XXX IV
Voir de le rendre heureux et qu'ils sy fussent volontairement refusés. Cette phrase, entre autres, est caractéristique :
« Je mène une vie très déréglée et je m'affaiblis beaucoup. J'étouffe. Assez fort pour ne pas agir contre ma volonté, je ne l'étais pas pour agir comme il l'eût fallu. Il me fallait le voyage, le mouvement, et ne pas rester à croupir au coin du feu. Il y a près de moi des gens qui disent qu'ils m'aiment, et cela est vrai; ces gens-là ont en main le moyen de me sauver, mais ils me le donneront de si mauvaise grâce que j'hésite à le leur demander. Et pourtant ils me pleureront quand je serai mort, étouffé, sans qu'ils aient rien fait ni su faire. C'est là l'éternelle histoire des jeunes et des vieux. Ne vaudrait-il pas mieux moins pleurer les morts et aider un peu les vivants (1) ? »
Il ajoutait encore : « J'avais une organisation singulièrement fine et délicate : j'aurais peut-être pu faire quelque chose (2)... » Avoir conscience de son manque d'énergie, mais se déclarer incapable d'y remédier, et, pour se tirer de peine, en rejeter la faute sur autrui, voilà la grande contradiction de son caractère. Chacune de ses doléances laisse ainsi l'impression d'un avortement. Quelque document que nous interrogions, toujours nous constatons dans ses sentiments une indécision, un flottement et comme un désir incapable de se formuler : « Il y a quelque chose en moi qui n'a jamais été satisfait, je ne sais pas bien quoi. Réminiscences? ou vague aperception de l'avenir (3)? » En même temps, à mesure que s'écoulaient les années, il se rendait mieux compte du changement accompli, et mesurait avec plus de regret la distance parcourue; sa « bouffonnerie » joyeuse avait fait place à une mélancolie grave et désabusée : « Penses-tu quelquefois à la vieille cheminée de l'Hôtel- Dieu, écrivait-il à Flaubert? Comme le reste, sans doute, elle est enjolivée. N'importe, j'aime autant la version d'autrefois. Nous avions là des balles qu'on ne remplacera point, et
(1) Lettre inédite à Flaubert, mars 1845.
(2) Id., sa us date.
(3) Id., mai 1845.
nous-mêmes, peut-être, nous ne le pourrions plus. 0 jeunesse comme dit M. Tliiers en parlant de Napoléon. La pensée s'ac croît, l'opinion s'étend, et l'homme cependant n'a plus la fleur première (1)... Je ne te dis rien du moral; il est toujours aussi triste, aussi bas, aussi épuisé. Il paraît qu'on ne revient pas de l'ennui et du dégoût des choses. Si le bien suprême est l'action, j'en suis bougrement loin. J'admire ta sérénité. Tient-elle à ce que tu es moins détourné que moi, moins assailli par l'extprne'? ou bien est-ce que tu as plus de forces? Tu es toujours heureux de te sauver par quelque moyen que ce soit; je l'aurais peut-être aussi, mais jusqu'à présent je n'ai aucune envie de me cramponner (2). »
Voici enfin, in-extenso, une lettre au même Flaubert qui donnera une idée très exacte de son état d'esprit et pourrait servir de conlusion aux pages précédentes (3) :
« 11 y a environ huit ans que je me suis ainsi posé le problème de mon existence : La vie étant reconnue pour une énigme — ce qui est une manière honnête vis-à-vis le Père Éternel de ne la pas appeler autrement — se réduire à l'immobilité impassible. On croirait que, les prémisses étant posées, la conclusion irait d'elle-même. Mais la pratique n'est pas si aisée. Vivre sans vivre, et n'avoir de développé qu'une faculté, celle de sentir, c'était chose malaisée à tous, à un poète impossible peut être. Je m'épuise à la suite de ce rude idéal, mais Prométhée sent le vautour et la chair palpite encore.
« Je suis plus tranquille pourtant qu'autrefois. L'expérience m'a coûté cher mais elle est complète, je ne la vendrais pas aisément si le troc était possible.
« Je crois que je comprendrais mieux aujourd'hui qu'autrefois la pratique de l'art et la théorie; mais la faculté ne s'est
(1) Lettre inédite à Flaubert, du 14 septembre 1847.
(2) Id., du 13 septembre 1845. Voir larépousede Flaubert : «Tu me parles lie ma sérénité, cher vieux, et tu me l'envies, etc.. » dans sa Correspondance, 1,104, datée à tort 1846.
(3) Cette lettre inédite n'est pas datée. Elle me parait être approximativement de 1845.
développée que parallèlement au dédain et je ne veux plus de la gloire, que je cueillerais peut-être en avançant la main.
« J'ai parfaitement écarté, dans tout plan d'avenir, ce qui n'est pas moi. Qu'on me jette dans la rue de la boue ou des fleurs, il m'importe peu. Et peut-être ai-je l'esprit assez de travers pour préférer la première. Je ne pense plus qu'à m'en aller un peu loin, en Egypte ou en Grèce, me consoler, avec ce qui fut, de ce qui est. Quelles ruines que celles de Thèbes et de Philae ! Cela peut valoir les palais de Mansart et la maison du Grand Roi. Je crains que la régularité ne tue le beau, et l'art la poésie.
