Au même
Gênes, 8 juin 1824.
Je t'écrivis le jour même de notre arrivée à Turin, d'oti nous sommes repartis trois jours après , c'est-à-dire hier mardi. Pendant tout le temps que nous avons passé dans cette ville, j'ai été comblé de bontés par madame et mademoiselle de Maistre. Il n'y a point de meilleures gens. Nous dînâmes hier chez leur frère, qui commande par intérim la citadelle d'Alexandrie, et en qui je trouvai la même cordialité franche, et les mêmes témoignages d'affection. Nous sommes descendus ici chez l'excellent archevêque, qui n'a pas moins de bontés pour nous. C'est un homme d'un vrai et rare mérite. Nous avons déjà beaucoup causé. Il ignorait bien des choses, et généralement on ne se fait pas d'idée à quel point on connaît peu la France à l'étranger. Je marche à cet égard d'étonnements en étonnements. Il est impossible que j'entre dans aucuns détails, je n'en ai pas le temps, et puis il y a toujours une sorte de fatigue en voyage, qui ne dispose pas à écrire. Nous partirons pour Rome la semaine prochaine ; le jour n'est pas encore fixé. Écris-moi là sous le couvert de monseigneur Mazzio ; il faut que les lettres soient affranchies. On dit la santé du Pape meilleure, cependant il ne sort pas encore de son lit; et il est à craindre que cet état de souffrance et d'infirmité se prolonge jusqu'à la fin de sa vie. Il paraît qu'il a des vues excellentes, qu'il comprend le bien,
qu'il le veut; mais il paraît aussi que c'est le seul homme qu'il y ait à Rome. Nous verrons cela bientôt.
Gônes est une ville singulière, mais très-belle dans sa singularité. Ici, comme en Piémont, il y a beaucoup de toi et beaucoup de désordres. Cette inconséquence est plus rare en Franco, parce que nous sommes, quoi qu'on en dise, le plus sérieux de tous les peuples, celui dont l'esprit est le plus vif et le plus droit.
Mille choses tendres à tou*s mes amis. J'ai bien envie de me retrouver au milieu d'eux. Cependant j'aime ce climat, il m'est bon, j'y éprouve un bien-ôtre dont je ne jouis pas dans notre température humide et froide. J'aime aussi ce plein christianisme, celte religion qu'on trouve partout, et qui, sous toutes les formes, à tous les instants, est en contact avec le peuple, s'empare de sa pensée par ses sens, et devient, sans qu'il s'en doute lui-même, la principale partie de son existence.
Je t'embrasse de tout mon cœur. Prie le bon Dieu pour moi.