A Vabhé Jean
Paris, 28 juin 1848.
Je reçois ta lettre du 25. Celle de la Martinique est consolante. Ici nous venons d'avoir un combat terrible de quatre jours provoqué depuis longtemps parles hommes au service des divers prétendants. Ils ont exploité la faim du pauvre peuple qui, à son insu, était leur instrument. Il cherche de tous côtés un remède a sa misère, et cette pensée l'agite vaguement. Le pouvoir, en ce moment, est aux mains des réactionnaires. Ils veulent tuer mon journal, ce qui ne leur sera pas difficile, car de défense possible il n'y en a point. Mais combien de temps durera leur règne? Pas même quelques mois. Ils n'auront réussi qu'à changer le caractère de la révolution et à préparer leur propre châtiment, car des représailles terribles sont désormais inévitables. Nous sommes.
pour longtemps peut-être, destinés à vivre sous une suite de pouvoirs dont aucun ne pourra durer. La période de dissolution est ouverte et ne se fermera pas de sitôt. Nous passons d'un monde dans un autre monde par des routes que nul n'a frayées.
Ma santé se soutient malgré un travail de quinze heures par jour, ou plutôt ce travail l'a rétablie. Lr'activité m'est bonne. Ce que les choses deviendront prochainement, nul ne le sait. Nous vivons au milieu des incertitudes de la guerre. N'étaient les souffrances du pauvre peuple, qui me torturent l'âme, je m'arrangerais assez de cet état, car il y a une grande joie à combattre le mal. J'aime d'ailleurs à semer, la semence lève tôt ou tard. Si la liberté périssait pour un temps, ce temps j'irais le passer je ne sais oii, hors de France. Tout me sera bon, pourvu que je ne voie pas de près les maux de la patrie, quand je ne pourrai plus rien faire pour elle.
Adieu, soigne ta santé et ne va pas retomber par ta faute, quoique, à vrai dire, ce qu'il y ait de mieux, selon le mot de Terlullien^ est de sortir le plus vite possible de ce triste monde, pourvu toutefois qu'on puisse se dire que le devoir ne nous y retient plus. Je t'embrasse de cœur.