« Il est fâcheux d'être né ne pensant comme personne, las de soi comme des autres, et recherchant le bonheur vulgaire et n'y pouvant même arriver. Il doit cependant y avoir quelque chose sous tout cela, comme la lanterne du diorama.
« J'ai grande envie de te revoir ; il y a malgré tout quelque chose qui saigne en nous quand nous sommes longtemps éloignés. La distraction empêche d'abord de le sentir, mais nous ne sommes pas longtemps distraits et l'habitude se réveille.
c( Voilà un mort ou une morte qui passe sous ma fenêtre. On dit que c'est une jeune fille, les draperies sont blanches. Pauvre fillette ! qui ne pourra pas engendrer, accoucher, menstruer et cocufier son mari.
« Je reviens à Rouen le 31. Je viens de voir hier le panorama de Saint-Paul-hors-Murs. C'est très beau.
... J'incline vers la plage, Le secret de mes maux est au sein de Thétis.
« Quand pourrons-nous auparavant causer un peu, Comme deax vieux amis, Au foyer l'un de l'autre après vingt ans assis.
« J'en ai grande envie pour ma part. Je t'aime beaucoup, mais je dois te sembler parfois bizarre. C'est un travers des gens très heureux ou très malheureux.
« Adieu, écris-moi vite. Laure attend une lettre de Caroline ».
La crise morale dont nous venons d'examiner rapidement les causes et les manifestations atteignit son maximum d'intensité entre 1842 et 1843. Mais à proprement parler elle ne disparut jamais complètement, et la mort seule vint mettre fin à cette grande tristesse qui accablait Alfred Le Poittevin. En vain l'on chercherait, même dans les lettres de ses dernières années, l'expression d'une sérénité résignée, vraiment sincère et durable, comme celle dont témoigne la Correspondance de Flaubert. Le ton se maintient partout identique, c'est celui d'un profond découragement, d'un épuisement total à supporter le fardeau trop pesant de l'existence. A cet égard notre auteur reste un des plus lamentables exemples de la contagion qui sévissait alors sur les enfants du siècle.
Pourtant, à la longue, une modification se fit sentir dans son attitude. Il semble que le mal en se prolongeant se soit légèrement atténué, et qu'il ait trouvé, dans les dispositions d'esprit qui l'avaient fait naître, les éléments d'un soulagement relatif. Nous avons vu plus haut comment son apathie, jointe aux obstacles des circonstances, l'avait un moment détourné de se livrer entièrement à sa vocation. Au contraire, vers avril ou mai 1843, il écrivait à Flaubert : « Je ne sais pas où j'avais l'esprit, mais quand Germain (des Hogues) me disait il y a deux ans que je reviendrais à la rage littéraire, j'avais peine à le croire. Or les événements ont réalisé la prédiction et le prophète dort dans sa tombe (1). J'éprouve maintenant, dans mon chagrin et dans mon ennui, une certaine volupté que voici; c'est que j'ai renoncé à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, je veux dire à faire un état. Comment réussirais-je? Ce m'est une question secondaire; la principale c'est d'être artiste. J'ai tué en moi tout ce qu'il y avait d'humain et je crois qu'il y avait nécessité.
(1) Germaia était mort en 1843.
dans l'état d'esprit où j'étais. Peut-être ai-jo réalisé le problème comme les tyrans de Tacite : « Solitudinem fecisse pacem appellant ». Si j'avais pu, en étant aussi artiste, rester d'un caractère y 0 fia/ (comme disait dernièrement une dame en louant son gendre) tout aurait été sauvé (1) ».
Que signifie exactement ce passage? A quoi fait-il allusion en disant qu'il a renoncé à faire un état? Nous ne pouvons préciser (2). Mais on devine qu'il s'agit là d'une abnégation volontaire, du sacrifice d'anciennes ambitions (3), de convoitises reconnues chimériques, et pour tout dire d'un effort nouveau pour laisser prédominer en lui la raison sur la sensibilité ou sur l'instinct. Remarquez cette distinction entre Yaniste et V homme qu'il établit dans sa propre personnalité : la même se retrouve exactement dans la Correspondcmce de Flaubert, vers 1845 ou 1846, au moment où de son côté celui-ci rompait avec son passé inquiet et tourmenté et, conscient des causes de sa souffrance, tâchait de se plier pour l'avenir à une règle de conduite plus sévère. Il est possible que l'exemple et les conseils de son ami n'aient pas été étrangers à cette « conversion » de Le Poittevin : si nous en jugeons du moins par certaines lettres de la Correspondance, c'est Flaubert qui, revenu plus tôt des orages de la passion, l'aurait encouragé au calme, à la maîtrise de lui-même :
« Tu dépéris d'embêtement, lui écrit-il, tu crèves de rage, tu meurs de tristesse, tu étouffes... Prends patience, ô lion du
(1) Lettre inédile. C'est Le Poilteviu qui souligue.
