‹ Œuvres inédites de F. LamennaisChapitre 142 sur 180 · A M. Elle · texte numérisé non relu

A M. Elle

Paris, 4 juillet 1850.

J'ai, en effet, été souffrant, mon cher Elle, mais je me trouve mieux maintenant. Si Tâme était tranquille, le corps serait assez bien. Mais comment résister à la douleur profonde qu'inspire le spectacle que nous avons en ce moment sous les yeux? Jamais le monde ne vit rien de semblable, et je ne sache rien d'aussi effrayant que le crime à l'état d'imbécillité. Les hommes qui poussent chaque jour, dans leurs passions aveugles, la France vers l'abîme, ne se doutent pas qu'ils préparent leur propre châtiment, châtiment terrible, car l'oppression sans mesure amènera des représailles sans mesure aussi. En fermant la voie au progrès pacifique, on suscite au sein des masses des idées de violence et des colères ardentes, dont il est trop à craindre que l'explosion n'enfante prochainement des désastres incalculables. Un funeste esprit de jacquerie fermente parmi les paysans dans une partie de la France. Ils se consolaient de leurs maux présents par l'espérance du meilleur avenir que leur promettait le suffrage universel. Privés aujourd'hui de leur droit, jetés hors de la société, ils en appelleront à la force et s'armeront de leurs

fors commo les esclaves au temps de Spartacus. Voilà où

nous conduisent les insensés qui

se sont

emparés du pouvoir, larves hideuses qui, se glissant à travers les fissures de ce grand tombeau qu'on nomme le passé, s'efforcent d'y attirer les peuples, pour se repaître d'eux au fond de la solitude et de la nuit.

Il règne une division profonde entre les trois fractions réactionnaires. Le Président, convaincu enfin qu'il ne peut pas compter sur la majorité pour l'accomplissement de ses desseins personnels, dit hautement qu'il se passera d'elle, et qu'il fera ses affaires tout seul. Il peut en avoir la pensée, mais la puissance, oii la prendra-t-il? Toujours résulte-t-il de là que l'incertitude du lendemain tient en suspens tou'.es les affaires, et que la misère augmente en des proportions effrayantes par le manque de travail. Chose inouïe, notre gouvernement n'est, dans ses deux branches, qu'une conspiration permanente, une menace perpétuelle de révolution. Voilà, jusqu'ici, avec la destruction de toutes les libertés, le titre le plus clair des royalistes à la reconnaissance pu])lique.

M. Barbet me charge de vous dire mille choses amicales de sa part. 11 se porte assez bien, malgré la chaleur qui ne va pas à son tempérament.

A vous de cœur, mon cher Elle.

Page 1