‹ Œuvres inédites de F. LamennaisChapitre 89 sur 180 · Au prince Metscherski^ à Nice · texte numérisé non relu

Au prince Metscherski^ à Nice

Paris, 4 novembre 1843.

Je ne puis qu'être vivement touché, Prince, et du noble but que vous vous proposez dans vos travaux, et de vos sentiments personnels pour moi. Ce qu'ils ont d'affectueux est surtout ce qui me va au cœur. L'amour-propre n'est, comme on l'a si justement nommé, le plus sot des amours, que parce qu'il en est le plus vide. Si j'avais pu jamais être séduit par les creuses ombres dont il se repaît, j'en serais revenu depuis longtemps. Il n'y a de solide, de réellement grand,

(1) Journal fondé par M. Charles Didier.

(réternellemfînt désirable que lo Vrai et ](i Bien, qui appi: • tiennent h tous au môme titre.

La monarchie dans l'État, la démocratie dans rÉgliso, voilà, ce me semble, votre pensée en deux mots.

J'observerai d'abord que monarchie et démocratie sont des formes d'organisation, et que toute organisation suppose un principe organisateur duquel elle dérive comme l'effet de sa cause. On ne peut donc conclure h l'une ou h l'autre de ces deux formes, qu'en vertu d'un principe premier, qui se trouvera toujours ôtre un dogme religieux-, base du devoir et du droit dont il détermine l'idée, qu'instinctivement, nécessairement, la société travaille à réaliser dans ses institutions, car elle représente pour elle l'ordre même, et la société, à ses divers degrés de développement, veut invinciblement la réalisation de l'ordre, tel qu'elle le conçoit. L'histoire entière n'est qu'une longue preuve de la toute-puissance de cette loi.

J'observerai, en second lieu, que des monarchies, selon le vrai sens du mot, il n'en existe plus en Europe. Elle est livrée au pur despotisme soit avoué sans détour, soit hypocritement voilé, despotisme qui, de jour en jour plus insupportable aux peuples, est aussi partout l'objet d'une croissante répulsion; et la raison en est que, malgré l'affaiblissement de la foi à d'autres égards, les peuples vivent de plus en plus sous l'influence interne du droit chrétien d'égalité, de liberté, de fraternité, et qu'en réalité les gouvernements, quelque soit leur langage, n'admettent que le droit do la force, expression politique du matérialisme dont l'égoïsmc est la morale.

De ce que je viens de dire, il suit, quant à l'État : 1° que la

formo de son organisation est tôt ou tard et en dépit de

toutes les résistances, déterminée par le principe religieux II 12

plus OU moins nettement compris, et qu'il y a lutte, malaise, endance à une révolution certaine en soi, incertaine seulement quant à l'époque, aussi longtemps que le Pouvoir, établi sur un autre principe, est en contradiction avec la raison et la conscience sociale; 2° que nier la légitimité, la sainteté des tendances sociales actuelles, c'est nier la légitimité, la sainteté du principe moral et social chrétien et conséquemment du christianisme dans son œuvre même.

Au point de vue théorique, vous préférez la monarchie à la démocratie parce que, « à vos yeux tout gouvernement « n'est qu'une maison d'éducation. Tout peuple, quelque

(( vieux qu'il soit, a besoin d'être élevé vers Dieu; et que

(( dès lors il s'agit de savoir si la maison est mieux dirigée (( par un seul chef d'institution que par un grand nombre de (c maîtres. »

Il me semble qu'ici vous confondez l'Église et l'État, transformant le Prince en Pontife, et l'investissant du sacerdoce suprême; et si, laissant les mots de côté, on ne tient compte que des choses, c'est en effet ce qui existe en Russie. Mais voyez aussitôt la conséquence. L'Église asservie n'est plus qu'une branche de l'administration politique et civile; elle perd et sa grandeur et son autorité, ce sentiment de soimême sans lequel on n'est rien ; elle se matérialise dans l'État, elle s'abrutit dans l'esclavage, et l'on sait assez que votre clergé n'est qu'un corps de laquais en chasubles.

Étant donnée l'institution catholique, laquelle a seule, durant de longs siècles, conservé la vie spirituelle de l'humanité et présidé à son évolution, le Pape avec sa puiësance sacerdotale, souveraine et indépendante de toute puissance d'un autre ordre, en est le complément nécessaire, la base, le pivot, le ressort principal : on ne la conçoit pas sans lui.

Mais cette institution, étroitement liée au dogme chrétien

ŒUVRKs iM':i)iTi:s i)i-: Lamennais 170

tel qu'il s'est constitué par de successifs développements lo^^iqucs, dovait-elle durer à jamais? Sufflsait-elle au besoin de l'humanité dans tous les {iges?Lc dogme lui-même ne devait-il subir aucune modification? Ofirait-il une solution admissible en tout du problème des ôtres et de l'homme en particulier? Était-il complet? Contenait-il, en germe du moins, toutes les vérités, toutes les lois dont la connaissance et la croyance rendent seules possible l'incarnation du principe moral de la société? Ceci est une question toute autre, et je me suis, sur ce point, assez expliqué et assez publiquement, pour n'avoir rien à ajouter ici.

Que Dieu, Prince, vous dirige dans la voie où vous serez utile à ses desseins! Nous ne sommes tous que de pauvres ouvriers à demi aveugles, destinés selon la mesure de bonne volonté qui est en nous, à bâtir sa cité sur la terre. Paix donc aux hommes de bonne volonté, comme dès le commencement il fut dit à nos pères.

Paris, 7 juin 18ii.

Mon cher et respectable monsieur de Lamennais, permettez-moi de vous transcrire quelques lignes d'une lettre que je viens de recevoir de mademoiselle Bruckert, de Berlin :

(( Non vi à ancora manifestato la mia grandissima riconoscenza per la picciola lettera di Lamennais, che serbcrô quale immeritato favore. IIo occasione di parlare spesso di lui con un uomo dottissimo, il predicatore Paul Fleury. Questi sogna una chiesa Gallo-Gattoliea, c vorrebbe vcdervi Lamennais per capo. Dovetc sapere che ora in Prussia la roligionc 0 div.enuta quasi affaro politico, e che si rigiiarda

l'emancipazione religiosa corne un primo passo verso Temancipazione dal potere assoluto.

(( In Pologna i preti ânno dovuto sottenetersi alla celebrazione di matrimonii misti, quel cîie pochi anni prima non avrebber fatto in niscun modo.

t' Dilemi, vi prego, quel che pensa Lamennais su di cio, e s'egli aprove queste nuove dottrine che ogni giorno prendono piu Yigore in Germania, e che come o sentito pur si spandono n Francia.

(( Il predicatore P. Fleury ascriverebbe a sua fortuna

somma, se Lamennais si benignasse li scrivere due righe su

qualcunque idea filosofica, e si mettese sopra « à M. le Pas-

eur Paul Fleury. » È questo un excellente uomo per dottrina,

e per morale. »

Je n'ai fait que transcrire ce que m'écrit mademoiselle Bruckert. Si vous avez la bonté de me répondre, et d'écrire à la fin de la lettre deux mots pour le pasteur Paul Fleury, je vous serai très-obligé.

Je suis charmé de voir la justice qu'on vous rend en Allemagne, et surtout à Berlin, car je crois que tôt ou tard les Prussiens auront une constitution.

G. Pepe(1).

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