A mademoiselle de Trèmcreuc
Paris, 9 octobre 1843.
Certainement, ma bonne vieille amie, ce m'est une douce chose que de recevoir directemejit de vos nouvelles. Que <i vous demandez pourquoi donc je ne vous écris pas plus souvent, je vous dirai que d'ordinaire on s'écrit d'autant moins qu'on se sent plus sûrs Tun de Tautre. La paresse pousse ses tristes racines dans l'affection môme. Puis les occupations s:\ns fin, sans nombre, auxquelles on ne pont suffire et qui
dévorent la vie. La santé aussi, toujours délabrée plus ou moins, vient à la traverse. Par exemple, je sors en ce moment d'une indisposition qui m'a forcé de garder le lit, chose qui ne m'arrive guère, mais la fièvre a été plus obstinée que moi, et il a fallu que je lui cède. A présent, je suis à peu près dans mon état habituel, et j'ai pu me remettre au travail. J'ai un Yolume sur les sciences à faire imprimer, ce qui n'est pas du tout amusant. Vous savez ce que c'est que de corriger des épreuves, et deux épreuves de la même feuille, afin d'en mieux goûter le plaisir. Outre cela, j'achève une traduction des Évangiles, avec des notes et des réflexions. Ce dernier ouvrage paraîtra aussi cette année et ce sera encore des épreuves, et toujours des épreuves; la vie n'est que cela. C'en est une rude pour moi que de ne pas vous voir. Je vous embrasserais de si bon cœur, vous et notre chère petite Clara! Mais véritablement les voyages me sont devenus impossibles. Il est pour le moins très-probable que je renoncerai même à sortir le soir dans Paris. Les dîners m'ennuient et me fatiguent. On dort mal, et partant on est mal disposé le lendemain. De ces dîners je n'en regretterai qu'un, que je faisais toutes les semaines à Passy, avec un excellent ami, plus âgé que moi de vingt-deux ans, tout jeune dès lors, comme. vous voyez. Peu à peu, tout se retire de nous , et c'est une sorte de petit avertissement discret et doux, qu'on nous donne à nous-mêmes; absolument comme si l'on nous chantait :
Il est minuit.
Point de bruit.
Que chacun se retire.
Je ne demande pas mieux pour mon compte, car je n ai jamais prodigieusement tenu à cette promenade dans la rue, près d'un ruisseau qui vous infecte et sous des gouttières qui vous trempent, qu'on appelle la vie.
C'est tout au plus si jo puis voir notro pauvre Hélène tous les six mois. Alors toujours nous parlons de vous, et de Clara, et du vieux temps. Antoinette aussi se plaît à ces souvenirs. Les deux sœurs m'ont paru passablement logées, sans vue toutefois que celle d'une cour; mais dans cette cour est une église, et c'est pour Hélène une commodité inappréciable. Elle peint beaucoup, et bien, bien sans doute pour quelqu'un qui n'est pas du métier, mais si bien pourtant que je m'étonne toujours qu'elle ait pu, comme d'ellemême, parvenir à ce degré de talent, car il y a du talent véritable. Et puis elle est si bonne, si affectueuse à la fois et si raisonnable! Je voudrais, quand je la vois, que Clara fût là pour leur donner à toutes deux ensemble un bon ot tendre baiser d'oncle.
Adieu, chère amie d'autrefois, et d'à-présent, et de tous les temps. Croyez bien que jamais rien ne vous effacera dans mon cœur.