‹ Œuvres inédites de F. LamennaisChapitre 20 sur 180 · A Vahhé Jean · texte numérisé non relu

A Vahhé Jean

La Chênaie, février 1826.

L'abbé Gerbet t'écrit avec plus de détails que je ne puis le faire. 11 a été, pendant huit jours, fort question de m'attaquer (1) ; la chose paraissait même certaine, et les évoques y poussaient vivement. Il est plus vraisemblable aujourd'hui qu'on n'en viendra pas là. Les mêmes évêques doivent faire une espèce de déclaration, mais jusqu'à présent ils n'ont pu s'entendre. Mon livre ei^i effrayant de talent; c'est le mot de Frayssinous. Le Roi a eu la bonté de dire : « L'abbé de Lamennais est un excellent prêtre et un homme de génie, mais je crains bien qu'il ne se fasse des affaires avec les tribunaux. ))

Tu sais que nous avions le projet de nous réunir ici quelques amis pour vivre et travailler ensemble. Gela paraît devoir s'arranger, et mieux même que nous ne l'espérions. D'un autre côté, des personnes à qui je m'intéresse ont le désir de se consacrer à l'éducation de la jeunesse, et il se pourrait faire peut-être qu'elles réussissent à traiter du collège de Juilly, qui est dans un grand état de décadence. Elles seraient fort aises d'avoir tes conseils, et de mon côté je désirerais extrêmement que nous pussions nous réunir tous deux ; ce qui ne t'empêcherait pas de conduire tes affaires de Bretagne, où tu ferais des voyages aussi longs et aussi fréquents que tu le jugerais convenable. Réfléchis à cela, et réponds-moi le plus tôt possible, car je présume pouvoir acquitter prochainement la promesse que j'ai faite à M. de

(1) A l'occasion du livre : T>e la Religioti considérée dans ses rapports avec Vordre politiqve et civil.

Senfft de l'aller voir. Si je puis partir, comme je l'espère, dans quinze jours ou trois semaines, je me rendrai, par la Provence, à Gênes, où M. de Senfft doit se retrouver au mois d'avril, et je tâcherai de m'arranger pour être de retour en juillet. Je t'embrasse de tout mon cœur.

2o9. — Au même,

Paris, le 11 mars 1826.

J'ai reçu hier ta lettre du 5, écrite de Saint-Brieuc. Il y a longtemps que je n'avais pu t'écrire, à cause de mes occupations et de ma mauvaise santé. Je me suis trouvé mal plusieurs fois, et j'ai besoin de grands ménagements et de beaucoup de repos, sans quoi mon indisposition dégénérerait probablement en une maladie de cœur, dont j'ai déjà le germe, mais non pas à un degré dangereux, si on en arrête le développement. Je suis mieux depuis huit jours ; le beau temps me fait beaucoup de bien. Mon temps, du reste, est pris presque tout entier par une affaire qui intéresse vivement madame G***. Il s'agit de sauver, s'il est possible, un malheureux fils, persécuté d'une manière horrible par son abominable père, qui voudrait à tçute force en faire un être semblable à lui.

Berryer n'attend pour terminer l'arbitrage avec Saint-Victor, que le mémoire de l'avoué qui m'a promis de le remettre sous peu de jours. Je souhaite d'autant plus la fin de cet arbitrage, que je me trouverai hors des mains de Cor, dont la conduite est toujours la môme.

La Cour a délibéré pour savoir si elle attaquerait mon

écrit. Beaucoup de membres demandaient qu'il fût déféré.

Le Premier I^résident s'y est opposé, par la raison qu'il ré- II 3

pugnait à voir des prêtres traduits devant les tribunaux, et il a déclaré qu'en cas de procès, il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour me faire absoudre. Là-dessus on a dit que je n'étais pourtant qu'un ambitieux, un homme qui cherchait des places. M. Gottu, très-animé d'ailleurs dans le sens gallican, a répondu qu'on ne me connaissait pas ; que personne n'était plus désintéressé que moi, n'avait des mœurs plus simples, moins de désirs; que tout ce que je disais, c'était avec une conviction profonde^ et que je soutiendrais ma doctrine jusque sur l'échafaud. Alors, a-t-on dit, c'est un fanatique ; il est fâcheux qu'il ait un si grand talent.

Frayssinous est accablé. Un grand-vicaire de Belley Talla voir dernièrement pour affaires ; il n • put s'en faire écouter. A tout ce qu'il disait, l'évoque d'Hermopolis répondait : « Mais, croyez-vous donc que je sois hérétique ?»

