ÉTAT GÉNÉRAL DE LA SOCIÉTÉ
Il y a des désordres passagers qui n'attaquent point dans sa source la vie des peuples , des erreurs en quelque sorte superficielles qui s'usent et se dissipent d'elles-mêmes, des mouvements qui s'apaisent, à mesure que les
passions qui les avaient excités se refroidissent, que les intérêts changent, ou se concilient. Mais Tétat présent de l'Europe n'a rien de commun avec ces maladies ordinaires et pou dangereuses du corps social. Nous voyons progressivement s'accomplir sous nos yeux la plus grande révolution dont l'univers ait été témoin depuis l'établissement du christianisme. La société ébranlée croule de toutes parts, non pas tant à cause des secousses que ne cessent de lui imprimer les violences des factions, que parce qu'elle est minée dans sa base môme; et c'est ce que les gouvernements ne savent pas ou ne veulent pas comprendre. En se détachant du christianisme, les esprits se sont détachés de toutes. les doctrines sans lesquelles on ne peut pas môme concevoir l'existence d'un ordre quelconque, la possibilité d'aucuns rapports sociaux entre les hommes. Plus de croyances communes ; par conséquent, plus de liens. On a nié le principe de l'autorité; chacun s'est fait souverain de soi-même, s'est déclaré le dernier juge de toutes les vérités et de tous les devoirs en religion, en morale, en politique : de sorte que, le fondement du pouvoir et de l'obéissance étant renversé, le monde a été livré à une anarchie irrémédiable.
Que tel soit l'effet nécessaire et aujourd'hui trop généralement réalisé du dissolvant universel ap^^Glé jugement privé, la philosophie ne s'en cache point, et peut-être n'est-il pas sans quelque importance de citer ses propres aveux ou, pour mieux dire, ses accents de triomphe.
a On veut en vain se le dissimuler, la révolution française, « et après elle la Charte, qui n'en est souvent que la traduc- « tion légale, ont complètement changé le principe fondaa mental de la société. Jusque-là toute croyance était réglée « par le sacerdoce ; c'est lui qui faisait la vérité ou l'erreur; « la loi morale môme venait de lui, et il l'imposait telle qu'il
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« la concevait à la loi politique. En vain les dissidents de « tous les âges avaient tenté l'affranchissement; il a fallu la c< philosophie du dix-huitième siècle , ses longs et patients (( combats, et enfin la terrible ruine qui les a suivis. La vé- (( rite telle que le catholicisme, telle même que le christia- « nisme l'avait proclamée, a cessé d'être la vérité univer- « selle. Travaillées de tous les doutes, en présence de mille « religions diverses, de mille systèmes contradictoires, cher- « chant sans tutelle et sans prêtre la solution du grand pro- « blême de Dieu, de la nature et de l'homme, les intelligen- <( ces se sont proclamées souveraines chacune de leur « côté. Qu'il y ait heur ou malheur à cette émancipation au- « dacieuse, qu'il y ait faiblesse ou force dans cette anarchie (( des esprits, il n'importe ; elle est aujourd'hui notre prec( mier désir, notre premier besoin, notre vie : et voilà pour- « quoi la loi, cette expression variable de la nécessité, acons- (( taté et consacré l'anarchie. Par elle toute opinion^ ce qui <( est bien plus général qu'un cuUe^ toute opinion a été dé- (( clarée libre et autorisée à se proclamer. Ainsi sont tombés « sous la juridiction de chacun toutes les révélations, tous « les sacerdoces, tous les livres saints. Si l'État a reconnu des (( mystères, des livres et un culte, c'est pour ainsi dire un (( choix privé qu'il a fait ; il a parlé pour une collection d'homc( mes qui aimaient et révéraient ce culte, ces livres, ces « mystères. Mais il ne leur a point donné le caractère de la « vérité légale et obligatoire, il ne les a point soustraits à la {( discussion. Sous notre législation, l'Évangile comme la loi « de Moïse, comme les Vedas, comme le Coran, est le do- « maine de tous. Divine ou humaine, cette pensée, dès lors (( qu'elle est écrite ou prêchée, est mon bien; j'en prends ce (« que je veux... Telle est notre liberté en religion (1). »
(1) Glohe, du 21 novembre 1826.
