A M. Elle de Kertanrpiy^ à Paris
Frascali, 1832.
J'ai été bien inquiet de vous tous, mes chers enfants, d'après la lettre que tu m'as écrite, et quoique les dernières lettres que j'ai reçues m'aient un peu tranquillisé, je ne serai néanmoins sans crainte que lorsque le choléra aura tout à fait cessé. Que le bon Dieu veille sur vous, qu'il vous conserve et qu'il vous bénisse! c'est ce que chaquejour je lui demande, surtout instamment qu'il fasse de vous des hommes selon son cœur, dévoués à son Église, détachés de vousmêmes, pauvres en esprit, humbles, zélés, prêts à tout entreprendre et à tout souffrir, pour répandre sa parole, étendre son règne et allumer dans le monde ce feu divin que J.-G. est venu apporter, ce feu purificateur et nourrissant, cet amour immense, inénarrable, qui est la vie céleste . Vous avez été appelés à quelque chose de grand : ayez sans cesse devant les yeux cette haute vocation pour travailler à vous en rendre dignes. Qu'au milieu des occupations qui sont de devoir pour vous, votre vie soit une vie de prière, un continuel mouvement de votre cœur vers Dieu qui ne récompensera que ce que vous aurez fait pour lui, et le reste n'est qu'un rêve qui laisse l'homme vide au moment du réveil. Dormitaverunt somnum simm, et niliil invencrunt in manibus suis.
Quand je viens à penser combien je suis loin de vous, et j'y pense sans cesse, alors j'ai bien besoin de l'appui d'en haut. Que la volonté de Dieu soit faite I II n*y a de paix que dans cet abandon.
Dis à tous nos frères que je ne les oublie point, surtout à l'autel qui est le rendez-vous de la terre, comme l'autel de l'agneau, selon Saint-Jean, est celui du ciel.
Je suis bien touché, mes chers enfants, des choses si bonnes et si affectueuses que vous me dites. Que Dieu nous tienne ainsi toujours unis dans son saint amour, unis comme une famille où il n'y a qu'un cœur, ainsi qu'on le remarquait des anciens chrétiens, et un seul désir, celui de travailler à la gloire de Dieu, au service de J. -G. et de son Église, pour se retrouver ensuite tous ensemble dans cette belle éternité, où nous jouirons du repos qui nous est promis dans une unité plus parfaite. Combien nos devoirs serons peu pesants, combien ils seront doux, si nous les accomplissons dans cet esprit d'abandon de nous-mêmes et d'amour mutuel. Voilà ce que votre pauvre père demande du fond de son âme, avec une ardeur immense, pour tous ses enfants. Là sera notre paix, notre joie sur la terre, et notre espérance quand nous la quitterons. Remerciez de ma part mademoiselle Le Loutre de son souvenir, et dites-lui que je le conserve bien précieusement. Engagez-la bien à soutenir autour d'elle le courage des catholiques dans ces jours mauvais. Il en viendra de meilleurs, mais il faut les préparer par un zèle patient. Nous sommes dans les heures d'agonie. J.-G. a voulu les souffrir avant nous, et c'est alors qu'au fond de la nuit, dans Tangoisse et dans le délaissement, commença l'accomplissement du grand mystère du salut, consommé bientôt après sur la croix.
3C5. — /l raubcX***.
FrascaU, 29 avril 1832.
