M O RE A U
avoir écrit plus tôt. J'étais et je suis encore fort occupé. Une leiire que je dois écrire à votre frère vous donnera des détails que je vous épargne ici. Celle qu'il m'a envoyée m'a fait beaucoup de plaisir, parce qu'elle était charmante. Aimez-moi donc et dites-lemoi toujours, ma sa:'ur, cela rend presque heurea.\, malgré l'absence.
Je vous aime, ma sœur, entendez-vous bien? Je vous aime par raison, par reconnaissance et par sympaibio; et quand même vous m'abandonneriez, ce que je suis loin de prévoir, je vous aimerais encore, malgré moi et malgré vous-même. Vous me parlez de ma santé. Soyez tranquille; je ne souil're presque pas.
Ma bonne amie, je n'ai pas reru cette lettre du 30, dont vous me parlez; autrement, je n'aurais pas manqué d'y répondre, quoique je fusse alors très-occupé. Je ne vous ai jamais oubliée, ma sœur; mais depuis quelque temps, je pense à vous plus vivement
que jamais. Je fais des rêves tristes où vous êtes toujours mêlée. Je vous ai vue morte plusieurs fois. Je ne suis pas superstitieux, mais c'est égal, je voudrais bien vous voir pour me convaincre de mon illusion.. . Je viens de retrouver une ode charuianie de Victor Hugo, écrite de votre main. Je ne sais comment j"ai pu oublier de vous remercier de cet envoi. Je lis toujours un peu, c'est le seul plaisir dont je ne sois pas désenchanté.
Vous analysez donc toutes les phrases de mes lettres^ pour y découvrir l'aveu d'un besoin. Je vous remercie de votre envoi ; il m'apprend à peser davantage mes expressions ; car rien, entre deux cœurs, n'est froid comme l'argent. Aussi, quand vos lettres sont plus lourdes qu'à l'ordinaire, vous prodiguez des expressions plus tendres. C'est reconnaître que j'en ai besoin... Kt puis vous vous gênez pour moi, sans vous informer seulement si je le mérite. .. Ma sœur, je vous en conjure, ne me faites plus de
HEGESIPPE MORKAUj
pareils envois, je n'aurais pas le courage de refuser, mais je souirrirais. . .
Ne vous élonncz pas, ma sœur, si j'ai gardé le silence depuis l'envoi de voire paquet. Malgré le plaisir qu'il m'a dû faire, j'ailendais de vous quelque chose qui devait m'en causer plus encore : une lettre. J'ai été d'ybord fort surpris et fort inquiet de ne vien trouver, après avoir fouillé avec tant de soins les plis de l'enveloppe. Je soupçonnais même que vouséiiez peut-être fâchée contre moi. L'envoide l'argent pouvait, à larigueur, se concilier avec celte idée; mais, après un peu de réflexion, un cadeâu de ileurs me semble avoir quelque chose de trop caressant pour laisser subsister un pareil soupçon. Je ne crois pas à la haine: mais que dois-je croire? Votre lellre aurait-elle clé t garée? llntez-vous bien vile, je vous en prie, de dissiper ou de fixer mes inquiétudes.
Je viens vous demander encore ce que
LETTRES. yy
VOUS ni'uvez tant de fois refusé : un conseil. Que dois-je faire? que puis-je faire? Consultez TOtre jugement et votre cœur, et répondez-moi. Ne craignez pas de choquer mes affections ou mes antipathies, ni de vous charger devant moi d'une pénible responsabilité. Dussé-je y trouver le malheur, je marcherai avec plus de foi et de courage dans la route indiquée par mon ange gardien.
Vous me trouvez sans doute bien coupable, chère sœur ; il y a si longtemps que vous n'avez reçu de mes nouvelles ; pardonnezmoi et surtout ne prenez pas mon silence pour un signe d'oubli ou de froideur. Jamais vousne m'avez éléplus chère. Jamais je n'ai caressé votre image et évoqué mes souvenirs de bonheur avec plus d'amour, car jamais je n'eus plus d'occasions de sentir le vide immense qui se fait dans ma vie. Jem'enmiie, je m'ennuie: Or, en vous écrivant, il eût fallu mentir ou bien vous affliger en vous répétant cette éternelle complainte. Je suis
lUU HEGESIPPEMORKAU.
accablé de chagrins pour des causes dont vous ignorez la moitié ; il vous sérail tout à fait impossible de porter remède au mal, et il me faudrait de vous mieux qu'un entretien par lettre pour me consoler. Cependant, je vous écris, je l'avoue, sous l'inspiration d'un moment de joie : je viens de voir madame Guérard; elle a passé près d'une heure avec moi dans mon exécrable chambre , devant laquelle elle passait pour aller voir son fils. Elle m'a promis de revenir aujourd'hui. Je l'attends.
Paris, 24 juillet 4837.
Vous me demandez si bien pardon du retard que vous avez mis à me répondre, que je n'ai pas le courage de vous en vouloir ; et pourtant je l'avoue, votre long silence m'avait beaucoup inquiété et affligé. Je croyais que vous n'aviez pas reçu ma lettre, ou que vous ne m'aimiez plus. J'accueillais cette dernière supposition avec plus de douleur
L E T T R E S . lOi
que de surprise. Je sens bien, ma sueur, que la persévérance de la fortune à nie poursuivre (lisez : à me mallraiter) peut décourager l'affection la plus sincère et la plus dévouée ; il parait que vous non plus, vous n'êtes pas Leureuse: tous les vôtres sont malades, ditesvous. Vous étiez née , bonne Louise, pour remplir le rôle de consolatrice des aflligés, et l'on dirait que le sort s'amuse à accumuler lesdouleurs autour devons pour ne pas laisser vos nobles facultés oisives. V^ous craignez pour le physique de voire enfant , pauvre mère ! mais si son moral est beau , comme on le dit!... Adieu! j'embrasse avec ardeur l'espérance de vous voir avant la fin de l'année; je crois que mon isolement est la source de tous mes maux. Je crois que si j'étais avec vous, ma vie, qui me semble un désert, me paraîtrait un jardin enchanté. Adieu! ma sœur! adieu et au revoir ! Ayez la bonté de me répondre sans larder longtemps...
102 HKGÉSIPPEMOREAU.
l'aiis, \i février 1838.
Ponne sœur.
Il y a déjà longtemps que j'aurais dû vous écrire, mais vous ne m'en voudrez pas , je l'espère, de celte nouvelle négligence, accoutumée que vous êtes à me pardonner. Vous vous enquérez d'un notaire ou exnotaire dont je vous ai parlé; je n'ai plus rien de commun avec lui , et , si je ne me trompe, voici pourquoi. Ce monsieur, veuf et pas trop vieux encore, a jugé à propos de se donner une maîtresse (ce qui, je l'avoue^ m'a scandalisé médiocrement); par malheur, celte dame, avant d'atteindre au grade suprême du notariat, avait quelque temps rampédansles plus basses régions. Un mien ami, clerc de notaire, en sait quelque chose. Or, cette dame a su que je savais tout ce que sait le jeune bazochien... et voilà comment j'explique le refroidissement dudit (style de notaire) à mon égard. Quant à M. li. et à madame E. F. , tout porte à croire qu'ils
m'ont aussi planté là. M. B., parce que mes idées choquent les femmes. Je sais qu'il dit de moi : « C'est un Jean-Jacques Rousseau manqué. » Madame E. F. , je ne sais pas précisément pourquoi, mais je le soupçonne fort. Cette dame est esclave du respect humain, et ses amies, à qui sans doute je n'ai pas eu le bonheur de plaire, lui auront fait quelques plaisanteries à propos de moi...
Du reste, l'engouement de madame E. F.
pour moi m'avait toujours étonné , et un malheur prévu n'en est presque pas un... Adieu! ma sœur, ma bonne sœur ; je souhailo que ma lettre vous trouve à l'adresse que je lui donne. Peut-être est-il trop tard ; peutêtre n'êtes-vous plus ou u'êtes-vcus pas encore à Troyes. J'ai peur. Vous allez me répondre bien vile, n'est-ce pas? afin de me tirer d'inquiétude.
Je vous aime et vous ensbrasse bien tendrement.
H. M0RE.\l.
101 HÉ G É s I PPE M O RE AU.
.4 Madame Favier.
Paris, 30 juin 1830.
Madame,
J'espère que vous avez compris les motifs du silence auquel je me suis condamné depuis longtemps. . . , depuis la lettre où vous niefaisiez de justes reproches en me menaçant de votre abandon ; je n'ai pas été fort heureux, mais ne voulant pas appeler d'une sentence que je méritais , j'ai dû vous épargner des aveux et des plaintes qui auraient paru des demandes ; après tant de bienfaits, je serais honteux de vous en faire. J'attendais donc, pour vous écrire, le moment où j'aurais quelque chose d'heureux à vous apprendre, et je crois qu'il est arrivé. . . Je n'ai besoin de rien pour le moment, que de vous exprimer le respect et la reconnaissance, avec lesquels je suis toujours. Madame et chère bienfaitrice, votre très-hunible et très-obéissant serviteur. H. MOREAU.
