‹ Œuvres inédites (volume 3)Chapitre 27 sur 89 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Mœurs et usages des Egyptiens.

C'est de la religion et des lois que se forment bientôt les mœurs. On reconnaît surtout cette influence dans les anciennes coutumes d*Egypte. Ce peuple , qui avait adopté le système de

la métempsycose, croyait que les âmesaprès la mort, allaient séjourner quelque temps dans le corps des animaux immondes, si elles avaient mérité d'être punies ; et dans ceux d'animaux plus purs , si elles avaient été vertueuses. Dans tous les cas , après un certain temps, elles devaient revenir dans le premier corps qu'elles avaient quitté. De là ce respect pour les morts, et le soin extrême qu'ils apportaient à les conserver.

Funérailles Dès qu'uu Egyptien avait cessé de vivre, sa famille et ses amis se couvraient d'habits de deuil , jeûnaient , se privaient du bain, affectaient pendant quarante jour s toutes les marques d'une douleur profonde. On embaumait le cadavre avec plus ou moins de frais, suivant sa fortune; mais toujours avec un art qui n'était porté

D UN OLVRAGE HISTORIQUE. 77

qu*en Egypte à ce degré de perfection»

Cet art consistait à vider bien exactement la cervelle , les entrailles , les intestins : des incisions étaient nécessaires ; et le respect pour les morts était si grand, que ceux que l'on payait pour ce travail , prenaient aussitôt la fuite et se voyaient poursuivis à coups de pierres comme des profanateurs.

On remplissait ensuite le corps de cannelle,de myrrhe, d'aromates précieux ; on l'entourait de bandelettes fines , qui, enduites de parfums , se collaient avec de la gomme , et ne laissaient plus à l'air aucune action sur la peau. De cette manière , les corps se conservaient des siècles entiers , soit dans les tombeaux qu'on leur élevait , soit plus souvent , dans les maisons , où on les plaçait debout , enfermés dans des caisses de bois. Ce gage devait être

cher à la tendresse , à la piété ; iï était doux pour la mère en pleurs , pour l'orphelin , pour l'époux désolé , de garder toujours , d'avoir près de soi , ce qui lui restait d'un objet aimé.

L'extrême habileté des Egyptiens dans l'art d'embaumer les morts , n'était pas la seule chose qui rendît célèbres leurs funérailles. Ils n'admettaient aux honneurs funèl)res que ceux dont la vie avait été pure. Un jugement solennel arrêtait au bord du tombeau les corps mêmes de leurs rois. Cette coutume si extraordinaire est attestée par tous les historiens :

voici comment on y procédait.

Jugement Tout hommc important dans l'état , des morts, ^^j^ ^^^ |^ gloirc qu'îl s' était acquise , soit par les emplois qu'il avait remplis^ entrait en cause avec la nation au moment où il expirait. Des juges

nommés par le peuple , s'assemblaient dans une île au milieu d'un lac , et faisaient comparaître le mort embaumé. Là , tout homme avai*t le droit de devenir son accusateur, de lui disputer sa gloire , de lui reprocher les moindres actions qui auraient pu la ternir. Les juges examinaient sévèrement sa vie entière depuis sa naissance. Ses services, ses vertus publiques ou particulières , étaient mises dans la balance avec ses faiblesses , avec ses erreurs; le tribunal les pesait, et son arrêt , confirmé par le peuple , accordait ou refusait les honneurs de la sépulture, et les hommages de la postérité. Les rois surtout étaient soumis à ce jugement redoutable. Abandonnés de leurs courtisans, dépouillés de leur diadème, n'emportant rien avec eux que le mal qu'ils avaient fait, ils

étaient mis seuls dans la barque, dont le nocher s'appelait Garon ; ils s'en allaient trouver une cour qui n'était plus composée que de ceux qu'ils avaient opprimés.Là, les voix douces des flatteurs étaient remplacées par les cris terribles de ceux qui redemandaient leurs biens, leur épouse ravie, leur fils immolé dans une guerre injuste , le prix de leur sang et de leur sueur prodigués par un fol orgueil.

Humiliés, confondus devant ce tribunal suprême , leur mémoire était flétrie ; et cette honte , à laquelle leur cadavre était insensible , devenait du moins un sujet d' effroi pour celui qui leur succédait.