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Voilà clairement la destruction de toute société religieuse où r anarchie des esprits, représentée comme la conséquence inévitable, comme résultat certain et actuellement accompli de la, souveraineté de toutes les raisons, chacune de leur côte, est réclamée comme \q premier bien, comme la vie môme des liommes de ce siècle. Quand on vient à songer que cette doctrine est, plus ou moins, celle de quiconque aujourd'hui n'est pas complètement catholique dans la plus stricte rigueur du mot, et celle de la jeunesse surtout, qu'espérer de la société, si l'Église ne la sauve pas de nouveau ? Car le môme principe qui détruit la société religieuse, détruit aussi la société civile, et la philosophie en convient également. De la négation de l'autorité en matière de foi, elle déduit, et avec raison, la négation de l'autorité en matière de gouvernement. Citons encore ses paroles.
« Comme il s'est fait des dieux, l'homme s'est fait des (( maîtres.' Il a essayé de placer la souveraineté sur la terre <i aussi bien que la divinité. Il a voulu que sur lui régnât un « pouvoir qui eût à son obéissance un droit immuable et (( certain. Il n'a pas mieux réussi à fixer, sans limite et sans « retour, son obéissance que sa foi. Il a investi de cette sou- « veraineté originelle et complète, tantôt un homme, tan- « tôt plusieurs; ici une famille, là une caste, ailleurs le peu- « pie entier. A peine leur était-elle attribuée qu'il s'est vu (( contraint de la leur contester, de la leur retirer. Il voulait a un maître constamment et parfaitement légitime : nulle « part et en aucun temps il n'a pu le rencontrer. Cependant « il n'a pas cessé de le chercher ou de croire qu'enfin il Ta- « vait trouvé... C'est l'histoire des sociétés humaines.
« Quand on a voulu farder la souveraineté des rois, on a dit « que les rois sont l'image do Dieu sur la terre; quand on a <i voulu farder la souveraineté du peuple, on a dit que la voix
c( du peuple était la voix de Dieu : donc Dieu seul est souverain.
(1 Dieu est souverain parce qu'il est infaillible, parce que « sa volonté comme sa pensée, est la vérité, rien que la vé- « rite, toute la vérité.
« Voici donc l'alternative où sont placés tous les souve- « rains de la terre, quels que soient leur forme et leur nom. :< Il faut qu'ils se disent infaillibles, ou qu'ils cessent de se « prétendre souverains. »
Et comme il n'existe point, selon la philosophie, d'infaillibilité sur la terre, elle conclut très-logiquement:
« Donc il n'y a, sur la terre, point de souveraineté de « droit, point de force pleinement et à jamais investie du « droit de commander (1). »
En ce qui tient à la direction des esprits et des doctrines, c'est assurément un sujet de réflexions sérieuses, que de voir les plus violents ennemis du catholicisme obligés de reconnaître la nécessité d'une autorité infaillible sur la terre, pour qu'il puisse exister une souveraineté de droit ou une société légitime.
Quoi qu'il en soit, ce furent les Princes qui, les premiers, donnèrent l'exemple de la rébellion contre cette autorité salutaire. Ils se déclarèrent d'abord de fait et ensuite de droit indépendants de l'Église, en tant que souverains: c'est-àdire qu'ils se déclarèrent les seuls interprètes, les seuls juges de la loi divine en ce qui regarde l'exercice de la souveraineté. La Réforme s'empara de cette maxime; elle retendit à tous les chrétiens, aux sujets aussi bien qu'aux Princes, et elle était conséquente en cela. La philosophie, qui n'est que le protestantisme développé, proclamant d'une manière plus générale encore l'indépendance absolue ou la souveraineté
(1) De la souveraineté ; cxtiait d'un traité de philosophie politique, par M. Guizot. Globe du 25 novembre 1826.
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de chaque raison, a achevé de renverser la base de la foi et le fondement de l'ordre.
