tnadeinoisel/.e de Lucinière
Sainte-Pélagie, 26 mars 1841.
Je suppose, mademoiselle Ninette, que par ce temps-là vous ne faites pas la folie de rester au lit, sous prétexte de sciatique, ou autre semblable excuse frivole. Allez-vous-en, si vous m'en croyez, dans la plaine de Grenelle , boire de cette eau délicieuse , qu'on a, tout exprès pour vous , fait monter de 1500 pieds sous terre. Il est vrai qu'elle est chaude, dit-on, mais vous en serez quitte pour la laisser refroidir. Ici on a toutes les peines du monde à en avoir de propre. Avec un peu de soin et d'industrie, on en vient cependant à bout. Je vois votre Saint-Médard par une de mes lucarnes, et si vous vouliez grimper tant seulement au haut du clocher, vous me verriez aussi. Proposez à Hélène de faire mon portrait de là.
Vous ai-je dit que j'occupais la chambre où M. de Lostanges a passé six mois? M. de Lostanges, si vous ne le savez, est gérant de la QuotUiienne. Vous voyez que, sous Louis-Philippe, tout logement est bon pour toute opinion. Je lui en souhaite un aussi agréable que le nôtre. Gela viendra peutêtre, que sait-on?
Si l'on vous avait dit, il y a trente ans, que vous penseriez ce que vous pensez aujourd'hui, vous ne l'auriez jamais cru. -— Mais qu'est-ce que je pense donc? — Par ma foi, je n'en
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sais rien, mais examinez-vous, et vous reconnaîtrez la vérité de ce que je vous dis là.
Ce qui me plaît dans ce billet, c'est la manière étroite dont les idées s'enchaînent, dont les choses s'y lient les unes aux autres. Il n'est point à mes yeux de mérite au-dessus de celui-là. Mais aussi, sans vanité, que de travail, que de peine, pour atteindre à cette perfection !
De mon ermitage, rue de la Clé, ce 26 mars de l'an de grâce 1841. 343. — A M. Garnier Pages ^ député ^ à Paris,
Sainte-Pélagie, 4 avril 1841.
Il est certain, monsieur, que le parti démocratique est loin d'avoir dans les journaux autant d'organes qu'il serait à souhaiter qu'il en eût. J'applaudis donc de tout mon cœur au projet que vous avez conçu de lui en créer un nouveau. J'aime à croire que les patriotes vous seconderont en cela, qu'ils comprendront toute l'importance d'une œuvre destinée à unir les efforts dispersés, à former, en dehors de toutes les théories chimériques, de toutes les misères des coteries, une opinion vraiment nationale, dont la puissance avec le temps serait irrésistible. Ce n'est point une feuille que vous voulez opposer à d'autres feuilles; toutes sont utiles, toutes doivent être soutenues; plus nous aurons de voix, plus notre force sera grande : ce que vous vous proposez, c'est par-dessus tout de mettre en évidence les principes qui seuls rendront à la France tout ce qu'elle a perdu, la liberté, la puissance, la gloire, la prospérité de tous inséparable du respect des droits de chacun. On accuse la démocratie qui n'est que l'application de la souveraineté du Peuple, fondée elle-même sur l'égalité, de tendre.au désordre et à l'anarchie; vous
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montrerez que, tout au contraire, elle soûle peut établir pacifiquement un ordre durable, en accomplissant par la seule force de l'esprit public, les réformes aujourd'hui presque universellement jugées indispensables.
Je ne saurais donc, monsieur, vous trop engagera poursuivre activement le dessein que vous avez conçu : ce sera rendre au pays un service véritable. — Recevez l'assurance de ma haute considération et de mon dévouement ufTectueux.
.*U4. — A M. FuselUcr (1), ouvrier bijou firr,
Saiiite-Pélag-io, 5 avril 1841.
Enfants du peuple, mes frères, vous ne vous êtes pas trompés en pensant que vos paroles de sympathie me seraient douces, qu'elles réjouiraient un cœur qui vous est tout dévoué. Vous avez beaucoup à souffrir et je souiîre avec vous, car votre vie est la mienne, car nous ne sommes qu'un, tant est intime et fort le lien de l'amour fraternel. Et c'est par ce saint et puissant amour que vous triompherez de l'injustice dont vous êtes victimes; c'est en vous serrant les uns contre les autres, en vous oubliant pour autrui, en abjurant tout sentiment, toute pensée égoïste, que vous parviendrez à changer votre condition si déplorable, et que les voies de l'avenir s'aplaniront devant vous. Persévérez dans les principes que vous m'exprimez dans votre lettre que je n'ai pu lire sans en être profondément touché. Vous n'êtes point des hommes de spoliation, de désordre; vous êtes des hommes qui réclament les droits que nul n'a pu leur ravir équitablement, et
(1) Cette lettre est la ivijoiiîv» ;i une adresse des oiivrierï; i\o Paiis à T.atnonnais, après sa rondamnatiou.
qui ne les séparent point des devoirs sur lesquels reposent l'ordre et la vie de la société. Ce que vous voulez est juste, ce que vous voulez, Dieu lui-même le veut. Encore une fois persévérez, et vous l'obtiendrez tôt ou tard.
Si peu de chose qu'ils soient, j'unirai mes efforts aux vôtres, heureux de vous donner jusqu'au bout quelque preuve, bien faible, il est vrai, de l'amour qui m'unit et m'unira toujours à vous.