A l'abbé Jean
Frascati, le 15 mai 1832.
Je reçois à la fois tes deux lettres du 25 mars et du 23 avril. L'abbé Combalot avait oublié de m'envoyer la première, ce qui me contrarie beaucoup. Cependant, à raison des circonstances qui ont retardé ton voyage à Paris, j'espère que ma réponse t'arrivera à temps. Nous aurons à nous entretenir de choses fort importantes à l'égard de notre société, quand je pourrai retourner en France, mais elles ne sauraient s'écrire, ce serait trop long. Tout me fait désirer ce retour : le besoin de vous revoir tous, la nécessité de ma présence à Paris, où les affaires restent sans direction, et, ce qui est pis, tendent à en prendre une qui n'est nullement selon mes idées, enfin le poids d'une position aussi isolée que la mienne, et qui le deviendra encore plus après le départ de Montalembert, qui est maintenant à Naples, et qui ne fera que repasser ici. Mais ce n'est pas le moment de quitter. Le bien de la religion exige que je prolonge, au moins quelques mois encore, mon séjour en ce pays. Nous y gagnons chaque jour quelque chose. Nos défenseurs s'accroissent, et ce sont les hommes les plus habiles et, à tous égards, les plus considérés. Il ne reste pas désormais le plus léger nuage sur la parfaite catholicité de nos doctrines. Nous n'avons d'ennemis que les Jésuites, qui n'ont d'instrument que l'intrigue, et d'appui que la politique. Leur temps passera et passera bientôt. Ou nous aurons une décision, ou il sera clair comme le soleil qu'on ne nous la refuse que par des motifs étrangers à la religion, et parce qu'elle nous serait favorable.
Mes affaires personnelles, d'une autre part, ne me permet-
tent pas en co moment d(3 rentrer en France. Obstacles et peines de tous côtés. Cette circonstance me fait souhaiter que le projet d'un établissement en Belgique puisse s'eifectuer, sauf les événements politiques qui peuvent déranger tout. Alors je m'y rendrais dans le courant de l'automne. Je me trouverais au milieu des nôtres, et nous pourrions communiquer plus facilement. L'abbé Gerbet ne m'écrit point, et j'ai sur sa santé les plus vives inquiétudes, d'après la dernière lettre de l'abbé Gombalot, qui me mande que depuis huit jours, on n'avait reçu aucunes nouvelles de lui, non plus que d'Élie, qui était allé le rejoindre. Que Dieu nous le conserve et à son Église ! #
Selon toute vraisemblance, nous touchons à de grands bouleversements. Ils sont nécessaires pour l'exécution des desseins de la Providence. C'est le passé qui se dissout et meurt dans d'horribles convulsions. Ne nous en alarmons donc pas trop, mais tenons les yeux fixés sur l'avenir, sans les détourner du but qu'avec de la persévérance et du courage nous atteindrons. Peu importe le reste, ce sont des circonstances du temps, qui passeront avec lui. Je m'occupe dans ma solitude d'un ouvrage dont j'espère quelque fruit. Ce sera encore un pas en avant. En marchant toujours, on arrive.
Je doute que M. Jacotin te convienne. Il est bon prêtre, mais indolent, et dans toute sa façon d'être, il a quelque chose d'une vieille femme. Au reste tu le verras, mais avant de l'envoyer à Saint-Meen^ penses-y deux fois.
Quant à Rillc, je voudrais qu'avant d'y donner une détermination déflnitive, nous eussions pu nous voir et causer ensemble de toutes nos affaires. Jusque-là borne-toi, si c'est possible, à un provisoire.
Je n'ai point reçu les 143 francs pour les Pères de la Ré- 11 8
demption des captifs. Cette aumône est aujourd'hui singulier rement placée. Autant vaudrait la destiner aux missions du Japon.
J'obtiendrai pour toi et pour nos amis les différents pouvoirs que tu m'as demandés. Je solliciterai aussi ceux que désire M. Lemercier. Mais je te préviens que ce genre de commissions entraîne des déboursés considérables qui me gênent. J'en ai déjà payé pour plus de 180 francs. — Si Marion touche quelque chose pour moi, je prie Ange de me l'envoyer en une traite sur Rome : car je serai obligé à quelque dépense de linge, n'ayant plus guère une paire de bas, ni une chemise qui tienne. 0
Je m'occuperai aussi de la commission de M. Marchais. On m'a dit que lapermission qu'il demande de dire la messe avec une calotte, ne s'accordait qu'aux seuls évoques.
Si tu rencontrais à Paris, ou ailleurs, l'abbé Touche, ancien missionnaire de M. de Mazenod, tu peux avoir en lui une confiance entière. C'est, dans sa simplicité, un homme plein de sens, de zèle et de dévouement à nos œuvres. Tu peux aussi t'ouvrir entièrement avec Montalembert. Il est pour moi un fils. Je crois que Dieu le destine à rendre à sa cause d'immenses services. Il a tout, piété, talent, activité, force de caractère, dévouement, esprit de conduite, avec une des plus belles et des plus tendres âmes que je connaisse.
Mille choses affectueuses à tous nos amis, particulièrement à Coëdro. Qu'ils ne se laissent point abattre : le courage triomphe de tout. Oh I qu'il me tarde de t'embrasser et de vous revoir tous ! Habitaui cum hahitantlhus Cedar ; miiltum incola fuit anima. Que la sainte volonté de Dieu s'accomplisse en tout!
ŒUVRES INEDITES DE LAMENNAIS Ilo