‹ Œuvres inédites de F. LamennaisChapitre 58 sur 180 · Au même · texte numérisé non relu

Au même

Frascati, 10 mai 1832.

J'ai été, mon cher ami, bien inquiet de vous. A présent je suis plus tranquille , d'après le mieux soutenu que vous éprouvez, selon ce que me mande M. Gombalot. Et puis la présence et les soins de notre bon petit Élie, que j'embrasse tendrement , contribueront plus que la médecine à hâter votre rétablissement. Ménagez-vous bien, je vous en conjure. Pour moi, Dieu me soutient dans mon exil. Je n'ai que lui seul, mais il me fait sentir qu'il suffît. Je puis dire comme les Apôtres, rcUqiii omnia, car il ne me reste que le soleil qui luit pour tout le monde, et le coin de terre où je suis aujourd'hui, et où je ne serai plus demain.

Nos affaires s'améliorent chaque jour silencieusement à Rome. Les seuls Jésuites sont contre nous. La politique est un obstacle, mais elle n'est pas une résistance active. Ne doutez pas d'un triomphe complet. L'époque seule est incertaine; mais, par bien des raisons, elle ne saurait être fort éloignée.

J'ai reçu hier une lettre de M. Gombalot datée du d 9 avril. Ils me paraissent être là sous l'influence de Lacordaire, dont les idées ont pris ici une direction toute particulière, et fort différente des miennes et de celles de Montalcmbert, ce qui a môme jeté entre nous un peu de froideur. Je vous le dis,

parce qu'il est nécessaire que vous en soyez averti. Du reste, le fond des vues et de l'attachement est demeuré le même. Par ce qu'ils m'écrivent, je vois de plus en plus la nécessité d'un esprit qui comprenne, d'une pensée qui combine et agisse, et d'une volonté qui décide. Il n'y a rien de cela maintenant. Et de loin que peut-on faire? Je ne puis qu'abandonner les choses à Dieu. Quand vous retournerez à Paris, priez M. de Goux et M. Gombalot de vous montrer mes lettres. J'ai chargé aussi l'abbé Touche de vous dire beaucoup de choses qu'on ne saurait expliquer dans une lettre. Vous pouvez lui accorder une confiance entière. Avec un zèle parfait, il est doué d'un bon sens exquis. lia réussi à se faire dégager des liens qui l'attachaient à la congrégation de M. de Mazenod. Son intention n'est pas d'en contracter d'autres, mais il a un grand désir de se dévouer à notre œuvre. Il ira partout où je voudrai, et fera tout ce que je lui demanderai. Si l'établissement de Belgique avait lieu, il pourrait s'y attacher comme aumônier, confesser au dehors et rendre de trèsgrands services. Gela, ou autre chose, il est prêt à tout. Je souhaite vivement que cette maison se fonde. Je pourrais m'y rendre dans l'automne prochain, et de là communiquer bien plus facilement avec Paris. En attendant, je travaille à un ouvrage qui sera, je pense, terminé, ou à peu près, vers cette époque. Il formera un volume d'environ 400 pages. Ge sera comme un tableau de l'état actuel de l'Église et de la société, des maux qui pèsent sur l'une et sur l'autre, des remèdes à y apporter, avec des vues assez étendues surl'avenir du monde. Un des motifs qui me fait le plus désirer de vous voir ainsi que mon frère, c'est le besoin que je sens do causer avec vous de notre société. J'ai appris là-dessus beaucoup ici, et il me tarde extrêmement de vous exposer mes vues, et de concerter avec vous ce qu'il me paraît important de faire.

ŒUVRES l.NKDITES DE LA M E N N \ 1 > Ml

L*abbé Touche vous eu dira quoique chose, mais seulemcnl quelque chose. C'est un sujrt qui demande de longs entretiens.

Montalembert, parti pour Naples depuis dix jours, en reviendra dans trois semaines. A son retour, il passera huit jours avec moi, après quoi il continuera son voyage d'Italie, et rentrera ensuite, vers le mois de septembre, en France. Plus je le vois, et plus je l'aime, et plus je crois que la Providence fera par lui de grands biens. Sa présence ;\ Paris nous sera très-utile. Il vous dira au moins bien en détail quelles sont mes pensées, fondées sur la connaissance que j'ai des choses et de la disposition des esprits dans ce pays. Quoi qu'il en soit des autres, je suis, quant à moi, bien résolu à continuer l'œuvre que j'ai commencée il y a vingt ans, et que je n'abandonnerai qu'à la fin de ma vie. Il y a un dernier pas à faire, et Tonne veut pas le concevoir: c'est l'union universelle annoncée dans le dernier numéro de VAvenir. J'en ai tracé le plan dans une lettre à M. de Coux. Mais c'est précisément ce qui entre le moins dans l'esprit de Lacordaire, qui a une sorte de penchant étrange pour le juste-milieu, hommes et choses. S'il y avait quelque conséquence pratique à tirer de ses idées (lesquelles nécessairement modifient ses conseils), ce serait qu'aujourd'hui le seul parti sage est de s'enfermer dans sa chambre, ou de s'en aller rêver dans les champs. Priez pour moi, mon cher ami, comme je^priepour vous, et, encore une fois, ménagez, avec un soiti extrême, votre santé qui nous est si chère et si précieuse à tous. Tuks ex intimo corde.

Ignorant votre adresse, je vous adresse cette lelti'c chez M. Henry de Mérode.

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