(2) Ce n'est pas une allusion à un changement survenu dans ses occupations, car, ainsi que nous l'avons dit, il resta inscrit au tableau des avocats jusqu'en
(3) M. Du Camp dit à ce sujet : « Sous son apparente nonchalance, il cachait... une certaine ambition qui peut-être l'eût fait, comme tant d'autres, glisser dans
a politique. 11 parlait bien, et d'abondance. S'il eût vécu, il eût probablement regardé vers les assemblées parlementaires et je crois qu'il n'y aurait pas fait plus mauvaise figure que bien des orateurs qui ont eu leur minute de notoriété. U avait entendu certain héros de tribune qu'on applaudissait alors et cela lui avait permis de ne pas douter de lui-même » [Souvenirs lilléraires, I, 274). — Sans pouvoir affirmer que Du Cimp se trompe, je doute cependantque le caractère de Le Poittevin l'eût jamais poussé aux luîtes politiques.
désert... Apprends à ta poitrine à consommer peu d'air, elle ne s'en ouvrira qu'avec une joie plus immense quand tu seras sur les grands sommets et qu'il te faudra respirer les ouragans. Pense, travaille, écris... Laisse aller la muse sans t'inquiéter de l'homme, et tu sentiras chaque jour ton intelligence grandir d'une façon qui t'étonnera. Le seul moyen de n'être pas malheureux, c'est de t'enfermer dans l'art et de compter pour rien tout le reste (1)
« Tu me parles de ma sérénité et tu me l'envies?... je crois avoir compris une chose, une grande chose, c'est que le bonheur pour les gens de notre race est dans Vidée et pas ailleurs... Fais comme moi, romps avec l'extérieur, envoie faire f... tout, tout et toi-même avec, si ce n'est ton intelligence (2) ».
Ces citations semblent bien indiquer, à l'inverse de ce que nous avons observé jusqu'ici, une influence directe de Flaubert sur Le Poittevin (3). J'ai exposé trop longuement ailleurs (4) l'évolution accomplie par le premier pour y revenir. On voit, par le rapprochement de ces fragments, que notre auteur usa des mêmes armes que son ami, et vraisemblablement à son instigation, pour vaincre en partie son pessimisme et triompher des malheureuses tendances de son caractère. Se défier de la sensibilité, de l'émotion dans l'acception la plus large du mot, résister de tout son pouvoir aux impressions par lesquelles nous prenons contact avec le monde extérieur, chaque fois que nos facultés affectives seules y sont intéressées, reporter sur l'intelligence, c'est-à-dire sur la compréhension rationnelle des choses, tout son elîort, devint pour tous deux un moyen assuré de parvenir à la tranquillité d'esprit. « L'art, à son plus haut degré, n'excite ni tristesse ni gaieté : on contemple et on casse
(1) Corresp. de Flaubert, I, 86 (13 mai 1845).
(2) Jhid., I, 104-105 (été 1845). C'est Flaubert qui souligne.
(3) C'est même à peu près le seul point où la coufroatation chronologique de leurs lettres respectives douoe un résultat positif, et semble permettre de préciser le sens de leur inOuence réciproque.
(4) Flaubert, sa vie, son caractère et ses idées avant 1857, 2^ partie, chapitre IV.
intellectualise-joiiit (1) ». Ainsi s'exprime quelque part Le Poittevin, et malgré l'obscurité des termes le sens de cette formule n'est pas douteux ; elle résume un grand principe d'esthétique, celui de l'impassibilité absolue, et rend compte de la transformation accomplie dans sa mentalité. Désormais, de plus en plus, il mettra donc à profit la faculté d'observation critique qui, d'abord, lui montrant à nu la réalité, avait rempli son cœur d'amertume et de dégoût. Il s'appliquera à interpréter en artiste les moindres événements (2), persuadé que tout contient sa
(1) Lettre inédile, sans date.
(2) Un exemple, entre beaucoup d'autres que fournit sa correspondance; il envoie certain jour à Flaubert le récit suivant :
« Histoire de Aubry (fils).
«Le nommé Aubry, saleur, demeure à Fécamp, près de M. Le Poittevin dont il est fermier. Il a un tils âgé de 14 ans qu'il fut, il y a 15 jours, queslion d'envoyer au Havre pour passer un mois chez de riches parents qu'il a dans cette ville. On fit au petit bonhomme une fameuse malle, il assista à la confection, et eut soin de la faire bourrer d'effets, à tel point qu'il y fit mettre nombre de choses inutiles. Il fallut pour la portera la diligence que le père se fît aider par un voisin.
« Aubry fils partit, très gai, accompagné de ses camarades qui enviaient son sort, sa fameuse malle, et vinrent lai souhaiter bon voyage.
«A peine arrivé au Havre, Aubry fils regretta sa famille et la modeste, et même infecte, salerie de son père. Il pleura la nuit et ne fut pas plus gai le lendemain. Comme il voulait revoir les jupes de sa mère et que sa misanthropie ne diminuait pas, on se décida à écrire à sa mère qu'il allait repartir. Il n'attendit pas la réponse et le jour même, escorté de la fameuse malle, qu'on n'avait pas défaite, il reprit le chemin de Fécamp.
« Un petit bonhomme de ses amis qui crut reconnaître la malle sur la voiture, et un autre qui crut reconnaître Aubry dan? la voiture, se confièrent leur découverte. A la descente, ils aperçurent en effet la malle et Aubry. Grand étonnement, explications de la part d'Aubry, retour de Aubry chez lui. Son nez flaire avec joie l'odeur de salure, il reprend ses habitudes et défait sa malle.
