rabbé X
Paris, dimanche 16 mai 1823.
Nous arrivâmes ici, mon cher ami, jeudi matin vers huit heures. J'avais éprouvé en route, la première nuit, une indisposition qui n'a pas eu de suite. A présent, je suis bien, à la fatigue près. J'ai vu M. votre frère, l'abbé de Salinis et M. Waille; leur santé est fort bonne. Il n'en est pas ainsi de celle de notre bon M. de Senfft. Il est très-affaibli par un flux de sang, qui heureusement paraît arrêté ; mais il faudra du temps et du repos pour que notre ami se rétablisse parfaitement. Je ne puis vous rien dire encore de précis sur mes affaires. Ange s'occupe de mes comptes avec M. de Saint - Victor. Je suis bien heureux d'être aidé par lui. Quant à mon autre affaire, j'ai consulté M. Berryer qui n'y a pas vu d'inconvénient; j'espère qu'elle sera terminée dans une huitaine de jours. Le curé de Genève arriva samedi; j'ai eu beaucoup de plaisir à le revoir. J'en aurai davantage encore à me retrouver près de vous : Paris me semble plus insup-
portable que jamais. On ne se fait pas d'idée du désordre des esprits. Il y a aussi un fond de mécontentement et d'inquiétude, un pressentiment triste de l'avenir, qui, du reste, est général dans toute la France. La basse corruption des Chambres excite une indignation et un mépris profond. Le ministère est en horreur à tout ce qu'il ne paye pas. C'est un étrange état. Dans son discours sur le budget , l'évoque d'Hermopolis a posé nettement, quoique peut-être sans le savoir, le principe dont les églises nationales sont les conséquences. Cet homme fait dans l'Église ce que les autres font dans l'État; et, ce qui est à peine croyable, en môme temps qu'il ne cache point qu'une révolution lui paraît inévitable, il fait tout au monde pour la hâter par son administration, et pour la justifier par ses doctrines. L'archevêque de Paris est atteint d'une maladie extraordinaire. Il se lève la nuit en jetant des cris, fait appeler son médecin, son confesseur; et le mal n'est, disent les uns, que dans son imagination; les autres disent dans sa conscience. Donnez-moi de vos nouvelles, mou cher ami, et priez pour moi. Ah ! combien j'aspire à un peu de repos dans nos bois, dans nos champs, loin d'un monde qui ne fut jamais plus dégoûtant et plus triste I
Tuissimus in CJnisto.