. (Reprocher les bataillons aux conquérants! ne croiriez-vottspas entendre ces gens qui renrocnent les métaphores aux poètes?) — Il a perdu plus oe batailles qu'il n'en a gagné. — Ce n'est pas lui qui a gagné la bataille de Marengo, c'est Desaix; ce n'est pas lui qui a ganié la

raux du grand siècle, â Turenne, â Gondé, â Luxembourg, â Vendôme; et même de nos jours, son c talent mintaire » n'était rien, comparé au c jrénie guerriers du duc de Wellington. De sa personne, il était poltron. Il avait peur au feu. H se cachait [»endant la canonnade â Brienne. [ A Brienne 1 ) — H avait vices sur vices. — 11 mentait comme un laquais. — Il était avare au point de ne donner que dix francs par jour à une femme qu'il entretenait dans une petite rue solitaire du faubourg Saint-Marceau (l'auteur dit : J'ai vu la rue. la maison et la (emme). Il était jaloux au point d'enfermer cette femme, qui ne sortait presi(ue jamais et vivait sé()arée du monde entier, sans une créature humaine pour la servir, en proie au déses»

KDir et A la terreur. Voilà ce que c'était que Vanui^r de apoléon Buonaparté ! — Il avait en outre, — car ce jaloux féroce était un libertin effronté, Othello compliqué de don Juan, — il avait en outre, dans tous les quartiers de Paris, de petites chambres, des caves, des mansardes, des oubliettes louées sous des noms supposés, où il attirait sons divers prétextes des jeunes filles pauvres, etc., etc., etc. De là des troupeaux u'enfants, petites dynasties inédites.- relégués aigourd*hui dans des greniers ou ramassant des loques et des haillons au coin des bornes sons une hotte de chiffonnier. Voilà ce que c'était que les amours de Napoléon Buonaparté ! — Qu en dites-vous ? La première histoire rappelle un peu (Geneviève de Brabant au fond dé son bois; la seconde est renouvelée du Minotaure. J'en ai entrevu bien d'autres et de pires, mais je n'ai pas eu le courage d'aller plus loin. Je n'ai jamais de bien longues rencontres avec ces livres que l'enmid ouvra et que le dégoût ferme.

Vous ries de cela? Je vous avoue que je n'en ris pas. Il y a toujours dans les calomnies dirigéescontre les grands hommes, tant ou'ils sont vivants, quelque chose qui me serre le cœur. Je me dis : Voilé donc de quelle manière la reconnaissance contemporaine a traité ces génies que la postérité entoure de respect, les uns parce qu'ils ont fait leur nation plus grande, les autres parce qu'ils ont (ait l'humanité meilleure! Soyez Molière, on vous accusera d'avoir épousé votre fille; soyez Napoléon, on vous accusera d'avoir aimé vos sœurs. — La haine et l'envie ne sont pas inventives, direz-vous; elles répètent toujours â peu prés les mêmes niaiseries, lesquelles deviennent inoliensives â force d'être répétées. Qu est-ce qu'une calomnie qui

(i) En 1815 on se icnrait contre Buonaparté âet noms si justement renommés des lientenanii de Napoléon ; aiyourdlrai toai est à sa pince : Desan, bouli, Ne^, sont de grandes et illnstres figures; Napoléon est dans u gloire ce qu'il était dans son armée, Tempercor.

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