« Pendant son séjour au Havre, Aubry avait été témoin d'un déplorable accident : un marin était tombé d'un mât et s'était fracassé d'importance. Aubry, témoin de cette aventure, avait vu les restes informes du malheureux marin. Cette circonstance contribua à nourrir ses dispositions hypocondriaques, et, à peine Aubry fils de retour chez lui se rèjouissait-il de reprendre son train de vie, que sa joie fut empoisonnée par ce souvenir. La première nuit après son retour, il réveilla sa mère, tout épouvanté, et cria qu'il voyait Vhomme. On s'empresse de courir à lui. Mais son petit frère, éveillé par le bruit, cria de son coin qu'il voyait l'homme ilout (aussi) — Aubry fils aîné continue à être victime des mêmes illusions; il croit voir l'homme qui lui fait des grimaces et n'a retiré que ce fatal souvenir de ce voyage au Havre qui, entrepris sous de si brillants auspices, a si tristement fini.
part de vérité et de beauté ; qu'il suffit seulement de l'y découvrir ; et qu'accorder aux choses juste l'importance qu'elles méritent, c'est la seule façon de rester indépendant vis-à-vis d'elles, de ne pas en être affecté outre mesure. Par crainte de ne pouvoir supporter sans faillir les déboires, les chagrins, les catastrophes inévitables de la vie quotidienne, il s'efforcera surtout de ne témoigner, en toutes circonstances, qu'une froide indifférence à sa destinée.
Et ceci, soit dit en passant, nous explique pourquoi le persiflage abonde dans ses lettres — comme dans celles de Flaubert d'ailleurs — ; c'est que tous ces beaux principes de renoncement, de détachement, d'empire sur soi-même, sont, dans les occasions courantes, d'une application très difficile; on peut les respecter lorsqu'il s'agit de faire œuvre littéraire, soit pour décrire la réalité, soit pour combiner une intrigue et en développer les péripéties ingénieuses; mais pratiquement l'ironie est bien la façon la plus commode de s'en tirer avec les situations dans lesquelles on serait tenté soi-même de prendre parti, quand on s'est imposé pour loi d'y demeurer étranger. Tourner en ridicule les faits ou les gens, pour s'ôler l'envie d'y trouver intérêt, est un procédé souvent employé, qui mériterait de ne tromper personne, mais sur lequel on se méprend néanmoins parce qu'il a l'avantage de sauver les apparences, de dissimuler une émotion parfois très sincère et très profondément ressentie. La véritable impassibilité, conséquence d'un esprit critique impartial, d'une contemplation proprement philosophique du monde, est toute différente. Faut-il faire grief à Flaubert ou à Le Poittevin de n'avoir pas toujours tenu tout ce qu'annonçaient leurs promesses? Est-il surprenant que leur correspondance intime, sinon leurs ouvrages, trahisse partout le côté humain qu'ils n'avaient pu abolir en eux? Bien au contraire, car s'ils
« 0 vanilas vanilalum et omnia vanitas.
«Je ne sais si tu seatiras tout le chic de i'tiistoire d'Aubry fils, mais je Dépense qu'à cela depuis que je suis arrivé. Ce qu'il y a de plus beau, c'est le marmot qui, quoique n'ayant pas été au Havre, voit l'homme Uoul\ Adieu, vieux. •>
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retiennent notre sympathie, c'est par Taveu répété de leurs défaillances; l'impitoyable vérité qu'ils affectent dans leurs romans déconcerte ; ils nous sembleraient planer trop au-dessus de nos modestes objectifs si, par instants, nous ne percevions en eux une âme toujours vibrante, toujours passionnée, sensible à nos joies et à nos douleurs.
Flaubert s'emporte, clame sa colère ou son admiration en phrases sonores et violentes : Le Poittevin raille doucement, loue avec prudence, blesse en souriant. Sa critique souvent très juste, très subtile, demeure sans cesse sur ses gardes et un peu triste. Même après 1845 il est rare qu'elle ne dissimule pas ou des regrets ou des désirs inavoués. Son attitude nouvelle contenait le principe d'une soumission pleine de sagesse. En revenant, comme il dit, « à la rage littéraire », il pouvait puiser dans un labeur opiniâtre et désintéressé les éléments d'un puissant réconfort moral ; mais soit manque de volonté, soit excès d'individualisme, il ne sut pas les y découvrir. Il possédait en germe toutes les qualités requises d'un véritable Artiste, au sens où son ami entendait ce mot : pourtant l'évolution psychologique n'a pas abouti chez lui à l'élaboration d'une croyance esthétique capable de se substituer à toutes ses autres convictions; à peine rencontre-t-on çà et là, dans ses poésies où dans ses lettres, l'exposé timide de quelques axiomes d'Art; ils se ramènent à des propositions isolées, insuffisantes pour constituer une doctrine cohérente, et nous n'avons pas même à nous y arrêter (1). En somme, bien qu'on ne puisse lui contester une adoration très sincère du Beau, aucun culte fanatique ne vint corriger ses doutes et consoler son pessimisme; c'est que son
(1) Relativement à une influence possible de Le Poittevin sur Flaubert à cet égard, il suffit de retenir qu'il était lui-même partisan convaincu de l'Art impersonnel; c'est-à-dire qu'il ne croyait pas permis à l'Artiste de révéler directement HU public ses souffrances ou sps ioies, de faire de son « moi » la matière unique de ses écrits. On dégage aisément cette opinion de quelques phrases de ses lettres, de plusieurs poésies (notamment de celle-ci : « Comme perce le Jour à travers un nuaqen). — Enfin .M™^ Renée d'Ulmès [Revue des Revues, t. XXXVIIl, p. 1*3), rapporte de lui cette opinion : « L'artiste doit rester invisible : comme dans un théâtre de (iuignol ii suggérera seulement des gestes aux marionnettes.»