Cependant, lorsque les rois, sous prétexte de s'affranchir de la domination de Rome, eurent violé le principe constitutif des sociétés chrétiennes, et substitué à un pouvoir dirigé cl modéré par une autorité divine, un despotisme illimité par son essence même, les peuples ne tardèrent pas k tourner contre eux la doctrine qu'ils opposaient à l'Église. Ils se rendirent aussi juges de leurs propres droits, des devoirs qu'on leur imposait au nom de Dieu, des actes de la Puissance publique et de cette Puissance elle-même. S'étant demandé à quel titre on exigeait leur obéissance, et voyant qu'au fond la souveraineté sans limites que l'on prétendait établir, se résolvait dans la force, ils en conclurent qu'ayant la force, ils possédaient la souveraineté ; que les Princes dès lors n'étaient que leurs ministres, quand ils n'étaient pas leurs oppresseurs : et comme l'oppression est toujours à craindre, et qu'elle existe môme toujours moralement, lorsque le souverain croit pouvoir légalement tout ce qu'il veut et qu'il ne relève que de son caprice, les peuples se sont sentis sans défense contre la tyrannie, et ils ont pris les rois en haine, ainsi que les vieilles institutions insuffisantes pour les protéger. Tel est aujourd'hui l'état de la société européenne : et si, mettant à part les intérêts, les passions, les ambitions et toutes les conséquences de l'impiété philosophique, on pénètre jusqu'au fond de ce qu'on appelle le libéralisme^ on y découvrira un sentiment juste et vrai. Ce sentiment plus vif chezles nations formées parle christianisme et imprégnées de son esprit, est l'impuissance de supporter un pouvoir purement humain qui n'est en réalité que le joug de la force. Elles no sauraient consentir à être gouvernées par la volonté d'un homme, qui ne reconnaît de règle que
cette volonté même, et qui déclare, en droit, qu'elle est toute la justice. De là ces tentatives continuelles et générales des peuples pour se créer des garanties contre le Pouvoir. Mais séparés eux-mêmes de l'Église, par mille erreurs dont la source commune a été indiquée plus haut, et ne pouvant trouver hors d'elle la solution du problème qui les préoccupe, ces garanties, si ardemment désirées, ils les cherchent, non dans l'essence des choses, mais dans les formes du gouvernement : et comme elles ne sauraient les leur fournir, parce que les formes ne changent pas la nature du Pouvoir, ne créent aucune obligation morale, et dès lors ne détruisent point radicalement le despotisme, mais le déplacent tou au plus, ils renversent le lendemain ce qu'ils ont établi la veille, et finissent par anéantir tout ce qui subsiste encore de l'état antérieur, dénaturé primitivement par les souverains.
D'une autre part les préjugés de ces mêmes souverains, leur défiante jalousie d'une autorité qui leur échappe, et qui dt-jà, presque partout, ne réside plus de fait en eux, mais dans des corps nouvellement institués, ou dans des cabinets pénétrés de l'esprit du siècle, les traditions mêmes des anciennes monarchies, depuis l'époque de leur décadence ou de leur séparation de l'Église, les passions et les opinions actuelles des peuples, tout rend impossible aux princes le retour à l'ordre véritable : de sorte qu'il est prodigieusement difficile de se représenter comment la vieille société européenne pourrait éviter une entière dissolution.
On doit sans doute gémir des maux qu'elle entraînera infailliblement; toutefois, en considérant les voies de la Providence dans les châtiments qu'elle inflige et dans les régénérations qu'elle opère, on aperçoit aussi des motifs d'espérance et de consolation. L'expérience seule et les calamités qui accompagnent les révolutions politiques, peuvent
dégoûter les hommes des \aines théories qui les séduisent; et peut-être est-il nécessaire , si la société doit renaître un jour, que tout ce qui reste d'anciennes institutions profondément viciées, disparaisse, pour qu'il puisse plus tard s'en former de nouvelles sur une base solide et chrétienne.
Le sentiment qui anime les peuples et dont ils ne sauraient aujourd'hui se rendre clairement compte à eux-mêmes, ce sentiment subsistant, doit, après beaucoup de malheurs, les ramener à l'Église, dans laquelle seule se trouve la solution du problème qui les tourmente : car ainsi qu'il n'existe, chez les nations chrétiennes, de pouvoir durable et complètement légitime que par elle, il n'y a non plus de liberté que par elle : vérité importante que l'on doit s'attacher à faire pénétrer dans les esprits, plus préparés qu'on ne pense à la recevoir malgré les apparences contraires. Lorsqu'ils commenceront à la bien comprendre, alors, uniquement alors la révolution sera finie.
ETAT DE L EGLISE PAR RAPPORT AUX GOUVERNEMENTS ET PAR RAPPORT AUX PEUPLES.