Si vous pouvez, parlez un peu de moi à M. et Mme Guérard.
A M. et Madame Guéravd.
Paris, 3 septembre 1830. Monsieur, Pardon si je n'ai pas profilé plus tôt de la permission que vous m'avez donnée de vous écrire. Je ne connais pas votre nouvelle adresse, ce qui m'a forcé jusqu'ici de reléguer votre nom, comme celui de madame Guérard, dans le post-scriptttm des lettres que j'adressais à madame Favier. Je n'ai pas oublié que vous m'avez invité vous-même à recourir à vous, quand il s'élèverait quelques nuages entre elle et moi. Ce moment est arrivé, et je vous écris, à tout hasard, à l'adresse de M Vaché. M^^ Favier n'ignorait pas, en m'envoyant à Paris, que mon peu d'habilelé dans mon état m'obligerait plusieurs fois à subir des secours étrangers pour subvenir à mes besoins. Aussi elle m'avait autorisé, avec une bonté dont je garde la plus vive reconnaissance, à toucher entre les mains de madame Daubonneau, £on amie, jusqii'à 300 francs par an. Le manque
lOG H E G E s I P P E M O R F. A U .
d'ouvrage dont j'ai souffeil plusieurs fois, les derniers événemenls qui ont bouleversé tous les ateliers..., tout cela m'a forcé de faire à madame Daubonneau plusieurs visites aussi pénibles pour moi que pour elle. Enfin, j'ai l'espoir de quitter un mélier qui ne me convient sous aucun rapport... Madame Daubonneau, dont j'ai subi l'aversion par la rudesse de mes manières, m'a refusé tout net le reste de la somme que vous me donnez, et, sur ses rapports, madame Favier a confirmé le refus de la façon la plus désespérante, et pourtant c'était la dernière fois que j'avais à l'importuner de pareilles demandes; mais je n'accuse de sa rigueur qu'une iniluence étrangère, et j'ai l'espoir que vous pourriez contribuer à la détruire. Si vous axiez l'occasion et la bonté de l'essayer, il serait très-imporlanl, à ce qu'il me semble, qu'elle ignorât que je me suisplaint directement à vous; pour peu que le retour de son amitié et que l'emploi que l'on m'a promis se fassent attendre, je me trouverais
dans une situation tiès-pénible. 11 suffirait d'une vingtaine de francs pour m'en tirer provisoirement. J'attends votre réponse. J'ai cru que je pouvais user, à l'égard de mes premiers bienfaiteurs, de la franchise à laquelle ils m'ont accoutumé. Dans une autre circonstance, celte lettre aurait été consacrée tout entière à leur exprimer combien je les aime.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur et Madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur. IL Moreav.
J'envoie mille baisers àCharles et Alexandre; en attendant mieux.
Paris, mercredi 8 février 1837.
Madame, J'ai reçu, il y a aujourd'hui quinze jours, une lettre où vous m'annonciez un envo' d'argent. M. Guérard, qui en est porteur, n'a parlé de rien à Loyson. Vaché a répondu aux réclamations de ce jeune homme qu'il
ignorait tout ce que cela voulait dire, et M. Guérard qui devait, disait-il, repasser et me voir à Paris, dans la hui'aine, nem'apas encore donné de ses nouvelles ; de plus, quand j'interroge Vaché, il me répond par des demi-mois. Certes, Madame, je n'ai rien à réclamer de vous, et pourtant je ne puis m' empêcher, en pareille circonstance, de solliciter de votre complaisance au moins un mot d'explication. Si vos intentions à mon égard sont changées ou modifiées,je ne comprends pas ce qui vous empêche de me le dire franchement. Si je n'ai à soulTrir que d'un délai, vous auriez été bien bonne de m'en avertir d'avance. J'aurais donné sur-lechamp mon manuscrit à l'imprimeur, sauf à recourir, en cas de frais préliminaires, à la générosité mille fois éprouvée de Loyson. Quelle que soit votre réponse. Madame, elle me sera précieuse ; car elle me tirera d'une incertitude fort pénible. J'espère que vous comprendrez bien ma position, et que vous me pardonnerez mes imporlunités.
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Je vous embrasse avec reconnaissance.