LU
leur, c'est sans doute que Le Poittevin lui avait appris à recliercher, en dehors des circonstances spéciales de sa propre existence, la cause de son malheur, à élargir son point de vue, à regarder comme soumises à des lois universelles, non particulières, les conditions de notre misérable nature.
Les nombreux passages de la Correspondance oii le souvenir de Le Poittevin est tristement évoqué, le témoignage très net de Maxime Du Camp, tout confirme cette influence. Elle est formellement reconnue dans le fragment de lettre cité plus haut à propos de Louis Lambert. A s'en tenir à ce texte seul, la tournure d'esprit philosophique commune au héros de Balzac et à Le Poittevin n'est-elle pas ce qui constitue l'immense supériorité intellectuelle de ce dernier, au regard de son ami ? C'est cette qualité qu'il admirait surtout en lui, qui le séduisait davantage dans ce caractère, par tant d'autres côtés remarquable : bien longtemps après sa mort, alors que mûri par l'expérience Flaubert était plus apte à discerner et à juger impartialement, il gardait encore de son pauvre Alfred la même impression qu'au temps de leurs enthousiastes et féconds entreliens, et il écrivait : « Je connais maintenant ce qu'on est convenu d'appeler les hommes les plus intelligents de l'époque : je les toise à sa mesure et les trouve médiocres en comparaison. Je n'ai ressenti auprès d'aucun deux les éblouissements que celui-là me causait. Quels voyages il m'a fait faire dans le bleu!... (1) — Je n'ai jamais connu personne (et je connais bien du monde) d'un esprit aussi transcendantal que lui (2). — Quel homme c'était, celui-là ! il est resté dans mon souvenir en dehors de toute comparaison » (3).
On voudrait cependant pouvoir contrôler ces éloges par une critique approfondie des idées philosophiques de Le Poittevin. Peut-être alors serait-il possible de préciser le sens et la portée de son action. En tous cas, nous serions au moins renseignés sur
(1) Gorresp., 111, 273.
(2) Coirsp., m, 108.
(3) Corresp., IV, 146.