Au même
Rome, le 28 juiii 1824.
Nous arrivâmes hier à midi en bonne santé. Nous trouvâmes à la porte du Peuple, par oii nous entrâmes, un billet de monseigneur Mazzio qui invitait M. Yuarin et son compagnon de voyage à descendre chez lui; ce que nous fîmes. Mercredi, lendemain de la Saint-Pierre, nous irons occuper au Collège romain deux chambres que le Pape y a fait demander pour nous. Monseigneur Mazzio nous a reçus avec infmimont de politesse. Après dîner, il nous a conduits dans sa voiture à Saint-Pierre, dont il est chanoine ; les vêpres finies, il nous fit voir rapidement cette magnifique basilique, et descendre dans la confession de Saint-Pierre, dont l'espèce de grotte, qui en forme le fond, sera ouverte jusqu'à*demain. Voilà tout ce que je peux te dire de Rome, après un séjour de vingt heures.
Quant à mon voyage en général, c'est bien la plus rude pénitence que la Providence pût m'envoyer. Je n'y ai pas eu deux heures d'amusement, et je me suis plus ennuyé que dans tout le reste de ma vie ensemble. S'il ne tenait qu'à moi, je partirais ce soir pour Civita-Vecchia, afin d'y chercher un navire qui pût me ramener en France sur-le-champ. Après tout, ce que j'ai appris me servira.
Nous avons vu à Gênes les journaux qui annonçaient le renvoi de Chateaubriand, et déjà les Z>6'/>a^5 retentissaient des cris de la nouvelle opposition qui va se former sous son influence. On voit un pauvre homme furieux d'être battu par un autre pauvre homme, qui lui-même ne gardera pas longtemps le pouvoir, et rien ne serait plus drôle que cette guerre des intérêts et des amours-propres, ce combat dans la boue, si la société n'en souffrait pas. Au reste, tout meurt; la vie s'éteint partout. Le corps social n'est plus qu'un cadavre qu'il faut laisser pourrir, avec la précaution de se tenir aussi loin que possible des exhalaisons. Ce point est bien établi pour moi, et j'en tirerai la règle de ma conduite à l'avenir.
La santé du Pape, quoique toujours très-faible, est aussi bonne qu'on peut l'espérer. Il ne dira pas demain la messe à Saint-Pierre, mais il y assistera. Aujourd'hui, après vêpres, il doit faire la bénédiction des palliums, qu'on garde dans une capsule déposée dans la confession de Saint-Pierre. Ce pauvre Pape ne sort jamais ; il est extrêmement faible. Le matin il reçoit, et s'occupe d'affaires. Il passe l'après-midi sur son lit, sans néanmoins se déshabiller.
Hélas ! la papauté vaut-elle ce qu'on quitte? Un Pape est l'homme du monde le moins libre, le plus complètement privé de tout ce qui peut répandre un peu de douceur sur cette triste vie. Et pour arriver là, que de travaux, que de soins, que de contrainte ! Oh ! que c'est une sotte chose que les dé-
sirs de Thomme et que son ambition ! Je veux me faire un genre de vie douce, tranquille, obscure, partagée entre un peu d'étude, de réflexion solitaire, et la conversation de quelques vrais amis. Mais nous parlerons de cela plus en détail à mon retour.
Je trouve bien peu de chose d'exact dans ce que nous avons tant de fois entendu dire de Tltalie. La chaleur est fort loin d'y être insupportable; c'est au contraire le climat que j'aimerais. Quelques parties exceptées, la campagne est magnifique. Le peuple est bon, doux, poli, spirituel. Il n'a rien de rude, ni rien non plus de cette bassesse servile qu'on lui reproche, je ne sais pourquoi. Voilà du moins ce que j'ai vu jusqu'ici. Qu'après cela il y ait, ici comme ailleurs, des passions, des vices, je le crois sans peine. Gela veut dire que les Italiens sont des hommes, comme les Français, les Anglais, les Suisses, et il n'y a pas là de quoi s'étonner. Quant au mal, car il en existe, je ne veux point t'en parler à présent, et tu le devines assez. Mille et mille choses tendres à tous nos amis. J'ai une en^ie extrême de me retrouver au milieu d'eux. J'embrasse Ange et Louis. Tu donneras de mes nouvelles à Saint- Malo. Tout à toi de tout mon cœur. M. Vuarin te fait mille amitiés.