OBJET ET PLAN DE CET OUVRAGE
Il y a six mille ans qu'il existe une Société humaine variable dans ses formes, selon les temps, les lieux, les circonstances, mais immuable pour le fond. En aucun âge, sous aucun climat, l'homme ne se montre isolé et se suffisant à lui-même : toujours on le voit uni à Thomme par des rapports qui ne changent point, et qui le constituent tellement ce qu'il est, ce qu'il doit être quand rien ne contrarie le développement de ses facultés, qu'à peine peut-on encore le concevoir comme être physique, comme une simple brute privée de langage, de la pensée et de l'instinct moral, dès qu'on le suppose séparé du tout auquel irappartient, et qu'on appelle famille, tribu, peuple, ou d'un nom semblable. Quelle que soit la cause de ce fait, si digne d'être mé-
dite profondément, il est certain, nul ne le conteste, jamais on n'y découvrit aucune exception. Le lien religieux et civil, caractère ineffaçable de la nature intelligente, rattache à l'humanité les hordes les plus sauvages et les races les plus dégradées. Très-inférieur sans doute, leur état néanmoins ne diffère du nôtre que par son imperfection relative : c'est toujours essentiellement le même mode d'existence.
Après une expérience si longue, si frappante, il semble que les hommes devraient avoir des idées précises et arrêtées sur ce grand phénomène de la vie sociale. Il n'en est pas ainsi cependant. Parcourez les écrits des publicistes qui ont traité, depuis trois siècles, cet important sujet ; loin d'y trouver une doctrine constante et uniforme, ils ne vous offriront guère qu'un amas de principes incohérents, d'assertions contradictoires, avancés avec une morgue dogmatique imperturbable : de sorte qu'à l'aspect d'un si profond désordre de pensées, de tant d'orgueil et de tant de faiblesse, on est contraint de reconnaître que le monde va indépendamment de nos conceptions, et en vertu d'une sagesse au-dessus de la nôtre.
Les Grecs, sous le double empire de leurs institutions mobiles et de leur philosophie inquiète, dissertèrent beaucoup et conclurent peu. Ils se perdirent généralement, comme les poli ques de l'époque actuelle, dans d'interminables discussions sur les diverses formes de gouvernement : discussions stériles qui n'apprennent rien de ce qu'il serait utile de savoir, qui ne font pas qu'on ait un gouv ernement meilleur, mais qui dégoûtent de celui qu'on a.
Le christianisme, en unissant la science de Dieu à la science de l'homme, développa des idées plus justes, plus étendues et plus élevées. La notion du droit, épurée, approfondie , cette sublime notion qui comprend tout l'ordre, répandit une vive lumière sur les différentes branches de con-
naissances morales. C'est alors que lurent posés les \rais fondements de la théorie sociale, que la Réforme ébranla quelques siècles après.
De nos jours, on a remis en doute ce qui semb'ait le plus irrévocablement décidé par Texpérience et la raison de tous les temps. La société est-elle dans la nature de l'homme? y doit-on voir un perfectionnement ou une dégradation de son état natif? Supposé qu'elle soit naturelle et nécessaire, en quoi consiste-t-elle essentiellement? A-t-elle des lois fondamentales immuables, et quelles sont ces lois? Qu'est-ce que la souveraineté? Peut-il en exister de légitime? D'où tire-telle son origine? En qui réside-t-elle ? A-t-elle une règle? A-t-elle des limites ? Quelles sont ces limites et cette règle? Le souverain possède-t-il des droits qui ne dérivent pas du peuple? Les peuples en ont-ils qui ne dérivent pas du souverain ? Y a-t-il même un droit public, une loi de justice obligatoire ? On dispute sur tout cela.
Une des causes principales de ces étranges égarements de l'esprit, c'est qu'on a voulu résoudre par le pur raisonnement des questions insolubles par cette voie; on a livré au jugement de chacun et au hasard de ses syllogismes, ce qui ne peut pas être jugé, mais doit être admis comme la base même de la raison, sous peine d'une incertitude éternelle : manière de philosopher particulièrement propre aux siècles de décadence, et dont il importe, sous plusieurs rapports, de montrer le vice et le danger.