L'ouvrage fait une profonde sensation. On dit que je n'ai jamais rien fait de plus beau. Je ne m'en doutais pas. Mais c'est le mot que tout le monde répète. J'espère que les vérités que j'ai défendues triompheront ; voilà l'essentiel.

Lise est mieux, elle se promène beaucoup selon l'ordonnance du médecin; mais il faudrait surtout qu'elle mangeât, ce qu'elle s'obstine à ne pas faire. Son entêtement là-dessus est inconcevable ; personne n'a d'influence sur elle. Heureusement ni la poitrine, ni aucun organe n'est attaqué. Il ne s'agit que de rétablir les fonctions de l'estomac, et j'espère que la maladie s'en ira, même assez vite, malgré la malade.

Bottrel tiendra à ta disposition les 150 francs pour Charles. Tu feras très-bien de veiller à sa dépense, car il paraît presque incorrigible sur ce point.

Nos dames et l'abbé Gerbet te disent mille choses tendres. Je t'embrasse de tout mon cœur.

La Librairie classique a pf.'u de correspondanta en Bretagne. Ne néglige pas de la recommander (1).

(1) La piibllenlion du livre : De la Rpîigion considérée dana ses rapports avec l'ordre poHiitine et civiï, donna lion à des poursuites judiciaires. Le 20 avril, Lamennais comparut devant la justice du Roi, assNlô do M. IJerryer. Le célèbre avocat plaida rinronipolcnce du tribunal, inhabile à statuer sur des questions relij<ieuses dont la solution était du ressort « de la justice de l'Kglise. »> Il réduisit sa défense à soutenir que Lamennais, en ne tenant pas roniptc de l'édit de mar-s 1(182, qui fil de la déclaration des évéques une loi de l'État, avait usé de son droit, cet édit n'ayant plus foice légale en France. Il ne fit aucune concession de principes, et tout en i-cndant hommage au caractèr-e de son clienl, il laissa sa personne en dehors du débat. Quand il eut (ini de parier, le président, suivant l'usage, demanda au prévenu s'il avait ([uelque chose à ajouter à sa défense. Lamcimais prit Ja parole en ces ternies :

« Messieui-s, je n'ai rien à ajouter au discours que vous venez d'entendre, seu- « lemenl je (iirai quelques mots touchant les questions dogmatiques traitées dans « mon écrit, liien que la Cour n'en soit pas juge, c(jnime elles ont néanmoins « servi de prétexte au procès qui m'est intenté, je dois à ma conscience et au ca- « raclère sacre dont je suis revêtu, de déclarer hautement devant le tribunal que « je demeure iuébranlablement attaché aux principes que j'ai soutenus, c'est -à- « dire à l'enseignement invariable du chef de l'Église ; que sa foi est ma foi, si « doctrine ma doctrine, et que, jusqu'à mon dernier soupir, je continuerai de k «< professer et de la défendre. »

Le 22 avril, le tribunal rendit le jugement qui suit :

« En ce qui concerne la prévention de provocation à la désobéissance aux lois,

« Attendu qno l'édit de mars 1G82, enregistré au Parlement de Paris le 13 du même mois, proclama la déclaration du clei-gé de France de 1682 loi générale il<» l'État, et que les quatre propositions ([u'elle établit, forment la base fondamentale de nos institutions politiques et de notre dioit public en celte matière;

'( Que cette déclaration constitue les libertés de l'Église Gallicane, et porte, dans sa première proposition, que saint Pierre, ses successeurs et l'Eglise même n'ont reçu d'autorité de Dieu cpie sur les choî^es spirituelles, et non point sur les choses temporelles et civiles, et déclare en conséciuence que les rois ne sont soumis à aucune puissance ecclé:^iaslique, par l'ordre de Dieu, dans les choses qui concernent le temporel, qu'ils ne peuvent être déposés directement ou indirectement par l'autorité des chefs de l'Eglise, et que leurs sujets ne peuvent être exemptés de la soumission et de l'obéissance qu'ils leur doiveni, ou dispensés du serment de lidélilé ;

« Que l'exécution tic cette déclaration et de cet édit, u été ordonnée par l'arrêt du conseil du Roi du 24 mai 176(j, qui défend à tous les sujets de rie:i soutenir, écrire, imprimor, (jui soit contraire aux maximes et aux principes de cette décl;ration, et (pii puisse tendre à renouveler des dis|)ul<'s ou \':\\iv naître des tipinioiis diiïérentes sur celte matière;

« Que cet édit et cette déclaration n ont jamais été ré^oqués expressément et légalement, ni abandonnés dons l'usage ; que leur exécution a été au contraii-e ordonnée par les divers actes de la puissance législative et tlu pouvoir judiciaire, et ([u'aujourd'luii même les bulles ne sont publiées en France que >ous la réserve des maximes, lVai\chises et libertés de l'Eglise nallieane;

« Qu'il ne s'agit ni d'examiner les propositions établies tlans cette déclaration, et dont le clergé de France a été seul juge, ni de prononcer sur aucun dogme on article de foi, mais de décider uniciuemenl si l'éJil du Roi, de H)82, relatif

6 août 1826.