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irrésolution provenait non seulement d'un vide du cœur, mais surtout d'une angoisse de l'esprit; il souffrait moins du besoin d'aimer que du besoin de savoir. Cette nuance est capitale, et doit servir à le différencier de Flaubert, malgré tant d'analogies présentées d'ailleurs par leurs opinions et leurs sentiments. Pour échapper au découragement de sa jeunesse il avait suffi à celui-ci de fournir un objet aux aspirations vagues de son âme, aux sollicitations d'une activité prête à se dépenser sans profit ; il l'avait trouvé dans la conception et dans la poursuite acharnée de son idéal artistique; une foi pleine d'enthousiasme remplaçait, pour lui, les certitudes rationnelles qui lui faisaient défaut; pour se résoudre à subir sa destinée il n'avait eu qu'à la consacrer tout entière au servage de l'Art. Le Poittevin voulut une solution moins intuitive; des émotions esthétiques même intenses ne pouvaient calmer sa soif de vérité absolue. Aux contradictions qu'il entrevoyait dans son caractère, à l'inquiétude de sa pensée, aux hésitations de sa conduite, il fallait une explication plus générale du mystère incessant de la vie. L'oubli de soi-même, quand il implique le sacrifice du « moi » à un intérêt supérieur, peut guérir une douleur morale même très personnelle; il n'est pas un remède efficace pour une anxiété intellectuelle du genre de celle qui tourmentait notre auteur. Son tour d'esprit le portait invinciblement aux méditations philosophiques; elles étaient pour une bonne part la cause de son trouble ; c'est, nous allons le voir, dans des hypothèses métaphysiques qu'il chercha et crut découvrir le mot de l'énigme et la raison d'être de sa propre existence.
En 1852, Flaubert écrivait à Louise Colet : « As-tu lu un livre de Balzac qui s'appelle Loitù Lambert'^. Je viens de l'achever il y a cinq minutes; il me foudroie : c'est l'histoire d'un homme qui devient fou à force de penser aux choses intangibles ; cela
s'est cramponné à moi par mille hameçons. Ce Lambert, à peu de choses près, est mon pauvre Alfred; j'ai retrouvé là nos phrases (dans le temps) presque textuelles; les causeries des deux camarades au collège sont celles que nous avions, ou analogues... Ce diable de livre m'a fait rêver d'Alfred toute la nuit... (1) ».
Le rapprochement est suggestif; on pourrait, en s'appuyant sur ce texte, essayer de reconstituer exactement toute la psychologie de Le Poittevin en consultant celle de Louis Lambert. En fait, on obtiendrait de la sorte des résultats concordants avec ceux que l'étude de sa vie, basée sur l'examen de ses lettres et les rares témoignages authentiques que nous possédons, nous a révélés. Le héros de Balzac nous apparaît bien comme un esprit sérieux, méditatif, passionné de lecture, doué d'une imagination féconde et très exaltée, porté à la rêverie en même temps que soucieux de la vérité objective, toujours entraîné à rechercher le principe et la fin des événements (2), « pauvre poète nerveusement constitué, souvent vaporeux autant qu'une femme, dominé par une mélancolie chronique, et tout malade de son génie, comme une jeune fille de cet amour qu'elle appelle et qu'elle ignore » (3). Les souffrances de Lambert au collège, son isolement au milieu de ses camarades, conséquence à la fois de sa timidité et de sa supériorité intellectuelle, les mille contrariétés infligées par la discipline à son indépendance naturelle, tout cela pourrait, sans exagération, être étendu à Le Poittevin. Entre le personnage symbolique, enfanté par le cerveau de l'écrivain, et le personnage réel que nous connaissons, il existe une parenté indéniable et Ton comprend l'étonnement de Flaubert, mieux placé que personne pour la constater. Nous avons cependant négligé volontairement, dans les
(1) Corresp. de Flaubert, H, 164-165. Sur Louis Lambert et les origiaes de ce roman philosophique, cf. P. Fiat, Essais sw Balzac, p. 199 et suiv. (Pion et Nourrit, in-i2, 1893).
(2) Louis Lambert, suivi de Sérap/iila, 1 vol. in- 12, Charpentier, 1845, pages 2 à 9.
