A M, Ange Blaize
Sain le -Pélagie (1), 7 mars 1841.
Jusqu'ici ma santé se maintient parfaitement, aux forces près qui ont diminué, faute d'air et d'exercice. La prison n'a rien d'agréable, mais on s'y fait, comme à toutes choses. Ce qui me contrarie le plus, c'est l'impuissance de travailler. J'espère encore la surmonter, quand le beau temps et la J chaleur viendront. Au reste, j'ai des livres, et avec des livres on ne s'ennuie jamais. Ange vient me voir tous les jours, et par ailleurs j'ai beaucoup de visites, quelquefois trop. Même sans écrire, l'esprit s'occupe. Quand je sortirai, tout ne sera pas fini et je compte bien avoir mon tour.
J'ai fait avec Ange un projet de voyage pour l'an prochain. Nous descendrions la Seine jusqu'au Havre, du Havre nous irions passer quelques jours avec vous, de là chez M. Marion, puis à Brest, que je ne connais pas, en nous arrêtant
(l) Lamennais fut condamne piip la cour d'assises de Paris, le 28 décembre 1840, à un an de prison, pour la publication d'un écrit ayant pour titre : Le pays et le ^ gouvernement.
lin [nm cliez Élie, de Brest h Nantes, et de Nantes à Orléans par la Loire. Ce projet est bien \ague encore; il pourrait cependant, sauf l'imprévu, se réaliser.
J'avais certainement celui de récrire, ma bonne et chère petite Marie-Ange (4), mais, vois-tu, (»n est paresseux en prison, et, quoique ce soit une mauvaise excuse, tu l'accepteras faute d'une meilleure et ne m'en aimeras pas moins. Combien je serais heureux de me promener avec toi, ne fût-ce qu'une heure, sur le bord de vos grands étangs ! Nous aurions bien des, choses à nous dire, n'est-ce pas? Donne-moi de temps en temps des nouvelles de toute la famille, de ton père, de ta mère, de ton mari, d'Augustine, d'Élie et de leurs petits enfants, d'Auguste et de Félix. Pendant qu'ici nous faisons la guerre, vous vivez en paix, et je m'en réjouis. Si tout le monde se battait, ce serait trop de tapage; si tout le monde écrivait, où seraient les lecteurs? Et vraiment la plus petite fleur de la prairie vaut mieux que le plus gros livre. Je t'embrasse et tous ceux que j'ai nommés, du fond du cœur.
SainU;-PélaÎ5'ie, 22 mars ISW.
Le printemps, cher ami, commence mal pour moi. Je n'ai point dormi la nuit dernière, et j'ai aujourd'hui un mal de tôte fou. Cependant je veux vous écrire, parce que j'espère trouver une occasion qui ne se représenterait peut-être pas demain, de vous faire passer ce billet. Et puis il me tardait de me conjouir avec vous de l'arrivée de M***. Je l'aime beau-
(i) MaHc-Ange Blaize, mariée à M. Félix do Kertanguy.
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162 ŒUVRES INÉDITES DE LÂMENiNAIS
coup mieux près de vous qu'à Rome. Ce n'est pas que Rome n'ait aussi son prix, mais entre vous et elle j'aurais choisi comme il l'a fait. Remerciez-le, je vous prie, de l'intérêt qu'il prend à celui qui vous écrit, et qui n'a pas eu, lui, de choix à faire en ce qui touche son logement. Il est très-probable que si on l'en avait laissé maître, il se serait décidé tout autrement.
J'envoie, selon votre conseil, à P. une demande de permission pout me voir. Quelque hâte qu'il puisse mettre à l'obtenir, il ne l'aura pas mercredi, et ainsi vous êtes sûr de ne le pas rencontrer ce jour-là. Ce que sa femme vous a dit au sujet de D., est pure menterie, et menterie méchante. Elle n'en fait pas d'autres; brouiller est son plaisir, et c'est ce qui rend son commerce dangereux. S'il est vrai que le diable devenu vieux se fait ermite, je la trouve fort en retard ; mais c'est que peut-être le proverbe ne parle pas des diables femelles. Il doit pourtant bien y avoir, dans les trésors de la Providence, quelque ressource contre ceux-ci. Vous qui savez tout, dites-moi ce qui en est.
Pourriez-vous me prêter quelque livre un peu amusant? J'en fais une consommation effroyable. J'achève un roman de Paul de Kock. Je m'en tiendrai là; il y a des peintures vraies, mais c'est par trop ignoble.
J'ai regret au soleil à cause de vous. Nous ne pouvons pourtant pas nous plaindre; nous avons eu des jours de mai, et il est juste d'accorder à ce pauvre mars une semaine ou deux. Dieu veuille qu'il s'en contente! J'ai devant moi des jardins tout en fleurs. Si les barreaux de mes lucarnes allaient verdir et fleurir aussi, il y aurait, pour le coup, grand émoi, certes, à la police. M. Delessert (i) en perdrait
^1) M. Gabriel Delessert, préfet de police.
le peu d'esprit qu'il eut jamais. Je ne sais, une fois libre, comment je ferai pour apercevoir cet homme-là. Il faudra bien tAcher d'y réussir, car j'aurai h le peindre. Adieu, trèscher.