Monsieur,

Au moment même que je dois partir pour Gênes, et depuis pour Turin avec mon mari, et que j'ai bien lieu de me ré-

à la déclaration du clergé , telle qu'elle existe, a force de loi, ce qui constitue une question de droit et de la compétence de l'autorité judiciaire, spécialement chargée de l'exécution des lois ;

« Attendu que Touvrage ayant pour titre : De la Religion considérée dans ses rapports avec Vordre politique et civil, dont Tabbé de La Mennais s'est reconnu l'auteur;, présente dans plusieurs chapitres , et notamment aux pages 23, 32 et 33, 100 et 101, 106, 107, 108 et 109, 114, 120, 121, 122 et 123, 128, 130 et 131, 135, 181 et 190, les caractères d'attaque directe et formelle à la déclaration de 1682 et à redit du 13 mars de la même année, ce qui constitue le déht prévu par les art. 1^^, 3 et 6 de la loi du 17 mai 1819 ; que l'abbé de La Mennais, dans des écrits intitulés, l'un : Quelques réflexions sur le procès du Constitutionnel et du Courrier, et l'autre : Apliorismata ad juniores theologos^ a professé la même doctrine, et attaqué ces mêmes édit et déclaration ;

« En ce qui touche la prévention d'attaque à la dignité da Roi, à l'ordre de successibihté au trône, aux droits que le Roi tient de sa naissance et autres mentionnés dans l'article 2 de la loi du 25 mars 1822 ;

« Attendu que les passages incriminés sont plutôt une attaque contre la déclaration de 1682 et par suite une discussion de la première proposition contenue dans cette déclaration qu'une attaque directe , positive et actuelle contre le Roi, les droits qu'il tient de sa naissance et l'ordre de successibiUté au trône : que le caractère de l'abbé de La Mennais, ses opinions et ses sentiments rehgieux et monarchiques, ne permettent môme pas de supposer l'intention d'un pareil délit, renvoie l'abbé de La Mennais de la plainte , sur le deuxième chef de la prévention.

« Statuant sur le premier chef de la plainte :

« Attendu que les passages incriminés forment une très-petite partie de l'ouvrage ; que le surplus est employé à l'examen de questions Ihéologiques dont la discussion et la controverse sont permises, et ne sont pas de la compétence des tribunaux; que le livre, par sa composition, ne peut être lu et apprécié que par les personnes instruites et éclairées : que le caractère respectable dont labbé de La Mennais est revêtu doit être pris en considération ;

« Faisant application des articles 6, 1 et 3 delà loi du 17 mai 1819, et de l'article 26 de la loi du 25 mai de la môme année,

« Condamne l'abbé de La Mennais à 30 francs d'amende :

« Ordonne que l'ouvrage ayant pour titre : De la Religion considérée, etc., par l'abbé de La Âlennais , sera saisi partout où besoin sera par tous les ofTiciei's de police judiciaire, légalemenl requis, en vertu du présent jugement;

« Ordonne la destruction, au greffe du tribunal, des exemplaires qui seront saisis;

« Ordonne que le présent jugement sera rendu public, conformément à l'article 26 de la loi du 25 mai 1819 ;

« Condamne l'abbé de La Mennais aux dépens. »

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jouir pour revoir nos chers et estimables amis dans ces deux villes , qui sont aussi les amis et les admirateurs de vous, mon respectable monsieur, une lettre de notre P. Ventura me donne un surcroît de réjouissance et un motif de vous écrire sur-le-champ. Le P. Tabalot, qui est un autre de l'élite, était le porteur de cette lettre qu'il m'a fait remettre de Bologne, où il travaille aux missions de Jubilé. Le Théatin me décrit une longue et consolante audience qu'il a reçue de notre Saint-Père, le 26 de juillet. Il a causé beaucoup de vous, et il a retrouvé le Saint-Père bien pénétré d'estime et de bienveillance pour vous, pour vos ouvrages, et pour tout ce que vous souffrez pour' la bonne cause. Il vous écrira un bref qui soutiendra et couronnera votre courage. Le discours a tourné ensuite sur le besoin d'une sentence qui condamne le scandale des quatre articles. Le Saint-Père {!ii a reconnu la nécessité, mais, hélas! il a dit, ce n'est pas encore le moment. Cependant un peu après il a repris avec force et une voix qui a vivement ému notre ami : mais il viendra ce moment^ et il n'est pas loin. Faisons, mon respectable ami, des prières et des vœux pour que le Saint-Esprit qui veille sur notre Église ménage ce coup d'autorité, qui semble réservé à Léon XII. Le Saint-Père sait tout, connaît tout, et nous devons tout espérer. Il vient de publier une tendre et forte exhortation aux sectateurs de la petite Église. Il me semble que beaucoup des choses et des raisons qu'il emploie pour les ramener àl'obéissance, conviennent aussi aux Gallicans. Notre bon ami le P. Général a été bien consolé de cette audience et très-dédommagé des persécutions qu'il endure lui-même. Il termine cette relation en me disant que le Saint-Père ordonne et veut que chacun garde son poste afin de pourvoir ainsi aux frères infirmes et petits, et d'empêcher, autant qu ou le peut, la ruine <iui menace. Je désire que ma lettre