(3) Louis Lambert, pnge 33.
pages qui précèdent, toutes déductions fondées sur cette ressemblance générale, parce que peut-être eussent-elles paru trop audacieuses : mieux valait assurément s'en tenir aux documents positifs. Maintenant au contraire il nous sera permis d'utiliser cette similitude psychologique pour préciser la tournure d'esprit très curieuse et très caractéristique de notre auteur.
Balzac explique, par une série d'exemples concrets fort simples, comment Louis Lambert est amené progressivement à réfléchir sur les plus graves problèmes de la connaissance. Quelques circonstances assez banales de son enfance sont le point de départ de ses méditations : c'est un rêve qui lui donne certain jour le pressentiment exact de phénomènes réellement perçus le lendemain (1); c'est la vue de lueurs électriques se dégageant des cheveux d'une femme occupée à se peigner (2) ; c'est un fait de divination, de communication de pensée, survenu dans sa famille, et vérifié par l'expérience (3) — et d'autres encore. Le jeune Lambert reste vivement frappé de ces détails. Sa mémoire prodigieuse lui rappelle aussitôt des exemples analogues tirés de l'histoire ou de la légende. Il lit les ouvrages mystiques de sainte Thérèse et de M'"" Guyon, il étudie les systèmes de Gall et de Lavater; il s'assimile surtout les extraordinaires conceptions du prophète suédois Swedenborg (4). Peu à peu son cerveau est hanté par tous les mystères qui entourent notre personnalité consciente. Il voit dans l'homme, à côté de l'intelligence et de la raison, un fonds infiniment plus riche de sentiments, de tendances, de besoins, d'aspirations intraduisibles en idées claires, inintelligibles au sens étymologique du mot. C'est ce fonds irrationnel de l'être qu'il interroge pour découvrir ce que nous sommes, ce qu'est la nature entière, d'où nous venons et vers quoi nous tendons ; il élabore des solutions, discute des hypothèses; une invincible curiosité le pousse à
(1) Louis Lambert, pages 44-46.
(4) Id., p. 39-40.
creuser les rapports secrets du corps et de l'àme, de la matière et de l'esprit, des esprits entre eux. Il a des aperceptions du divin, des choses invisibles et intangibles; sa vie devient purement intérieure, contemplative. Il réussit en quelque sorte à se dégager de son corps, abolit sa nature physique et ne perçoit plus la réalité extérieure sous les formes habituelles de l'entendement. Enfin ses études, les excès de son travail mental portent ses facultés à un degré de puissance tel que sa raison y succombe : et il devient fou pour n'avoir pu supporter l'éblouissement des mondes qu'il essayait de conquérir.
Nous ignorons les événements qui ont pu orienter la pensée de Le Poittevin dans le sens où Balzac montre engagée celle de Louis Lambert. A dire vrai, il y avait eu dans sa famille des visionnaires; son père lui-même racontait volontiers, et avec le plus grand sérieux, une aventure assez étrange dont il avait été le témoin, une apparition de fantôme dans un vieux château abandonné (1). Mais il serait puéril d'accorder à cette circonstance biographique plus d'attention qu'elle n'en mérite : une explication fondée sur l'influence héréditaire serait en tous cas ici trop peu concluante. C'est bien plutôt dans sa propre vie psychique qu'Alfred dût trouver les éléments de ses futures méditations : à ce titre, les exemples cités par Balzac à propos de Louis Lambert demeurent très instructifs. Pour l'enfant que son existence presque inactive, son caractère rêveur, son esprit replié sur lui-même, entraînent à une perpétuelle observation de son « moi » pensant, les mille phénomènes par lesquels se révèle ce que la philosophie moderne a appelé le ^ubcomcient ne peuvent manquer de prendre une grande importance. Les limites de la connaissance rationnelle, appuyée sur les explications intellectualistes de la science, sont toujours très prochaines. A côté du monde sur lequel reposent nos idées et nos perceptions distinctes, qui provoque en nous des sensations définies et nous suggère des jugements coordonnés, semble
(1) Voir Luiubroso. op. cil., p. 294.
coexister un autre monde irréel, ou, pour mieux dire, une collection de faits qui échappent en partie à nos investigations et à nos expérimentations directes, ne font pas l'objet de nos découvertes certaines, et sur lesquels nous n'avons de données que celles fournies par des intuitions personnelles rares et fugitives : c'est par exemple le monde des réminiscences, opposé à celui des souvenirs précis et localisés, le monde des pressentiments, des désirs confus, des instincts obscurs. C'est là, pendant le sommeil, que semble voyager notre esprit libéré de ses liens corporels, privé de ses associations coutumières. Si parfois l'absurdité des songes suffit dès le premier moment à en démontrer l'illusion, n'arrive-t-il point par contre que longtemps après le réveil nous conservions une sorte de doute sur leur véracité; qui ne s'est surpris à murmurer cette phrase : « Ai-je donc rêvé cela? )) Ajoutez à ce groupe de phénomènes, déjà pratiquement innombrables, ceux qui dans tous les pays ont accrédité l'existence des revenants, ceux encore qui de nos jours, sous le nom de télépathie, d'autosuggestion, de somnambulisme, d'hypnotisme, font l'objet de recherches chaque jour plus approfondies, et de constatations plus étonnantes; — vous arriverez facilement à concevoir, autour de la zone lumineuse où se meut notre conscience, une zone de demi-ténèbres, pleine d'inconnu. Oi^i s'arrête exactement le naturel, où commence le surnaturel? ou plutôt ne sont-ce pas là deux termes de convention qui dissimulent notre ignorance? Certains états, le sommeil, l'hypnose, l'ivresse de l'opium ou du haschich, semblent nous faire passer de l'un dans l'autre sans transition brusque. A l'état normal, notre champ de connaissance est relativement restreint. Modifiez tant soit peu les conditions physiologiques, voilà comme autant de fenêtres ouvertes sur le mystère, et peut-être sur la vérité. La Pensée et la Matière procèdent-elles de la même source et serait-ce là l'explication des affinités qui paraissent exister entre leurs principes constituants? Dans quelles relations le « moi )) est-il donc avec son enveloppe matérielle qu'il puisse si aisément, au moins en apparence, s'en détacher un moment
pour la réintégrer ensuite ? Jusqu'à quel point la personnalité des autres individus nous est-elle impénétrable? L'amour ou la haine extrêmes ne sont-ils pas capables de créer des correspondances secrètes entre les âmes, et, selon le mot du poète, n'est-il pas scientifiquement, objectivement, vrai que les pensées Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du cœur?
