Elie
Paris, 2 aviil 1852.
Je comprends à merveille, mon cher Elie, que Tisolement où vous vivez dans votre petite ville de Montreuil, vous pèse. Je n'y vois qu'une compensation, c'est que, plus séparé des hommes et des choses, vous pouvez aussi plus aisément vous distraire des tristes pensées que ce spectacle fait naître. Pour moi, je le fais autant que je le peux ; voilà quatre mois que je n'ai lu de journaux... Ce désir d'ij^norcr n'empêche pourtant pas qu'on ue sache en gros ce qui se passe. Il y a Irop d'échos i)()ur que quelques-uns ne viennent p;is jusqu'à v<uis. En ce moment, les re^Mrds sont tournés sur la Bourse, où il se jnue un jeu cirréné dont les conséquences elîraienl. La (luestion est de savoir qui sera finilement ruiné on des banquiers détenteurs dis titres dont ils soutiennent à grands frais le ccurs, ou des petits capitalistes
entre les mains desquels ils cherchent à les placer. La bêtise de ceux-ci encourage Tespérance des autres. En dehors de l'agiotage, point d'affaires, parlant point de travail, aussi la misère est-elle extrême.
La méfiance de l'avenir est universelle ; personne ne croit à la durée d'un état si violent. Pour moi, qui voudrais que l'expérience fût assez longue pour être complète, je souhaiterais beaucoup que le mouvement fût plus modéré. Je trouve qu'on va trop vite, qu'on choque trop d'intérêts, qu'on bouleverse trop de choses à la fois, sans que l'on voie au profit de qui. Quoi qu'il doive arriver, il est du moins extrêmement désirable que la raison publique, froide et calme puisse, à fin de compte, juger un système de gouvernement, la régulière évolution d'une pensée politique et économique, et non pas d'incohérentes mesures dont la liaison et le but échappent à tous les esprits.