J'ai été dans de cruelles angoisses sur votre santé, mon cher ami : ces spasmes qui vous avaient repris, et cela quand le choléra faisait de si grands ravages qui m'inquiétaient
extrêmement pour notre chère petite famille de Paris; cet éloignement où vous vous trouviez de ceux qui vous auraient soigné avec tant d'afl'cction ; tout cet ensemble de choses tristes pesait sur ma pauvre ûme ; c'était comme une plaie sur des plaies. Enfin sont venues des nouvelles qui m'ont iranquillisé, sans toutefois m'ôter toute inquiétude. A présent que vous avezÉlie près de \ous, je suis sûr au moins qu'aucun soin ne vous manquera, et la seule vue de ce cher enfant vous aura fait un bien dont il me semble que je jouis ]iioi-niéme. Voilà deux jours que je suis ici. J'avais grand besoin d'un peu de repos. Je me suis en venant trouvé mal dans la voiture, mais cela n'a pas eu de suite. Il n'y a dans cette maison qu'un Théatin avec un vieux frère. J'ai donc tout ce qu'il me faut de solitude pour travailler. Point de visites, point de journaux, pas une personne avec qui parler, pas un cœur qui m'aime, le ciel en haut, et sur la terre un petit sentier qui tourne à six pas de moi, sans que je sache où il conduit, sans que je puisse môme deviner sa direction, voilà ma position présente. Mais Dieu est partout, et partout il suffit. .Je vais tâcher d'achever un ouvrage commencé à Rome; le titre vous dira quel en est le sujet : Des maux de V Église et de la Société et des moyens d'y remédier. Cela formera, je pense, un volume d'environ 300 pages. J'y dirai bien des vérités, et par conséquent je soulèverai bien des haines : mais on laisse les haines sur la terre, et la vérité vous emporte au ciel.
J'écrivis hier longuement à M. de Coux sur nos affaires. Gomme vous aurez, de manière ou d'autre, communication de cette lettre, il est inutile de me répéter. En somme, nous n'avons à craindre aucune sorte de condamnation ; tous les premiers théologiens de Uomenous jugent irréprochables. Mais la politique empêche qu'on nous approuve, ou plutôt qu'on ne
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nous justifie contre nos persécuteurs. Ici, comme partout, on adore la force. C'est Tidolàtrie des derniers temps. Dieu y remédiera, cela n'est pas douteux. Cependant nous devrons prendre un parti, en attendant que sa main brise tout ce qui doit être brisé. Or, l'avis unanime des personnes qui sont ici attachées à nous et à la grande cause que nous avons essayé de défendre, c'est que nous devons sans hésiter, pour peu que cela soit possible, recommencer l'ii^^mr. Tout se réduit donc à une question d'argent. Il s'agit de savoir si nous pourrons rassembler les fonds suffisants pour que l'existence du journal soit assurée pendant deux ans, c'est-à-dire environ 50 mille écus. C'est de ce côté et de ce côté seul qu'il faut tourner ses vues et ses efforts. Nous ne devons pour rien au monde songer à quitter la France. On ne peut agir que là. C'est le centre du mouvement et de l'opinion. Seulement j'approuve l'idée d'établir en Belgique une maison d'éducation, si l'on y trouve des ressources suffisantes, et que nous ayons assez de sujets disponibles, sans déranger Élie, Eugène et Frédéric de leurs études. Pour moi, je n'en vois que six, les quatre de Juilly, Genthon etLevoyer. Je doute que M. de Gourgas voulût se joindre à eux. S'il y consentait, ce serait un homme principal, mais je ne l'espère pas. Dans tous les cas, ce serait une affaire à combiner avec mon frère, qui pourrait peut-être faire lui-même un voyage sur les lieux. Je m'y rendrais de mon côté au commencement de l'automne et resterais là jusqu'à ce que mes affaires soient arrangées. Faites-moi savoir ce que deviendra ce projet. En le séparant du reste, j'en regarderais le succès comme une chose fort heureuse. Si l'on avait besoin de deux ou trois sujets de plus, on les trouverait probablement parmi les jeunes ecclésiastiques du lieu. Mais, encore une fois, pour cela, il est indispensable que vous vous entendiez avec mon frère. Que
peut-on dire de si loin ? Il est onze heures du soir. Cette lettre est la troisième que j'écris. Je vous quitte pour m'aller coucher. Adieu, adieu, priezpour moi, et si vous tenez à ma santé, ménagez soigneusement la vôtre. Tout à vous du fond de mon cœur.