Ces questions. Le Poittevin se les était posées comme assurément bien des gens se les posent. Mais toute sa vie il y revint avec une insistance qui ferait croire qu'elles prenaient pour lui un intérêt particulier ; c'est ici surtout qu'il est fâcheux de n'être pas mieux renseigné sur sa biographie, et plus spécialement d'avoir à peine quelques vagues indications relatives à son tempérament physique; l'adage « mens sana in cor pore sano » trouverait sans doute chez lui une application justifiée. Nous le savons très nerveux, très impressionnable. Avait-il des hallucinations? En tout cas Flaubert y était sujet; et, surtout à partir de 1843, les étranges manifestations psychiques auxquelles donnait lieu sa maladie (nous les connaissons par la Correspondance et par les Souvenirs littéraires de M. Du Camp) peuvent avoir éveillé ou stimulé les investigations de son ami. Lui-même ne sentait-il pas entre son être moral et son être physique une contradiction d'où pouvait surgir à chaque instant une interrogation de ce genre : ne dirait-on pas qu'en lui l'âme s'est toujours débattue dans sa prison, enchaînée par toutes sortes d'instincts primitifs et grossiers, avec seulement, par intervalles, de libres et spontanés élans vers l'idéal (1)? Ou encore son imagination, exercée pendant toute son enfance, avait-elle acquis une telle puissance d'évocation, qu'entre ses représentations subjectives et les phénomènes réels directement perçus toute différence paraissait s'annihiler, comme Balzac encore le suppose pour Louis Lambert? (2)
(1) Voir plus loiu quelques-uues de ses poésies, entre autres celle-ci : Quand, des femmes de Tijr, les troupes désolées
(2) Voici le passage : Louis Lambert demande à sou ami : « Sens-tu comme moi s'accomplir eu toi, malgré toi, de fantasques souHrauces? Si, par exemple, je
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Encore une fois, faute dt? documents, nous ne pouvons sortir ici du domaine des conjectures (l). Le seul fait certain, c'est cette tournure d'esprit spéciale et commune à Le Poittevin et à Louis Lambert. Elle donne à la physionomie de notre auteur son caractère propre. Ce que présente de mystérieux l'analyse du {( moi )) conscient exerça toujours sur lui un attrait puissant : en termes plus exacts, il aurait voulu définir les divers degrés dont la conscience est susceptible, pénétrer dans le domaine de la subconscience, et, par dessous le « moi » distinct et conscient, découvrir ces « moi potentiels », comme les nomme Myers, véritables personnalités inconnues qui restent dans la coulisse et n'apparaissent sur la scène de notre existence que dans des conditions déterminées, sous l'influence de l'hypnose ou du rêve somnambulique par exemple. Une obsession constante le ramenait à ces méditations qui se proposent d'expliquer la nature secrète de la pensée et ses concordances avec le monde extérieur. Spiritualiste déclaré, il semble avoir fait bon marché de tous les problèmes relatifs aux phénomènes considérés en eux-mêmes, indépendamment de toute perception
peuse vivemeul à l'etTel qae produirait la iame de mou canif en eutraut dans ma chair, j'y ressens tout à coup une douleur aiguë, comme si réellement je m'étais coupé : il n'y a de moins que le sang... Une idée, causer des souffrances physiques ? Hein! qu'en dis-tu? » — Quand il exprimait des réllexious si tenues... nous nous mettions a rechercher eu nous-mêmes les indescriptibles phénomènes relatifs à la génération de la pensée... etc. » (p. 37).
