‹ Œuvres inédites de F. LamennaisChapitre 167 sur 180 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

QUE l'État de société est naturel et nécessaire.

Nous ne ferons point cette injure à l'humanité de mettre en question la grandeur de l'homme, d'examiner sérieusement s'il naît pour vivre au fond des bois, sans relation avec ses semblables, sans parole, sans pensée, à peine l'égal des animaux qui partagent la même demeure, affranchi comme eux de tout devoir, comme eux privé de toute espérance. Laissons quelques philosophes abjects se placer avec orgueil dans la hiérarchie des êtres, à côté ou au-dessous de l'orang-outang, abjurer l'intelligence, et ne voir en ce don céleste qu'un caractère de dégradation (i). Ce serait aussi trop humilier, trop abaisser la raison que de la réduire à réfuter ces honteuses extravagances. Raisonne-t-on contre les insensés ? et qu'y a-t-il à dire à ceux qui nient l'instinct universel et les lois de la vie? Répétons plutôt ces belles sentences de la philosophie antique : « La société civile est dans la nature, « puisque c'est elle qui a formé les premières associations, « dont la cité est le complément. L'homme est sociable par « sa nature, car la nature ne fait rien en vain ; et seul il a « reçu, avec le langage, le sentiment du bien et du mal, les « connaissances du juste et de l'injuste (2). » Otez, en effet, les rapports sociaux, à l'instant tout cela

(1) L'homme qui pense est un animal dépravé. Rousseau.

(2) Ai'i.stol., De Repuh., lib. I, cnp. ii. — Gic, De legib, lib. I, cap. vu.

disparaît: plus de langage, car il n'y a de langage possible que dans la société, où il se transmet traditionnellement ; plus d'idées, car l'homme ne pense qu'à l'aide de la parole, €t les idées sont inséparables des signes qui les représentent, inséparables de leur expression ; plus de devoir, car le bien et le mal, le juste et l'injuste supposent des relations perçues par l'entendement, la notion de loi et celle de Dieu ; plus de conscience, car la conscience est le sentiment du bien et du mal, du juste et de Tinjuste antérieurement connus. Et cet être muet etstupide que la faim pousse vers sa proie, et puis que le sommeil engourdit jusqu'à ce que la faim le réveille encore, cette brute solitaire serait l'homme tel que le Créateur a voulu qu'il fût! Mais que dis-je? comment parviendrait-il même à cet état, si l'on ne prodiguait à sa longue enfance des soins aussi variés qu'assidus? Bien différent des animaux qui, presque en naissant, se suffisent à eux-mêmes, l'enfant ne saurait se passer d'appui pendant ses premières années. Séparez-le de la famille, il meurt : son existence est attachée à un sentiment moral, à cet amour que le temps n'use point, et que la Providence a mis dans le cœur du père et de la mère, comme le supplément de tout ce qui ne sera donné que plus tard au fruit de leur union.

On a douté, non sans motif, que l'homme, réduit au pur instinct, éprouvât le désir et recherchât l'occasion de se perpétuer. Il y a plus, on peut douter qu'à moins d'avoir reçu comme la fille sauvage dont Louis Racine a écrit l'histoire un commencement d'intelligence dans la société, il possédât ce qui est nécessaire à sa conservation physique. La vie n'es pas le simple résultat du mécanisme des organes, elle dépend encore, plus qu'on ne Timagine, d'une certaine action de l'Ame que la science n'explique pas, mais que l'expérience démontre. Toujours l'absence de la pensée entraîne un af-

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faiblissement de l'énergie vitale. La volonté, qu'on ne doit pasconfondre avec les appétits, semble en être aussi un des éléments. Rarement voit-on vieillir les malheureux frappés d'idiotisme, quoique environnés de secours étrangers. Que leur manque-t-il? le principe intérieur de la vie, le foyer d'oii rayonnent la pensée et la volonté, l'étincelle divine. Or^ suivant l'ordre naturel, la raison, l'intelligence se communiquentpar la parole, et lésâmes se fécondent mutuellement, comme un flambeau s'allume à un autre flambeau. Qu'on ne demande donc point ce que serait l'homme isolé de ses semblables. Ce qu'il serait? rien. Faites mouvoir un cadavre ; sera-ce Thomme ? La société lui est nécessaire pour se conserver, pour se développer : elle l'engendre à la vie morale ; sans elle ses plus nobles facultés resteraient éternellement inactives ; il n'aurait jamais l'idée de ce qu'il est, de ce qu'il doit être; jamais la vertu ne donnerait de prix à sa stérile existence; ses yeux voilés ne verraient que la terre, sur laquelle il passerait sans autre souci que celui d'une vile pâure, et encore supposons-nous gratuitement qu'une sorte d'instinct supplée en partie ce qui manque à cette créature dégradée. Donc, nous le répétons, l'état social est l'état naturel de l'homme. « Nous regardons, dit un ancien, comme (( l'état de nature pour toutes choses, celui où elles par- « viennent par un développement naturel et complet (I). » Cette grande loi de développement est le mode d'être essentiel de tout ce qui a commencé; elle embrasse, sans exception, toutes les existences que le temps mesure ; et la félicité qui nous est promise au-delà du tombeau, n'est qu'un développement éternel.

On a rêvé cependant un autre état de nature, dont, il est

(1) Aristot., uli svpra.

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-vrai, l'on ne trouve aucune trace dans l'histoire ; mais qu'importe? ce n'en est pas moins une hypothèse très-philosophique, puisqu'elle contredit formellement les traditions et les dogmes religieux de tous les peuples. Une des conséquences de cette hypothèse, c'est que Fénolon, Racine, Vincent-de- Paul, Pascal, seraient infiniment au-dessus du sauvage de l'Aveyron, véritahle modèle de la perfection humaine.

Que des esprits malades ou pervertis prennent en haine les bienfaits de Dieu, envient le sort des brutes, et tentent, si l'on peut ainsi parler, toutes les voies pour descendre jusqu'à ■elles, ce triste phénomène de bassesse et d'ingratitude doit inspirer encore plus de pitié que d'étonnement; car il n'est point d'excès oii l'homme ne se précipite, dès qu'il s'est une. fois affranchi de la règle. L'âme superbe qui veut être ellemême sa lumière et son bien, l'âme que la foi ne soutient plus, s'affaisse sous son propre poids, et alors des pensées étranges, des désirs prodigieux s'emparent d'elle. De laces systèmes chagrins, ces repoussantes théories que des insensés opposent à Tordre immuable, contre lequel ne peuvent rien ni les sophismes d'une raison en délire, ni les vœux d'un cœur dépravé. Il n'est pas donné à la créature de troubler à ce point les lois établies par l'Auteur des choses. L'univers périrait si, un seul moment, elles pouvaient être altérées en ce qu'elles ont de fondamental. Mais, émanées de la toutepuissance, perpétuellement elles se manifestent avec le caractère qu'elles tirent de leur origine, et déterminent sans jamais varier, les faits universels, expression de la nature des êtres.

Or, nul fait plus universel que l'existence de la société : en aucun temps, en aucun lieu, jamais l'homme ne vécut séparé des autres hommes : donc la vie sociale est une loi de son être, une nécessité de sa nature; et cette vérité certaine

par elle-même, cette vérité d'un ordre indépendant de nos conceptions, demeure éternellement ferme, quelques efforts que puisse faire le raisonnement pour l'obscurcir.

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