Toutes nos connaissances se divisent en deux ordres inséparablement liés ensemble, et néanmoins parfaitement distincts : l'ordre de croyance ou de foi (l), et l'ordre de science
(1) Il est devenu nécessaire d'avertir qu'il ne s'agit point ici de la foi théologique ou divine, qui est une vertu surnaturelle. Nous entendons par foi l'adhésion de l'esprit à ce qui est attesté par une aulorilé extérieure. Les croyances univer- »ielles n'ont pas d'autre fondement. Elles ne reposent sur aucunes preuves ra-
OU de conception. Il existe des faits généraux et permanents, des idées universelles que jamais aucun homme, jouissant de sa raison, ne révoque sérieusement en doute, et qui forment partout le fonds invariable de l'intelligence humaine. Ces faits, ces idées comprennent tout ce qu'il est indispensable à l'homme de savoir, tout ce qui lui est nécessaire pour vivre de la vie physique, morale et sociale, par conséquent toutes les lois essentielles de son être. A quelque époque qu'on remonte, on les trouve établies dans les esprits. Chaque génération les reçoit de la génération qui a précédé, et les transmet, telles qu'elle les a reçues, à la génération qui succède. On ne les démontre point, on les croit : et comme il n'y a rien d'antérieur dans la raison, comme tout ce qui n'est pas elles se déduit d'elles, et s*appuie sur elles, rien n'est vrai si elles ne le sont pas. Nulle pensée particulière, nul raisonnement ne saurait prévaloir contre elles : ce qui leur est opposé, par cela même est faux et ne peut être que faux : elles sont pour nous la source primitive de toute connaissance, le type de toute vérité, la base de toute certitude. Mais si l'homme est dans la nécessité naturelle de croire, il est aussi dans sa nature de chercher la raison de ce qu'il croit, c'est-à-dire, de chercher à le concevoir plus complètement; il est dans sa nature d'étendre ses connaissances, à l'aide de l'observation qui multiplie les faits, et de la réflexion qui les rapproche, les combine, en découvre les rapports, et ajoute ainsi aux vérités qu'il possédait déjà, des vérités nouvelles qui n'en sont que le développement. Tel
tionnclles, puisque toute preuve suppose des vérités admises ou crues antécédemment. Elles ne reposent pas non plus sur l'évidence individuelle ; car plusieurs de ces croyances ne sont nullement évidentes par elles-mêmes, et d'ailleui-s l'évidence réelle ne peut être distinguée de l'évidence trompeuse, que par le témoignage qui nous instruit que ce qui paraît évident à tel ou tel homme, paraît également évident aux autres hommes ; de sorte que l'adhésion universelle est toujours le dernier et l'unique motif certain de croyance.
[.ŒUVRES INÉDITES DE LAMENiNAIS 301
est l'ordre de science ou de conception, étroitement lié ;i l'ordre de loi, et comme l'eilet l'est à sa cause.
Les sciences physiques ne différent pas à cet égard des sciences morales. De la môme manière que celles-ci et au même degré, elles reposent sur un ensemble de notions et de faits universellement crus sans aucunes preuves rationnelles (i), et tenus néanmoins pour si certains, en vertu de cette seule croyance, que quiconque les nierait ou en douterait, serait déclaré atteint de folie.
Prenons pour exemple la physiologie, dont l'objet est d'expliquer les phénomènes de l'organisation humaine. Elle commence par supposer les faits admis universellement, l'existence de l'homme doué de certains sens, soumis à la nécessité d'exercer certaines fonctions, de manger, boire, respirer, dormir; d'user de telles substances propres à sa nourriture, de s'abstenir de telles autres substances dangereuses, etc., c'est-à-dire qu'elle prend pour constater les lois de la vie physique, celles que partout la tradition enseigne à tous les hommes, et dont la connaissance leur est indispensable pour se conserver.
Or, ces lois que jamais personne n'a démontrées ni ne démontrera, appartiennent à l'ordre des croyances, et nous ne savons qu'elles sont en effet des lois invariables de notre nature que par le témoignage général. La science entière repose sur ces notions communes qu'elle ne crée pas, qui n'empruntent point d'elle leur certitude, qu'elle doit adopter comme l'ignorance même les adopte, parce qu'elles sont reçues universellement. Partant de là, le physiologiste recherche les lois secondaires qui dérivent de ces premières lois ; il s'efforce d'expliquer le mécanisme de leur action : voilà sa tâche.
(t) Nulla cnim est scicntia, que non ex pi'cœmitlentc cognitione orilur. Harvey, de Cire. sang.
Ainsi, essayant de pénétrer le mystère de la nutrition, il suit les aliments dans leurs transformations diverses jusqu'à leur mélange avec le sang, qui les porte aux organes qu'ils doivent réparer; et ses explications, ses théories peuvent être admises raisonnablement, si, fondées sur des expériences suffisantes en nombre et suffisamment vérifiées, elles sont a'ailleurs en harmonie avec les lois universelles qui servent de base à la science et n'en dépendent pas. Toute théorie, au contraire, toute explication opposée à ces lois et qui tendrait à les renverser, est démontrée absurde par cela seul et doit être rejetée sans autre examen.
L'application de ces principes aux sciences physiques ne souffre aucune difficulté; il n'est personne qui songe à les nier, personne qui s'en écarte systématiquement. Qu'un homme, en raisonnant sur les muscles locomoteurs, sur leur position, leur direction, vienne proposer aux hommes de renoncer à la station droite et de marcher à quatre pattes comme les animaux; on ne l'écoutera pas, on rira, et nul ne sera tenté, pour prendre un parti et pour prononcer un jugement, d'examiner les raisonnements anatomiques du physiologiste. La même chose arriverait encore plus certainement, s'il prétendait avoir découvert que le besoin de manger n'est qu'un vieux préjugé de nourrice, ou s'il conseillait de substituer l'usage des cailloux à celui du pain. Ici la raison est pleinement d'accord avec l'instinct physique et le désir; nulle passion ne l'altère, nul intérêt ne l'excite à lutter contre elle-même.
Il n'en est pas ainsi, lorsqu'il s'agit de ce qui touche aux penchants du cœur. Le devoir fatigue les enfants d'Adam ; ils n'en portent le joug qu'avec peine, et il y a quelque chose en eux qui les sollicite à s'en affranchir. Yoilà pourquoi souvent, dans les choses morales, au lieu de chercher, comme
en physique, la raison des faits généraux, des lois universelles et perpétuelles de la pensée de l'homme et de ses actions dans leurs rapports avec les autres hommes; en un mot, au lieu de s'appuyer sur l'ordre de croyance ou de foi, pour en déduire l'ordre de science ou de conception, on suppose d'abord celui-là douteux, et l'on s'efforce ensuite de découvrir par le raisonnement les lois mômes sans lesquelles le raisonnement n'a aucune base, ce qui conduit nécessairement à la négation de ces lois, par l'impuissance de les prouver, ou d'en trouver le fondement là où il n'est pas et ne saurait 'être.
Ce renversement d'idées, cette confusion de deux ordres essentiellement distincts, ou plutôt l'exclusion complète et systématique du premier de ces ordres, forme le vice radical de la philosophie moderne dont les doctrines devaient dès lors aboutir au scepticisme en ce qu'elles ont de spéculatif.
Il est temps enfm de sortir de ces voies d'erreur et de désordre, et de chercher dans les faits universels et permanents, expression des lois immuables de la société, la solution des grands problèmes qui agitent les nations chrétiennes. Tel est le but que nous nous proposons, et quand nous ne réussirions pas à l'atteindre, nous ne regretterons point nos efforts, s'ils en provoquent de plus heureux.
Notre ouvrage se divisera naturellement en trois parties, subdivisées elles-mêmes en livres et en chapitres, afin de diminuer, par des repos fréquents, la fatigue qui résulterait, pour le lecteur, d'une attention trop longtemps soutenue.