Les terribles événements qui ont bouleversé le monde social, et dont les souverains auraient pu tirer tant d'utiles instructions, ne les ont éclairés, pour la plupart, ni sur leurs erreurs passées, ni sur leurs intérêts présents. Toujours en défiance de l'Église et plus éloignés qu'à aucune époque de reconnaître le pouvoir qui lui appartient, ils ne croient jamais l'avoir assez asservie pour leur sûreté. Ils veulent à la fois deux choses, une espèce de religion vague, au moyen de laquelle ils espèrent obtenir plus facilement la soumission des
peuples, et une domination absolue sur les ministres de cette religion, réduits à n'être que des instruments passifs entre leurs mains. De là cette guerre persévérante contre l'Église catholique qui seule résiste à un système incompatible avec son existence. Ne pouvant la plier à la servitude, on s'efforce de la détruire en la divisant. Dissoudre l'unité, s'affranchir de Rome, en formant des églises nationales, tel est le but qu'on se propose et vers lequel on avance à grands pas. Tous les ennemis du christianisme, tous les sectaires, chacun se- Ion ses vues et ses passions propres, secondent à cet égard la politique des gouvernements. Et comme ceux-ci jugent devoir encore garder extérieurement quelque mesure, il leur a fallu chercher des prétextes pour justifier leurs entreprises, une doctrine pour établir ce qu'ils appellent leurs droits, et une arme pour les défendre : ils ont trouvé tout ce qu'ils désiraient dans les maximes gallicanes. Une courte analyse du dernier ouvrage de M. de Montlosier, dont les dénonciations à la magistrature et la Chambre-Haute ont fait naguère tant de bruit, montrera clairement de quelle manière on entend ces maximes, et l'usage qu'on en veut tirer.
c< La Religion est en France la religion de l'État, on l'ace voue ; mais la religion catholique telle que l'expliquent les « quatre articles de 1682, déclarés loi fondamentale de TÉtat, (( et dontl'orthodoxie ne saurait être douteuse, puisqu'ils ont 0 été rédigés par des évêques catholiques, et qu'ils viennent « d'être proclamés de nouveau par des évêques catholiques, « en communion avec le Saint-Siège.
(( Or, que dit le premier de ces articles? Qu'il existe deux « Puissances distinctes, divines toutes deux par leur origine, (( et entièrement indépendantes l'une de l'autre.
« Cependant on ne cesse de se plaindre d'usurpations réci- <« proques, et il est évident que le sacerdoce travaille à s'éle-
(( ver au-dessus de l'Empire. Que faire donc pour prévenir, « de part et d'autre, les envahissements ?Fixernettement les « droits et les limites de chaque Puissance.
a Mais qui fixera les limites et déterminera les droits de la «Puissance temporelle? Ce ne peut être certainement la « Puissance spirituelle, car si on lui reconnaissait ce privi- « lége, à l'instant môme la Puissance temporelle tomberait <( dans la dépendance la plus absolue de la Puissance spiri- « tuelle, toujours maîtresse de lui défendre et de lui com- (( mander ce qu'il lui plairait, en disant : Ceci est mon droit; « cela n'est pas le vôtre.
(( Donc puisque la Puissance temporelle est entièrement « indépendante, selon le premier article de 1682, c'est à elle « seule qu'il appartient de fixer ses limites et de déterminer « ses droits.
« Gela posé, nous n'avons plus à rechercher qu'une chose, c( savoir, ce qu'elle a décidé défait: et l'histoire, les arrêts, la « jurisprudence des Parlements, nous offrent à cet égard des (( documents aussi nombreux qu'irrécusables.
(( On peut donc et l'on doit tenir pour certain, que le Pouce voir propre de l'Église consiste dans le droit de déterminer « la foi pour la conscience de chaque catholique : et encore «faut-il observer que quand ses décisions prennent une « forme extérieure et publique, comme dans les bulles doc- « trinales des Papes et dans les canons des conciles œcumé- « niques, elles retombent dans le domaine de la Puissance (( temporelle.
a Tout le reste appartient à cette dernière Puissance, la « règle des mœurs, la discipline, et r administration des sacre- « mcnls. y>
Il est évident que l'abolition pleine et entière de la religion catholique serait la conséquence de cette doctrine qui, II. 21
en pratique, et quelle que soit la piété personnelle des Princes, est partout, ou presque partout la règle des gouvernements. Ce n'est pas le culte, ni même la foi qu'ils attaquent d'une manière directe, mais l'Église en tant que société, et le Pouvoir qui la constitue. Ils entravent l'exercice de l'autorité spirituelle, ils envahissent ses droits, ils apprennent aux peuples à se passer d'elle; ils font, en un mot, avec moins de violence mais avec une combinaison peut-être plus profonde, ce que fit Henri VIII il y a trois cents ans.
