A M, E. Bore
Paris, 5 juillet 1839.
Je n'ai point VU M. Scafi, mais Jourdain m'apporta hier, mon cher Eugène, ta lettre du 7 janvier, avec une petite boîte allongée que je garderai comme un souvenir de toi et de tes voyages dans cette vieille Asie que j'ai toujours désiré voir, que je ne verrai jamais. Selon tes projets, tu aurais encore dix-huit mois à passer loin de nous ; c'est beaucoup et je crains que Tépoque de ton retour ne s'éloigne encore, car plus on apprend, plus on veut savoir, et cela n'a point de bornes, no7i satiatur oculusvisu^ nec auris auditu impletur. Tu te trouves, au reste, plus heureux que bien d'autres, puisque tu auras pu, une fois dans ta vie, satisfaire tes goûts et faire des choses utiles en les satisfaisant, utiles à la science, utiles à l'humanité, si tu contribues à répandre dans l'Orient les lumières de l'Europe et les semences du christianisme. Je ne crois pas qu'il s'y développe sous la forme à laquelle tes convictions t'attachent. A mon avis, il sortira de la racine éternelle un nouvel arbre plus grand, plus beau, et ce sera celuici qui couvrira la terre de son ombre. Mais là-dessus Dieu en sait plus que toi et moi, et comme nous ne voulons l'un et l'autre que l'accomplissement de ses desseins, nous sommes unis par un lien plus fort que tous ceux de l'opinion. S'il est en moi une conviction profonde, c'est qu'aucune doctrine exclusive, intolérante, ne saurait désormais s'établir chez les peuples les plus avancés, chez les peuples qui commencent
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à entraîner los autres dans leurs voies, et par conséquent que tous les systèmes fondés sur les doctrines de cette espèce tendent à leur fin. Cela est chaque année plus visible en France et proportionnellement dans le reste de l'Europe : et quand vous érigez en Perse des écoles où le français sera enseigné, et que vous ouvrez ainsi à vos lumières une entrée dans l'Orient, vous accomplissez une œuvre tout autre que celle que vous avez en vue, car vous travaillez tout ensemble à rendre impossible l'établissement du catholicisme dans ces contrées, et vous préparez l'unité future à laquelle aujourd'hui le genre humain aspire instinctivement.
Je me figure que Tauris doit être une ville assez mesquine et, qu'à l'exception des mois d'été, la température doit y être plus froide qu'on ne le supposerait d'après la latitude de 10° plus sud que celle de Paris. Puisque tu devais voir le Shah, tu auras vu Téhéran dont je ne me fais pas non plus une très-haute idée. Gela n'empêche pas que ce ne soit un voyage fort curieux. A ton retour tu nous en conteras tous les détails qui m'intéresseront beaucoup, quant à moi. On doit, ce me semble, éprouver un bien profond sentiment de tristesse en parcourant ces vastes déserts que couvrirent autrefois de nombreuses populations dont à peine reste-t-il quelques vagues sou-venirs. Etiam periere ruinœ. Les rameaux se dessèchent et tombent, mais l'arbre subsiste grandissant de siècle en siècle et se dilatant et se revêtant d'une verdure nouvelle. Chacun de ces rameaux a cru à son tour posséder le secret de la vie de l'arbre en entier, et cette illusion qui nous étonne dans les antiques nations qui sont là gisantes sous mes yeux dans la poussière, n'est-elle pas la nôtre aujourd'hui !
Paris, le 6 novembre 1840.
Monsieur,
Il y aura bientôt 46 ans qu'un jeune marin, de dix-sept ans environ, appartenant à la marine militaire, fit deux naufrages successifs sur les côtes de France dans la Manche, l'un en pleine mer pendant la nuit, et l'autre dans la baie de Saint- Brieuc, qu'il cherchait à gagner en se sauvant dans une chaloupe délabrée, dix-huit heures après avoir perdu son bâtiment. L'état de dénûment oii il se trouva le mit dans la nécessité de se diriger, quoique malade, sur Saint-Malo, le port principal de ces parages : là ce fut àl'hôpitalqu'il se vit forcé d'aller chercher un refuge. H y était depuis cinq jours, lorsque, sur le conseil d'un pauvre de la ville dont le lit était près du sien, il se hasarda à se présenter chez messieurs Mennais Robert frères, dont l'humanité et les nobles sentiments étaient connus, et si vous vous en rappelez, il y fut accueilli avec la bienveillance qui caractérisait cette respectable famille, comme un être envoyé par le ciel pour fournir à des gens de bien l'occasion d'exercer leurs vertus. Le jeune marin dont il s'agit, après avoir lutté contre bien d'autres tempêtes que celles dont il avait été déjà victime, a trouvé un port oti il jouit de la tranquillité que procurent une bonne conscience et la modération des désirs; il n'a jamais oublié les services qui lui furent rendus par vos parents; une fois seulement il fut assez heureux pour le leur faire connaître et reçut en réponse de nouveaux témoignages de leurs bons sentiments; il y a bien longtemps de cela, Monsieur, et quand plus tard il voulut s'enquérir de leur état, il apprit
avec douleur quo les événements ne leur avaient pas été favorables, que la famille avait perdu ses premiers membres, que les enl'ants étaient dispersés, que l'aîné môme, son ancien camarade de marine, n'existait plus.
L'obligé de votre famille, Monsieur, est celui qui a l'honneur de vous écrire. Vos ouvrages, vos talents, votre célébrité, avaient attiré mon attention depuis longtemps, mais j'étais loin de penser, en entendant parler de M. l'abbé de La Mennais, qu'il s'agissait d'un des jeunes enfants que j'avais connus aux Gorbières, près deSaint-Servan, et avec lesquels j'avais passé plusieurs mois. Je l'ai appris un peu tard; aujourd'hui qu'il ne reste aucune incertitude sur ce point dans mon esprit, permettez-moi d'abord de vous témoigner ma reconnaissance toujours bien vive, pour les services que j'ai reçus de vos parents et d'ajouter ensuite à l'hommage que j'aime à leur rendre, que vous me trouverez heureux et fort empressé de vous prouver en toutes circonstances que les héritiers de messieurs Robert de la Mennais conservent tous les droits de leurs parents à mes respects et à ma gratitude.
J'étais chef de division des ponts-et-chaussées au ministère des travaux publics et j'avais servi l'État pendant vingt-sept ans lorsque, depuis 1830, on m'a appelé à la retraite : nouveau naufrage! Je vis maintenant avec bonheur au milieu de mes livres, ce sont de vieux amis qui partagent mon foyer et dont la conversation m'instruit et m'amuse. Célibataire et sans entourage, peu de vifs soucis peuvent m'atteindre,et si je ne suis pas entièrement à l'abri des malheurs que causent les orages du monde, j'ai appris à les considérer sans etCroi : jeune je les bravais, vieillard je m'y résigne. J'ai ajouté ce peu de mots pour vous faire mieux connaître, Monsieur, celui qui prend la liberté do vous offrir ses services comme un hommage de sa reconnaissance.
Incertain sur votre demeure, ne sachant même pas si je pourrais vous y rencontrer, j'ai pris le parti de vous écrire, mais vous ajouterez beaucoup, Monsieur, aux sentiments que je vous dois, si vous daignez me procurer l'honneur de vous voir et m'indiquer le jour et l'heure où je pourrai me présenter chez vous pour vous dire de vive voix combien je suis, avec respect et dévouement, Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur.