‹ Œuvres inédites de F. LamennaisChapitre 90 sur 180 · Au général G. Pepe · texte numérisé non relu

Au général G. Pepe

Juin 1844.

Mon cher général, il est certain que l'émancipation religieuse est une condition nécessaire de l'émancipation politique, et que celle-ci sans l'autre n'aura jamais de durée. Mais l'émancipation religieuse exige, selon moi, qu'on sorte complètement du système théologique qui subsiste aujour-

(1) Le général Guillaume Pepe, l'illuslre défenseur de Venise.

(riiui SOUS deux rurines générales, le catholicisme et le protestantisme, l'un et l'autre fondés sur la foi à un ordre surnaturel, h une révélation immédiatement divine qui enfantera toujours une autorité sans contrôle. C'est pourquoi la tentation d'élablir une Église gallo-catholique, outre qu'elle no réussirait point, parce qu'une pareille Église n'aurait aucune base logique, serait nulle quant au but qu'on se serait proposé. 11 faut regarder où tend le genre humain et se tenir dans cette voie, quelque longue que puisse être l'évolution qui s'opère, montrer aux hommes, dans les précoptes évangéliques, la loi pratique, la véritable loi de vie, très-réellement la seule que Jésus-Christ ait enseignée, et leur faire comprendre que le dogme, lequel n'est que la conception des causes premières, se développe en se modifiant d'âge en âge, parce qu'il suit le progrès de la science et s'identifie avec elle, ne crée aucun devoir de conscience en dehors de la raison dont il exprime, à chaque époque, l'état actuel. Le culte est le symbole du dogme et de son union avec les précoptes qu'il explique à l'esprit. Dans les observances qu'il impose ou conseille, il se fonde sur l'expérience, sur la connaissance de la double nature de l'homme, pour lui faciliter l'observation des préceptes.

Agréez, etc.

Juillet 1844.

Je rassemble le peu de forces qui me restent, mon excellent ami, pour vous assurer que, dans mes longues et douloureuses soulfrances, mon cœur ne cesse pas d'être occupé de vous, Puissiez-vous y lire tout ce qui s'y passe do tendre et de pénible et en môme temps de doux espoir!... Quelle diiïérence.

mon tendre ami, de voir la mort de près ou de ne l'envisager que de loin ! Quant à moi, qui suis sur le bord de ma tombe, il me semble qu'un voile se déchire pour me montrer la vérité telle qu'elle est.

Je serais effrayée des jugements de Dieu, si la confiance en sa grande miséricorde et la pensée du sang qu'il a répandu pour moi ne venaient me rassurer, et me faire voir un père tendre et compatissant dans mon juge. Vous-même avez éprouvé combien il était doux de se jeter avec amour dans le cœur de celui qui peut seul consoler dans les peines accablantes de cette misérable vie; avec l'assistance de ce cœur et du divin cœur de Marie, que ne doit-on pas espérer!

Je ne pense pas sans attendrissement à tout ce que vous m'avez dit sur la confiance que nous devons avoir dans cette Mère de miséricorde ; je l'intercédé tous les jours pour vous, et la conjure de vous obtenir, cher ami, de son divin Fils toutes les grâces dont vous avez besoin, surtout dans un moment où, éloigné de vos vrais amis, vous n'avez pas un ange consolateur. Croyez-moi, mon bon ami, la Religion seule peut remplir le vide de notre cœur; n'en avez-vous pas fait l'expérience?

C'est une de vos meilleures amies et une amie mourante qui vous écrit, probablement pour la dernière fois, et qui réclame de celui auquel elle est si attachée quelques paroles d'espérance et de consolation.

Je vous quitte à regret, mes forces sont épuisées; il m'en reste cependant assez pour vous assurer de mon tendre et inaltérable attachement.

De YlLLIERS'(l).

(1) Mademoiselle de VlUiers avait dirigé, avec mesdemoiselles de Lucinière et de Trémcreuc , l'orphelinat fonde par l'abbé Carron à Londres pendant rémigralion , et plus lard, à Paris, le pensionnat de demoiselles du cul-de-sac des Feuillantines.

Page 1