Jusqu'à présent l'Église, pour ne pas s'exposer à rompre avec les souverains, a toléré, négocié, dissimulé. Il en est résulté que son pouvoir s'est affaibli dans l'opinion, car on ne croit qu'au pouvoir qui parle et qui agit; que les liens de l'unité et de la discipline se sont relâchés; qu'il n'existe presque plus de rapports entre les membres et le chef; qu'on ne s'adresse à lui qu'en des occasions rares, et presque jamais pour ce qui touche aux premiers intérêts de la foi ; qu'insensiblement chacun s'établit son propre juge et son unique régulateur.
Par une suite de la même cause , les gouvernements que leur système entraîne, et d'ailleurs persuadés qu'ils n'ont à craindre nulle résistance sérieuse de la part de l'Église, marchent chaque jour avec plus de hardiesse à l'accomplissement de leurs desseins. La France et la Belgique en sont des exemples. Que reste-t-il à faire en ces deux pays, pour que l'Église nationale y soit constituée légalement? Excepté l'institution canonique des évêques, y a-t-il quelque chose encore à contester h Rome ? Le Prince y est plus Pape que le Pape même. N'a-t-on pas vu naguères Charles X, sur le rapport du ministre des affaires ecclésiastiques, régler, de son autorité propre, une question de juridiction spirituelle entre M. l'archevêque de Paris et M. le Grand-Aumônier? Ne l'a-
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l-on pas vu tenir pour vacants par cirîmission des sièges que les titulaires n'avaient r<';signé5 qu'entre ses mains?
Le désir immodéré d'obtenir les émancipations politiques, pousse rapidement dans les mômes voies les catholiques d'Irlande (!t d'Angleterre. Quoi de plus opposé aux principes catholiques, quoi de plus intolérable et de plus alarmant que ces déclarations spontanées de doctrine, non-seulement sans le concours du Souverain-Pontife, mais, chose inouïe, contre son enseignement perpétuel, avéré? Lesévêques doivent-ils, peuvent-ils donc avoir d'autres maximes que celles de leur chef? Qui les a établis juges au-dessus de lui? Que deviendrait la hiérarchie, que deviendrait la primauté des successeurs du Prince des Apôtres, que deviendrait l'unité de la foi, si chaque église particulière s'attribuait le droit de décider pour elle des questions qui touchent aux divines prérogatives de l'Église universelle ? Depuis 1682, un aussi grand scandale n'avait pas été donné. Et il faut remarquer que le gallicanisme, professé en Irlande et en Angleterre comme concession faite au protestantisme, y sera bien plus dangereux qu'il ne le fut autrefois en France; car, en France, ni le Prince ni TÉpiscopat ne cherchaient à se rapprocher des protestants et de leurs doctrines; et c'est pourquoi on repoussa toujours, en théorie et en pratique, les conséquences protestantes qui se déduisent immédiatement des maximes gallicanes.
Les sectaires d'Europe en ont semé le germe dans l'Amérique espagnole. Elles s'insinuent, dit-on, en Pologne, spécialement dans le jeune clergé. Elles ont, depuis Joseph II, de nombreux partisans en Allemagne, et quelques-uns en Italie môme, parmi les disciples de Jansénius et de Fébronius. Les discours de M. l'évoque d'IIermopolis et les écrits de ses défenseurs montrent avec combien de joie ils voient leurs prin-
cipes se répandre peu à peu dans toutes les parties de la chrétienté, et combien ils croient acquérir de force contre Rome, à mesure que le gallicanisme s'enracine dans les églises mômes qui le repoussèrent d'abord avec le plus d'indignation. Il n'est pas douteux, en effet, que les progrès d'une doctrine destructive de Tau lorité du siège apostolique et de toute autorité spirituelle ne soient d'un sinistre augure. Appuyée des gouvernements et en action dans la société, elle a cessé d'être, pour tout le monde, une de ces questions spéculatives, sur lesquelles on dispute dans les écoles. Quiconque aujourd'hui l'adopte, en aperçoit les conséquences, et l'adopte à cause de ces conséquences. Elle aura donc nécessairement une grande influence sur l'avenir, et l'on ne saurait se dissimuler qu'elle ne menace TÉglise d'un épouvantable schisme.
