LES LOTOPHAGES
Le Naufragé.
Le vieil Éole, enfin, est rentré dans sa grotte, Et les flots doucement expirent sur la côte. Mais je ne sais, hélas ! en quels lieux m'ont jeté, Cette nuit, les fureurs de Neptune irrité. L'air est tiède, le ciel ruisselle de lumière ; . Des parfums inconnus embaument l'atmosphère, Et ces arbres, pressés dans de riants vallons. M'offrent des aliments dont j'ignore les noms.
Chœur des femmes lotophages.
Cueille, étranger, cueille avec confiance ; De l'arbre saint, dépouille les rameaux. Son suc est doux, il endort la souffrance. Cueille les fruits de l'antique Lotos !
Quel membre, hélas ! de la famille humaine, Le front courbé sous le poids de ses maux, N'a désiré la plante souveraine ?
Cueille les fruits de l'antique Lotos !
A ton foyer si des peines sans nombre T'ont fait des morts envier le repos, Si tu fuyais quelque souvenir sombre, Cueille les fruits de l'antique Lotos !
Chœur des Muses.
Si tu veux quelque jour, aux lieux de ta naissance, A ceux qui te sont chers et pleurent ton absence
Redire tes travaux ; Si du temps qui n'est plus la mémoire te touche, Écarte, ô voyageur, écarte de ta bouche
Le perfide Lotos !
De ses durs aiguillons si la faim te déchire. Regarde ! à Thorizon apparaît un navire;
Fais signe de la main.
Tu peux fuir à l'instant ces périlleuses plages, Et, sans goûter aux fleurs chères aux Lotophages,
Reprendre ton chemin.
Songe aux projets altiers mûris dans ta jeunesse, Au chœur mélodieux des Nymphes du Permesse,
Compagnes d'Apollon ; A la postérité, dont l'auguste suffrage, Couronnant tes travaux, transmettra d'âge en âge
Et tes chants et ton nom.
Le Naufragé.
De l'avenir qu'importe le suffrage ?
De vains projets perdant le souvenir.
Je veux puiser aux fleurs de ce rivage L'enivrement qui ne doit plus finir.
J'aime vos chants, ô femmes Lotophages ! J'aime vos yeux, aussi doux que vos fruits. Là-bas je vois l'arbre aux sombres feuillages, Le grand upas, qui parfume les nuits.
Couché sous lui, je boirai vos caresses; Non ! ses rameaux ne donnent point la mort! Des voluptés il verse les ivresses.
A son abri bien heureux qui s'endort.
Non loin d'ici, sur la mer de Tyrrhéne, Souvent, la nuit, s'élèvent des concerts Heureux celui qui cède à la Sirène , Il est reçu parmi les Dieux des mers.
xA.illeurs, Circé garde dans sa retraite D'Ulysse absent les compagnons joyeux.
Heureux celui dont un coup de baguette Séduit les sens et fascine les yeux!
Je vois comment vous charmez les reptiles, J'apprends enfin par quels philtres puissants Vous faites tordre, ô compagnes des Psylles! A votre cou les anneaux des serpents.
Vos blanches mains, pour endormir leur rage, De l'arbre saint leur jettent les rameaux. Cueillez pour moi, filles de ce rivage, Cueillez les fruits de l'antique Lotos!
Chœur des serpents.
Oui, comme avait dit le prophète, La Femme a mis sur notre tête
Son pied mignon; A ses commandements dociles, Pour elle les dents des reptiles
Sont sans poison.
Mais il fallait chercher, poète, Avant que ta lèvre indiscrète
Ne l'eût goûté.
Pourquoi le fruit qu'elle présente A désarmé Celui qui tente
L'Humanité?
C'est que, féconde en artifices.
Elle a dépassé les malices
Du Dieu rampant.
Mieux que nos plis, ses bras enlacent, Et pour charmer ses yeux surpassent
Ceux du Serpent !
Dressons nos aigrettes, Que de nos sonnettes Pendant cette nuit Éclate le bruit.
Encore un qui tombe, Femmes, par vos mains !
Poussez à la tombe Les troupeaux humains.
Dressons nos aigrettes ; Que de nos sonnettes Pendant cette nuit Éclate le bruit.