Au même
Rome, le 24 juillet 1824.
Je m'ennuie si fort dans cette ville, oii l'on ne peut presque pas sortir à cause de l'excessive chaleur, que je me suis décidé à faire le voyage de Naples. La route est très-sûre en ce moment, et en prenant une place dans le courrier, on arrive en 36 heures. Ne sois pas du tout surpris, si tu es quelque temps sans recevoir de mes lettres, parce qu'il est probable que je ne t'écrirai pas avant mon retour de Naples, et que de cette ville je ferai peut-être une excursion en Sicile, 011 l'on se rend facilement au moyen d'un bateau à vapeur qui fait régulièrement le service de Naples à Palerme. Cependant je n'ai encore là-dessus aucun projet arrêté. Nous avons passé cette semaine trois jours à Tivoli. Il y a des choses curieuses à voir dans ce lieu, et l'air y est plus frais qu'ici. Peut-être reviendrai-je par Venise, le Tyrol et le Rhin. Voyageant pour la dernière fois, j'aime mieux dépenser 50 louis de plus, et voir tout ce que je serai bien aise d'avoir vu. Ce sera pendant longtemps un sujet agréable d'entretien h la campagne. J'espère que cette lettre te parviendra avant que tu aies quitté Paris. Je t'y retrouverai dans le mois d'octobre, et nous concerterons alors nos arrangements futurs. Du repos, voilà ce que je désire, et ce que j'espère enfin trouver. Plus on voit le monde , plus on s'en dégoûte. Les hommes, à quelques nuances près, sont les mêmes partout , occupés' d'eux-mêmes , de leurs affaires , de leurs petites ambitions, de leur petit amour-propre, et ne
concevant pas que le bien puisse ôire ainrié pour le Wuiu. C'est leur nature, on ne les corrigera point. Le mieux est de les laisser faire, et de vivre à l'écart avec des livres et quelques amis. Il n'y a point de plus grande sottise que de tant s'occuper des sots, à moins que cène soitpour en rire et pour s'amuser au coin de son feu. Si nous pouvons nous fixer habituellement à la Chênaie, je finirai d'abord VEssal, et puis je m'occuperai tout à mon aise d'un autre grand ouvrage, dont j'entremôlerai la composition d'un travail plus selon mon goût. Mais je ne veux pas, même pour cela, m'astreindre à aucune gêne, j'en suis las. Je finirai ou ne finirai point, peu importe.
Mille amitiés au cher M. de Senfft, au chevalier d'Harmensen, à M. de Salinis, à M. Gerbet, à Mahony, enfin à tous nos amis. Je n'écris point en Bretagne, ainsi tu y donneras de mes nouvelles. Mande-moi si Ange avance dans la construction de sa maison. Je voudrais bien quïl pût Thabiter l'année prochaine. J'embrasse les enfants ; souvenir à Jeau-Marie, à M. Bottrel, et à nos bonnes dames de la rue des Postes. Tout à toi bien tendrement in Christo et M.