‹ Œuvres inédites de F. LamennaisChapitre 91 sur 180 · Mademoiselle de Tréméreuc · texte numérisé non relu

Mademoiselle de Tréméreuc

Paris, 2 août 18 U.

J<inc cuiiipreiids que trop l)i(3n, mon excellente aiuie, le vide dont vous me dépeignez la tristesse. Après tant d'années d'une vie toujours commune, même dans l'éloignement, voir tout-tVcoup ces liens se briser, se sentir quasi seule en ce monde, ce sont de ces douleurs qui n'ont point de consolation terrestre. 11 faut bien cependant regarder dans ces pertes irréparables, l'ordre établi par une volonté dont nous adorons la sagesse, et par un amour dont le nôtre n'est que l'ombre. Nous cherchons à nous arranger comme à demeure dans un petit coin du temps qui nous emporte au sein d'une durée sans bornes, et c'est là, pour dire vrai, et notre malheur et notre folie. La pauvre Hélène s'est arrangée, elle, provisoirement chez les Dames Anglaises. Toute sorte de raisons le voulaient ainsi dans les premiers moments, mais ce ne serait pas une vie supportable, si elle devait se prolonger beaucoup. Selon les règles de cette maison, les pensionnaires elles-mêmes ne reçoivent qu'à la grille. Or, quant à moi, j'ai horreur des grilles, surtout depuis qu'on m'a tenu derrière. J'y ai laissé toute ma santé, c'est-à-dire ce que j'en avais. Je n'ai plus d'estomac, et l'estomac ce sont les forces. Pour le mal de pied, quoiqu'il n'existe ni enflure ni rougeur, je me persuade que c'est un commencement de goutte, sur quoi je me dis qu'au moins j'y gagnerai d'être autorisé à rester chez moi. Je n'en sors guère déjà. On ne descend pas étourdiment cent dix-huit marches, quand on pt-nse qu'il faudra les remonter. On m'a fort pressé d'aller à la campagne, j'ai re fusé. Oulre que les voyages me fatiguent, j'ai des habitudes

casanières qui font que je m'ennuie très-promptement partout ailleurs qu'en mon taudis. Je ne puis travailler que là et c'est encore une forte raison pour n'en pas sortir. Ma porte est défendue par de bons portiers. Hors les personnes connues, personne n'entre sans billet, de manière que je suis assez à l'abri des importuns. Je dîne souvent dehors, surtout l'hiver, quand on est revenu, qui de son château, qui de sa chaumière. Gela me convient, ne fût-ce que pour ménager, le soir, ma vue qui s'en va, comme tout le reste. Si j'avais des ailes, vous me verriez souvent, mais les jambes mêmes me manquent. Elles manquent bien plus encore à M. de Chateaubriand, c'est une vraie pitié. Nous avons eu, comme vous, quelques jours de chaleur. Malheureusement cela n"a pas duré. L'orage a ramené la pluie, et la pluie une température qu'aucuns disent agréable, mais à laquelle, pour moi, je préférerais celle des Antilles , ou même encore celle du Sénégal. On n'a jamais chaud quand on ne remue pas.

Adieu, chère bonne amie ; je pense souvent à vous et à ma chère petite Clara (1). Dites-lui de ma part tout ce qu'il y a de plus tendre, et dites-vous-en à vous-même autant.

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