Ce schisme serait encore favorisé par une certaine disposition générale des peuples. La foi a été ébranlée dans une grande masse d'hommes, à qui on répète sans cesse les mots de liberté et de tolérance; liberté indéfinie des croyances, et tolérance ou plutôt indifférence pour tous les cultes. L'hérésie de ces derniers temps, hérésie qui les comprend toutes, parce qu'elle est le principe le plus universel de l'erreur, est la négation de toute autorité qui ait le droit de commander la foi ; ou le droit de chacun de n'admettre pour vrai que ce qui paraît vrai à sa raison particulière. Dans l'application les uns vont plus loin, les autres moins loin; mais, depuis le gallicanisme jusqu'à l'athéisme, il n'est aucune erreur qui ne dérive de cette fausse maxime, laquelle, ramenant à un centre commun les sectes môme les plus opposées, les unit toutes contre l'Église catholique essentiellement fondée sur la maxime contraire: de sorte que, sous ce point de vue, les passions et les préjugés de tous les ennemis du catholi-
cismc secondent la politique hostile des^'oiivernemenîs euxmômes, précipitent leur attaque, quelquefois plus qu'ils ne le voudraient, pour complaire à cette partie de la population, ([ui est la plus remuante et la plus dangereuse pour eux.
D'une autre part, l'Église, autrefois placée entre les souverains et les peuples et leur commandant au nom de Dieu, se présentait comme la protectrice du pouvoir des uns et des libertés des autres. Elle était partout l'appui des faibles, le défenseur de la justice, le soutien du droit contre la force, le refuge des opprimés contre la tyrannie. Jamais on n'avait en vain recours à elle ; de Rome jusqu'aux extrémités du monde chrétien, elle étendait sa main bienfaisante sur tout ce qui souffrait. De là l'immense ascendant qu'elle avait acquis, le respect et l'amour qu'elle inspirait aux peuples. Ils la révéraient comme leur sauvegarde contre les abus excessifs du pouvoir, comme la gardienne incorruptible de leurs justes franchises. Mais quand les rois eurent conquis sur elle, sur Dieu môme, la fatale indépendance qui les a perdus, l'Église, par mille raisons que l'on aperçoit aisément, fut obligée partout de conserver des relations étroites avec la puissance publique, et de la ménager d'autant plus qu'elle avait cessé de reconnaître son autorité divine sur la société et sur ses chefs. Cependant ceux-ci, ne connaissant plus d'autre droit que la force ni d'autre règle que l'intérêt, s'avançaient rapidement vers le despotisme qui les a rendus insupportables aux peuples. Leur pouvoir sans limites, même matérielles, depuis qu'ils eurentrenversé tous les degrés intermédiaires de la hiérarchie sociale, devint, je ne dis pas absolu, car le pouvoir l'est nécessairement toujours, mais arbitraire. Trop souvent oppressif, il peut l'être perpétuellement à la volonté (lu Prince. Un pareil état ne pouvait durer. Sous
Louis XIV, à répoque même de ses triomphes et de sa gloire, quelques hommes pénétrants en prévirent le terme: il est arrivé de nos jours. La scission s'est opérée entre les sujets et les souverains. Et comme, dans cette guerre, l'Église paraît l'alliée naturelle des souverains, elle est devenue, sous ce rapport, suspecte et même odieuse à une partie considérable des peuples qui la croient Tappui du despotisme et l'ennemie nécessaire de toute liberté : de sorte que, par un enchaînement de causes diverses, la position présente est telle que ne pouvant se ranger du côté des peuples qui ont arboré momentanément la bannière de l'athéisme, elle est contrainte de suj)ir toutes les conséquences d'une alliance apparente avec les souverains qui l'oppriment et travaillent à sa destruction. Ici j'expose seulement les faits; plus tard j'essayerai d'indiquer le remède.