‹ Œuvres inédites de F. LamennaisChapitre 110 sur 180 · Au même · texte numérisé non relu

Au même

Paris, 21 mars 18 i7.

Vous avez très-bien fait, mon cher monsieur Dessoliaire, de retarder votre voyage à Paris. La misère est affreuse par-

tout, et si nous n'avions pas l'espérance d'une baisse par l'arrivage des blés étrangers, on ne pourrait calculer les suites (1 lin [laicîil état de choses. Quelque profond que soit le mal (lui travaille la société actuelle, croyons fermement qu'il aura un t(;rme. Mais ce terme, il faut le préparer; c'est notre devoir à tous. Comme vous le dites fort bien, l'égoïsme des riches, l'ignorance des pauvres, voilà les deux sources principales des soulfrances qui s'aggravent journellement. Les pauvres n'entendent guère d'autre parole que celle des sectaires qui leur prêchent les maximes les plus anti-sociales et les plus immorales, lesquelles malheureusement font do rapides progrès dans .une portion du peuple aveuglé par de fastueuses promesses. Il ne voit pas que l'abolition de la propriété concentrée tout entière dans les mains de l'État, le rendrait plus esclave de celui-ci que le nègre l'est du planteur. Au lieu d'être exploité par plusieurs, auxquels encore on peut quelquefois échapper, il le serait, sans mesure et sans remède, par le Pouvoir et par les agents du Pouvoir. Condamné aux travaux forcés^ recevant la ration que ses . maîtres daigneraient lui donner, il n'aurait pas môme la consolation de la famille ; car la famille est aussi un abus, une vieillerie qu'il faut réformer. Simple instrument de reproduction, la femme passerait des uns aux autres, suivant tous les caprices de l'inconstance humaine, et les enfants appartiendraient, comme les petits de la béte de labour, au propriétaire, à l'État. Voilà ce qu'on prêche, ce qu'on écoute et ce qui m'effraie pour l'avenir. Un matérialisme funeste autant qu'il est abject, s'efforce de transformer l'homme eu animal, et beaucoup ne sont que trop disposés à se prêter à l'expérience. Nos pères ont combattu pour conquérir leur liberté, parce qu'avec une vraie liberté et le devoir dans le cœur, on a bientôt tout le reste; aujourd'hui l'on cherche

avec passion, au-dessous de toutes les servitudes connues, une servitude plus grande. Cet égarement ne saurait être long : plus il est monstrueux, plus sa durée sera courte.

Ma santé n'est pas bonne; c'est cependant plutôt de le faiblesse et de la souffrance, qu'aucune maladie positive. Bien des choses affectueuses à nos amis. Je suis de tout mon cœur à eux et à vous.

Page 1