A M. AmjeBlaize
La Chênaie, 27 avril 1834.
Je reçus hier votre lettre à cinq heures (J), mon cher Ange. Vous aurez vu, par les deux mots que je vous écrivis sur-lechamp, que mon premier mouvement fut de consentir à ce que vous paraissiez désirer vivement. J'aurais mieux fait de prendre un peu de temps pour réfléchir, car deux heures après je reconnus que j'avais eu tort de me laisser aller à un sentiment aussi naturel cependant que celui qui m'avait d'abord uniquement préoccupé. Ce n'est pas que je sente moins en ce moment le prix de vos conseils; au contraire, je ne saurais en être trop reconnaissant, et je vous en remercie mille fois. Ils sont pour moi une nouvelle preuve de votre bonne et tendre affection, et c'est cette affection même qui a fait naître en vous les craintes peu fondées, je crois, qui ont déterminé les instances auxquelles je me suis trop hâté de céder. Vous en conviendrez vous-même, je l'espère, après les éclaircissements que je vais vous donner.
L'écrit en question n'est pas du tout une boutade d'humeur soudaine et passagère, mais le fruit de mûres réflexions. Il y a près d'un an qu'il est achevé. Ni M. Gerbet, ni Jean, ni Marion, ni aucun de ceux à qui je l'ai lu, n*y ont rien trouvé qui blesse en aucune manière la religion : sur ce point nulles difficultés. Il n'est pas davantage en contradiction avec rien de ce que j'ai écrit au Pape et dit à l'archevêque. J'ai au contraire toujours déclaré, et dernièrement encore
(1) Mon père, dans la crainte que la publication des Paroles d\i» croyant ne suscitât à Lamennais de nouvelles diflicultés avec Rome , lui a\-ait écrit pour le prier de l'ajourner, c'est à cette lettre que Lamennais répond.
ŒUVRES INÉDITES UK I.AMKNNAIS l»!
dans une lettre à celui-ci, que je réservais ma pleine liberté pour tout ce que je croirais intéresser mon pays et Thumanité, et que ma conscience ne me permettait pas de concourir, mthnc par mon silence, au système politique de Rome. C'est donc là une chose bien entendue des deux côtés, quoique certainement je ne croie pas plus que vous que certaines gens soient satisfaits de cette liberté que je me suis formellement réservée en dehors de Tordre religieux. Je suis, en en usant, persuadé que je remplis un devoir, et à ce sujet je vous confierai qu'il y a fort peu de temps le cardinal Micara me faisait dire que je devais parler, parce qu'autrement on en conclurait que mes opinions avaient été condamnées, ce qui n'était pas. Reste donc uniquement la crainte d'une poursuite judiciaire. J'avoue qu'elle est possible, quoique, en y regardant de près, elle offre de grandes difficultés. Il y a plus, ce me semble, à parier contre que pour. Dans tous les cas, je ne saurais, sans une extrême faiblesse, me laisser arrêter par cette crainte. Les motifs que j'ai de publier mon écrit sont: 1° la conscience qu'en le faisant je remplis un devoir, parce que je ne vois de salut pour le monde que dans l'union de l'ordre, du droit, de la justice et de la liberté; 2° la nécessité de fixer ma position, qui, aux yeux du public, est maintenant équivoque et fausse ; 3° de laver mon nom dans l'avenir du reproche d'avoir connivé à l'horrible système de tyrannie qui pèse aujourd'hui partout sur les peuples. S'il faut souffrir pour cela, peu importe, je ne le regretterai pas. Il y a pour chaque position un genre de courage dont il est honteux de manquer. D'ailleurs mon ouvrage est déjà en quelque sorte public. Tout le monde l'attend. S'il ne paraissait pas, on m'accuserait très-justement d'avoir reculé par peur, et toutes les conséquences que vous appréhendez relativement à une certaine classe d'opinions n'en existeraient
pas moins et peut-être même seraient pires. Je suis donc résolu à laisser les choses suivre leur cours. J'écris à Élie dans ce sens. Veuillez lui remettre mon billet que je renferme dans cette lettre. Si l'on avait déjà, sur ma lettre d'hier, parlé à Renduel, je désire qu'il soit prévenu sur-le-champ que ce qu'on lui a dit est comme non avenu. J'espère, encore une fois, mon cher Ange, que vous approuverez le parti que je prends.
Tout autre ouvrirait pour moi des abîmes, et ne me laisserait dans l'âme aucun repos. S'il en résulte pour moi des inconvénients, il est de ma destinée de souffrir, et Dieu me donnera pour cela la force dont j'ai besoin. Je vous réitère, en finissant, l'expression de ma reconnaissance et vous embrasse te ndrement ainsi que mes neveux. Votre frère.
Saint-Brieuc, le 23 mai 1834.
J'ai appris hier une chose qui me fait infiniment de peine, parce qu'elle peut t'en faire beaucoup à toi-même : voici l'exacte vérité. L'évêque (1) me pria, il y a quinze jours, à Bains auprès de Redon, de lui écrire une lettre.au sujet de ton ouvrage (2) qu'il garderait dans son cabinet, et qu'il montrerait seulement aux personnes qui pourraient attaquer mes établissements (3) à cette occasion. J'ai fait cette lettre le 10 mai, et j'ai dit que cette publication dont je n'avais eu connaissance que par les journaux, m'affligeait profondément, parce qu'elle ferait succéder des tempêtes nouvelles à
(1) Louis de Lesquen, évoque de Rennes.
(2) Les Paroles d'wi Croyant.
(3) Les clablissements des Frères de l'Instruction chrétienne.
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des tempêtes heureusement apaisées, qu'au reste on ne lirait ton livre dans aucune de mes maisons, et que le jugemrnt que l'Église en porterait serait le nôtre.
Sans me demander mon consentement, et môme sans m'en écrire, on a imprimé cette lettre et une réponse de Tévéque que je n'ai reçue qu'après qu'elle a été rendue publique. Assurément, si je m'étais douté de cela, si cela s'était fait de concert avec moi, je te l'aurais dit tout simplement dimanche dernier et je te connais trop bien pour craindre que tu m'eusses biamé. Mais il résulte des explications ci-dessus, que j'ai l'apparence de t'avoir fait un mystère de la conduite que j'ai cru devoir tenir; tu peux croire de plus que j'ai voulu faire un éclat, tandis que rien n'est plus faux, et, en vérité, rien ne serait plus lâche et plus odieux. On a abusé de ma lettre, en lui donnant une publicité qu'elle ne devait pas avoir ; j'en suis désolé, et j'en souffre bien plus que tu n'en souffriras, sois-en-sûr : mon cœur est hrisé. Je t'embrasse tendrement.
Jean de Lamennais.