A M, Ange Blaizc fils
Paris, 9 septembre 1846.
Ma santé ne se rétablit pas, je passe une partie des nuits debout, et la goutte, qui m'avait quitté pendant quelques jours, est revenue sitôt que j'ai voulu marcher. Tout cela augmente le désir que j'ai de me retirer à la campagne; mais encore pour ne pas s'exposer à des regrets, faut-il être un peu commodément, et je conçois à merveille que la recherche d'un endroit qui offre à peu près ce qu'on souhaiterait,
ŒUVRRS INKDITKS DE LAMENNAIS 20!
exige du tfînips. Nous savons déjà que le vieux caslel de Lanrigan ne convient pas. Le Bourgneuf est triste et présente un autre inconvénient, qui est que Ton serait logé dans les bâtiments mômes d'exploitation, et dès lors assez désagréablement. Reste donc Tremaudant. Je le préférerais de beaucoup à cause de la maison séparée des fermes, disposée pour habitation de maître et spacieuse. La question est de savoir si le nu-propriétaire et l'usufruitier voudront vendre, pourront s'entendre pour cela, et accepteront un prix raisonnable. Ton bon père me propose de bâtir sur la Chaise, et, à défaut de Tremaudant, cela me conviendrait fort, n'était que, vu la lenteur de ce genre de travaux dans notre pays, je ne crois pas que la maison commencée au printemps prochain, pût être occupée avant deux ans, c'est-à-dire avant la fin de 1 848 au plus tôt, ce qui serait une bien longue attente dans l'état de santé qui est devenu le mien. Si Tremaudant n'est pas abordable, peut-être sera-l-ilbon de chercher dans un rayon plus étendu. Dis-moi ce que tu penses de tout cela.
Béranger éprouve de fois à autre des douleurs de jambes, qui pourront bien finir comme les miennes par une goutte caractérisée. 11 retourne h Passy, de sorte que je vais me trouver bien seul. On me mène quelquefois en voiture dîner, mais je m'en trouve toujours mal.
Je vous embrasse tous tendrement.
37 i. — A M. Dcssoliaire,
Paris, 28 septembre 1846.
Je vous remercie, mon du r monsieur Dcssoliaire, d'avoir pensé à mes vêtements d'hiver; mais je n'aurai besoin de rien cette année; j'ai deux gilets et doux pantalons, Tun vieux.
l'autre neuf, et cela me suffira. Quant au paletot, j'en ai un aussi, qui n'a pas été fait pour moi, à la vérité, mais qui m'ira très-bien, lorsqu'on l'aura un peu raccourci et rétréci. On m'a fait également cadeau d'une robe de chambre.
Ma santé n'est pas bonne ; j'ai la tièvre presque toutes les nuits. 11 est arrivé de grands malheurs dans ma famille. Une de mes nièces, après avoir perdu un de ses enfants, a perdu son mari, jeune homme de trente-quatre ans, jusque-là trèsrobuste. 11 a succombé en quelques jours à une fièvre pernicieuse, laissant après lui cinq pauvres petits orphelins. La Providence veillera sur eux, comme elle veillera sur vois, quelles que puissent être les persécutions que l'on vous suscite. La puissance des méchants a des bornes que Dieu ne lui permet point de dépasser. Marchez dans la voie droite, dans la justice et dans l'amour, plaignant ceux que leurs erreurs et leurs mauvaises passions détournent de cette voie, car ils sont réellement bien à plaindre, et par le trouble et la souffrance qu'enfante en eux la haine, ils commencent à recueillir dès ici-bas le fruit de leurs œuvres. Sans abandonner un seul instant la vérité et sa sainte cause, gardezvous d'un zèle trop ardent qui vous créerait des ennemis sans profit pour ceux que vous avez à cœur d'instruire. Jésus- Christ disait à ses disciples : « Ayez la prudence du serpent et la simplicité de la colombe. » Qui se précipite, tombe; qui marche, arrive : et la charité par-dessus tout.
Dites à tous vos amis que je me souviens d'eux, et que je prie de tout mon cœur le Père céleste de les bénir. Votre bien afCectionné.