M. Elle
Paris, 2 janvier 1851.
M. Barbet, Faure et moi, nous avons hier, mon cher Elie, ouvert Tannée en présence de votre excellent pâté de bécassines, qui a été jugé supérieur à tout ce que Ton connaissait de pâtés. Nous avons tous bien regretté que vous ne fussiez pas là, et votre santé a été portée plus d'une fois. Puissent avoir été agréés là-haut les vœux que de si bon cœur nous avons formés pour vous.
Les éclaircissements que vous me demandez sur quelques points do ma philosophie, dépasseraient de beaucoup les bornes d'une lettre. Mais je garde la vôtre pour qu'elle serve de texte à l'entretien que nous aurons sur ce sujet à votre premier voyage à Paris. Plus il sera prochain, plus jen serai heureux.
L'année où nous entrons se présente sous un aspect fort triste. En fait d'oppression et de corruption, il semblerait qu'on ne puisse aller au-delà, et cependant on ira encore et toujours plus loin, car il est impossible de s'arrêter sur cette pente. Ce qui s'accumule de colère dans la masse de peuple est incalculable. J'en crains l'effet à l'heure de l'inévitable réaction. Au reste, l'esprit démocratique fait d'immenses progrès dans l'Europe entière. La vieille société n'a plus d'autre base que la pointe de quelques milliers de baïonnettes. Et qui peut dire au jour du combat ce que feront les armées elles-mêmes? Le souffle de l'avenir passe aussi sur elles, et lorsqu'il les aura pénétrées, tout sera dit. L'œil fixé sur la France, les nations attendent; aucune ne remuera qu'elle n'ait donné le signal. Ceci est un grand point, car le succès dépend de l'ensemble et de la simultanéité des efforts.
Bien à vous de cœur.