VOUS donne la même émotion de consolation qu'en a éprouvé le P. Yentura et que j'en ressens moi-même. Je me flatte de recevoir de vos nouvelles dans mon voyage, et vous pouvez bien être sûr que je songe et que je parle souvent de vous. Nous avons publié en italien le beau plaidoyer de Berryer, qui fera partie du caliier 2!8^ du journal de notre ami Barraldi. Il en a envoyé par la poste quelques exemplaires au rédacteur du Mémorial Catholique. Je suis obligée de m'arrêter ici, car j'ai beaucoup de choses à arranger pour mon voyage. Mon mari et Barraldi vous disent mille amitiés. Conservez-moi votre précieuse amitié et surtout ressouvenezvous de moi dans vos saintes prières.

Croyez que je suis, et serai toute ma vie,

La vôtre, très-dévouée et très-affectionnée servante,

Comtesse Riccini(I).

261. — A M. W aille, directeur du Mémorial Catholique^ rue Cassette no 35 , à Paris,

Saint-Sauveur, 22 septembre 1826.

Je vous envoie, mon cher ami, une note dont je vous prie

i 4^;Siui^fri^ IQxaiB;t{^piBntii^S recommandations. Il faut vous ha-

^ ^iDiitiy/eiB uUippuà aestpêteicijétails et à ces soins assez ennuyeux

o-id^wtjfti^éioessité se-; fait ]seiitir*;^re$i[Jie à chaque instant dans

-iÈè^^ji*P4'rffMe&]I^ttf. dQf|oîNc§igui^.j(?;$L'^n-i^vais.à ip,0Rî4épart.

(1) Madame la ' comtesse Montànai'îi fticcini, "de iSlodène| a tiiidinfen i(ànen ■y\XXé^(iiimL)S\Mndiffér.eriQe'.^l .90/;jiom i/î{' 'Jtiij/I ,1 ,J»J8q 'm i.u ijp

ŒUVUES INEDITES DE LAMENNAIS 39

très-promptement. Courage donc et patience. Nous aurons besoin de l'un et de l'autre dans IT'preuve qui se prépare. Prions Dieu de nous soutenir, de nous aider, de suppléer par sa grâce, à notre propre faiblesse. C'est pour Lii, pour son Église, pour le salut des âmes rachetées par son Fils, que nous combattons, et tant que ce sera là notre seul but, notre unique désir, nous aurons à soulîrir sans doute, mais nous ne serons point vaincus.

On vous a envoyé le dernier libelle du grand-vicaire. Il faut que vous, ou l'abbé Rohrbacher y répondiez dans le prochain Mémorial. Faites entendre d'abord quon ne s'occupe de cet homme et de son écrit, qu'à cause de sa position, qui en fait comme l'organe du ministère ecclésiastique. Éclaircissez ensuite ce qu'il embrouille, rétablissez la question, revenez sur les grandes preuves auxquelles on n'oppose que des arguties, faites sentir l'absurdité et le ridicule de ces arguties, indignes même des bancs de l'écule: repoussez par deux mots seulement, les basses injures, les lâches accusations ; et qu'on sente partout, sans qu'il vous échappe une expression qui puisse choquer, le profond mépris qu'une âme élevée ne saurait s'empêcher d'éprouver pour un genre d'altaque si vil, qu'à peine attendrait-on rien de pareil du dernier des misérables.

N'oubliez pas le Mémorial qui est schismatique, à cause de Sun attachement au centre de l'unité, et de sa soumission absolue à l'enseignement du Saint-Siège.

Adieu, cher bon ami; je vous embrasse ainsi que le cher abbé Rohrbacher de tout mon pauvre cœur. Autant en fait l'abbé de Salinis.

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