Dans la première partie, nous traiterons de la Société avant Jésus-Christ. Nous l'examinerons tour à tour chez les différents peuples, nous appliquant à dégager ce qu'elle offre d'invariable, de ce qui, divers suivant les lieux et suivant les époques, n'appartient pas dès lors à son essence, et dé-
pend de certaines causes particulières qui partout ont modifié le principe social, dont l'unité ne laisse pas d'être facile à reconnaître sous les innonabrables formes de son développement.
La seconde partie présentera le tableau de la société depuis Jésus-Christ. On y verra comment le Christianisme, sans rien changer à ses lois essentielles, perfectionna les institutions, affermit et régla le pouvoir, fonda la liberté, unit les peuples aux peuples, en les élevant à un degré de civilisation qui n'avait point encore eu d'exemple. L'histoire nous apprendra par quels moyens et malgré quelles résistances s'opéra cette création merveilleuse; et peut-être admirera-ton, en contemplant la longue et terrible lutte de la force contre le droit, ce qu'il y avait de puissance et de grandeur, en même temps que de salutaire à l'humanité, dans les maximes qui triomphèrent. Nous essayerons d'en expliquer l'ensemble, en exposantlesystème chrétien, presque inconnu de nos jours où personne ne songe à l'étudier dans les monuments des âges qu'on appelle si ridiculement barbares.
Enfin la troisième partie sera consacrée à l'exposition des causes, qui altérant peu à peu le droit chrétien en ont amené la destruction, que devait suivre le bouleversement total de la société. Nous examinerons ensuite les théories modernes, et en elles-mêmes et dans les applications qu'on en a fait à la constitution des États, et après avoir montré combien elles répugnent à la raison, nous ferons voir comment, par les principes qu'elles supposent, ou même qu'elles établissent expressément, elles servent encore à confirmer la nécessité des lois que partout et toujours on retrouve comme le fondement de toutes les associations humaines.
Nous espérons arriver ainsi à une doctrine claire, simple, solide, parce qu'elle ne sera que l'expression abrégée des
faits, unique base possible de la science, nous ne saurions trop le répéter, mais base inattaquable, à moins qu'on ne parte formellement ou implicitement de maximes qui renversent non-seulement la science de la société, mais toute science quelconque, toute vérité sans exception. Ce qui, par sa nature, restera soumis à la discussion et au jugement pleinement libre de chacun, ce seront nos réflexions propres, nos pensées particulières, en un mot tout ce qui appartient à l'ordre de conception , légitime domaine du raisonnement, où l'examen le plus rigoureux est indispensable pour élever, par Taccord des jugements, ce qui, jusque-là, n'est et ne peut être qu'un sentiment personnel dépourvu d'autorité, une pure opinion au rang des vérités reconnues certaines.
Toutefois, il nous semble utile de présenter d'abord quelques idées générales auxquelles on puisse rattacher les faits à mesure qu'ils se développent : car on doit comprendre que notre intention n'est pas d'écrire l'histoire, mais d'en offrir le résumé en ce qui tient aux lois constitutives de l'ordre social : travail immense sans doute et très au-dessus de nos forces, si le zèle ne pouvait peut-être suppléer en partie au talent. Nous sentons au moins qu'il nous est permis de répondre de deux choses, du soin que nous avons apporté à l'étude des monuments, et de notre parfaite bonne foi dans l'usage que nous en ferons. On n'a bâti que trop de systèmes pour flatter des opinions et môme des passions. L'intérêt a philosophé pour et contre les peuples, pour et contre les rois. Plus heureux, nous l'osons dire, nous n'avons en vue que la vérité et nous ne cherchons qu'elle, parce que nous ne désirons que l'ordre qui est le bonheur de tous. Le préjugé qui nous lira (et il y a des préjugés de bien des sortes) sera
certainement quelquefois blessé ; mais nous n'écrivons pas II. '20
pour lui plaire : ceci est un ouvrage de conscience, et c'est à la conscience que nous l'adressons.