(1) Ses lettres en efl'et ne permettent pas de préciser davantage. Ou n'y rencontre que des aveux très peu explicites : par exemple, nous le voyons se passionner à la lecture d'Hérodote, à cause des prodiges et des sortilèges décrits dans les Histoires de cet écrivain {lettre inédile du 23 sept. 1842). 11 est frappé de l'analogie que présente son état d'esprit et celui de Flaubert, et lui écrit à deux reprises : « Nous nous magnétisons sans doute à distance, et l'unisson de nos âmes a survécu à l'éloignemeut » (8 décembre 1842). — Je suis étonné que notre ennui ne produise pas quelqu'effet magnétique, et qu'agissant dans un rayon de quinze lieues il n'endorme pas tout ce qui est vivant entre nous de Rouen à Paris » (7 juin 1843). — Il reproche à « un malin génie » de peser sur sa destinée et de la contrarier sans cesse (8 décembre 1842). — Rappelons aussi la phrase citée plus haut (page xvni) oîi il se demande quel si grand crime il doit expier par sa vie présente (idée qui se retrouvera dans Bclial), et le dénouement qui l'intéresse dans l'histoire du paysan Aubry (page xl, note 2). De tout cela il n'y a pas graad'chose cependant à tirer pour l'histoire de sa psychologie.
subjective : ce qui le préoccupait au contraire, c'était de déterminer l'action réciproque du sujet percevant et de l'objet perçu, de saisir le passage des formes inférieures et purement accidentelles de l'être à ses formes supérieures, la transition insensible entre la Matière et l'Idée pure.
Toute la métaphysique, on le voit, était en somme son champ d'action ; car tout se tient en philosophie, et si particulière qu'ait été l'origine de ses réflexions, même en admettant que des singularités psychologiques, un peu morbides, constatées en lui-môme, leur aient servi de point de départ, il n'avait pas tardé à élargir la question, à passer des exemples personnels aux plus générales discussions. Sa culture très étendue lui permettait d'aborder tous les systèmes. Il avait beaucoup vécu dans [le commerce des néoplatoniciens, et nous verrons tout à l'heure des réminiscences de Plotin se glisser sinon dans le fond d'idées de son BHial, au moins dans son vocabulaire. Parmi les modernes nous savons, grâce à ses lettres, qu'il avait lu Kant et Hegel (1), Descartes et Malebranche (2), et surtout Spinoza, son auteur favori, dont il avait annoté VEthiqiie (3), et qu'il feuilletait encore quelques instants avant sa mort (4).
A côté du poète dont on lira plus loin les vers trop souvent inhabiles, de l'artiste que nous avons cru entrevoir tout à l'heure, nous rencontrons donc maintenant en lui un personnage nouveau. Il est philosophe, dans l'acception la plus complète du terme. Et ce personnage reste bien le plus intéressant à nos yeux, tant à cause de ses qualités propres qu'en raison de son influence profonde sur la pensée de Flaubert. Il n'y a aucune exagération à prétendre retrouver l'empreinte directe de notre auteur dans tous les opuscules de jeunesse, comme Sniarh et les Mémoires d'wi fou, où son ami s'est efl^orcé de discuter le problème de la liberté, a déclamé sur l'impuissance de la raison.
(1) Lettre, inédite à Flaubert du 23 septembre 1843.
(2) Ibid., 17 juillet 1843 et 4 août 1844.
(3) Ibid., 30 septembre 1843.
(4) Conesp. de Flaubert, 1, ji. 206 et IIF, p. 395.
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sur l'opposition douloureuse de linstinct et de l'expérience, s'épuisant à concevoir l'infini sous toutes ses formes et ne ren" contrant jamais, au terme de ses recherches, que le néant C'étaient là les sujets autour desquels évoluaient sans cesse leurs « interminables » conversations mêlées de bouiïonneries et de métaphysique (1), à l'Hôtel-Dieu de Rouen. Alfred les dirig-eait avec une verve extraordinaire, une subtilité d'arg-umentation digne des scolastiques, et une largeur de vues tout à fait au-dessus de son âge (2). Flaubert lui doit incontestablement son imagination avide d'inconnu, hantée de mystères, troublée de fantastiques visions. Grâce à lui, dès l'enfance, il put se familiariser avec les diverses solutions scientifiques, théosophiques, mystiques, par lesquelles se marquent les grandes étapes de la pensée humaine. Car, à ce propos encore, il faut répéter que la philosophie n'est pas indépendante des autres manifestations de notre activité intellectuelle. Son histoire, en particulier, est immédiatement liée à celle des progrès scientifiques et du sentiment religieux; et comment parler de l'âme ou de l'éternité sans envisager du même coup les différentes définitions que les croyances des peuples ont donné de la divinité? Quand Le Poittevin n'aurait d'autre mérite que d'avoir préparé Flaubert à écrire la Tentation de Saint Atitoi/ie, ce serait encore assez pour sauver son nom de l'oubli. 11 a de bonne heure orienté l'esprit de son ami vers les plus hautes spéculations, en l'invitant à dépasser la connaissance vulgaire des faits, à creuser les apparences pour arriver aux lois profondes dont elles ne sont que les symboles isolés. Si le découragement très personnel de Flaubert s'est traduit, dès ses premiers ouvrages, sous forme d'une conception pessimiste de la destinée humaine en général, si les désillusions dont il était accablé ont donné lieu à un sceptisme désolé, exprimé par des fictions (Yuck ou le Grotesque dans Smarh) derrière lesquelles se dissimulent toujours les impressions et les émotions de l'au-
(1) Corresp. de Flaubert, 111,273. StÀ'
(2) M. Du Camp, Soiiv. lilL, I, 172. W'