Soldats. Nous avons déjà vu que les prêtres formaient le premier corps de l'état , le seul qui , par sa puissance pouvait servir de contre-poids à l'autorité mo-

d'un ouvbage historique. 8î

narchique. Après eux, la profession militaire était la plus honorée. On ne payait point les soldats avec de l'argent; on leur donnait tous les jours une certaine mesure de pain , de viande , de vin; on leur assignait des terres. Douze arures , c'est-à-dire six de nos arpens, exemptes de toute imposition , appartenaient à chaque famille consacrée aux armes. Cet héritage se transmettait du père aux enfans; car, en Egypte , toutes les professions étaient héréditaires , et jamais il n'était permis d'exercer un autre métier que celui de ses parens.

Les historiens assurent que l'armée Hérodote

liV. 2.

des Egyptiens était de quatre cent mille hommes. On a de la peine à croire à ce nombre. Il est vraisemblable que l'on y comprend tous les individus composant les familles raili-

taires. On nous dit encore que ces troupes étaient sans cesse exercées à l'équitation , à la course , à l'art de guider les chariots armés ; cependant l'Egypte fut toujours soumise par tous les peuples qui l'attaquèrent. On n'a jamais trop vanté le courage de ses soldats; ce sont ses lois , ses sciences qui la rendirent célèbre , et ce n'est que dans les temps si peu connus de Sésostris que sa valeur guerrière se fit respecter.

Laboiueius. Les labourcurs , les artisans composaient les dernières classes. Il paraît que c'était sur eux que portait en entier le poids des impôts; car les prêtres , qui s'étaient emparés du tiers des terres du royaume , ne payaient rien, et les soldats, possesseurs d'un autre tiers , avaient le même privilège. Ainsi la portion la plus utile, la plus nom-

breuse des habitans de l'Egypte, celle qui faisait vivre les autres ; qui leur fournissait du pain , des étoôes , des armes , tous les objets nécessaires à leurs besoins, à leur luxe, acquittait seule les charges de l'état , ne pouvait parvenir à aucune charge, était à jamais condamnée à la peine , à l'indigence , et n'avait pas même l'espoir , en augmentant sa population , de voir augmenter la terre que ses travaux rendaient féconde. Voilà pourtant le gouvernement le plus célèbre chez les anciens pour la sagesse de ses lois! Que l'on juge par là du bonheur dont a joui le genre humain pendant des siècles !

Malgré l'heureuse position de l'Egypte , sitniée entre deux mers , le commerce n'y florissait point. Un ancien préjugé religieux leur inspirait

de l'horreur pour la mer , qu'ils appelaient 7y/7/î07z, et qu'ils regardaient comme l'ennemie de leurs dieux.

Leurs pontifes , en affectant de pousser cette aversion pour la mer jusqu'à ne manger ni sel ni poisson , confirmaient leur éloignement de tout commerce avec les autres nations. Leur intérêt les avait avertis que plus le peuple serait isolé, plus il leur serait soumis.

Polygamie La polygamic était en usage \ et d'après l'exemple sacré d'Osiris , qui passait pour avoir épousé sa sœur Isis , les enfans d'un même père pouvaient se marier entre eux. Les prêtres seuls étaient obligés de se réduire à une seule femme.

Leur Le fond du caractère des Écvptiens semble avoir été de tout temps une vanité nationale, qui leur faisait mépriser

earacleic.

D'UN OUVRAGE HISTORIQLiE. 85

non-seulement leurs voisins , mai s tout ce qu'ils ne connaissaient point. Cet orgueil , utile souvent chez un peuple qui joint des lumières à de l'énergie, n'était chez les Égyptiens qu'une source de paresse. Nul d'entre eux ne se souciait de rien découvrir , de rien faire autrement que ses aïeux ne l'avaient fait. Indolens et lâches, peutêtre par l'inlluence de leur hrûlant climat, ils abandonnaient à leurs femmes , à leurs filles , les soins , les affaires de leur maison. Les hommes s'occupaient à fder , ou exerçaient leur esprit sur des sciences occultes , dont l'antiquité , dont l'obscurité étaient le principal mérite. Cependant ils avaient des vertus ; et nul peuple ne porta plus loin le respect pour la vieillesse, la reconnaissance pour les bienfaits. Les pères jouissaient dans les

familles d'un empire souverain. La piété de leurs enfans les honorait comme des dieux. Les jeunes gens se levaient à l'aspect d'une barbe blanche. C'est de l'Egypte que Lycurgue transporta cette belle coutume à Sparte.

L'ingratitude passait chez eux pour un crime que le mépris et la haine publique devaient punir au défaut des lois. L'amour de la paix , du repos, l'incuriosité des biens qui ne leur étaient pas connus, leur donnaient naturellement cette modération si rare , première base de la sagesse. Ils se croyaient heureux , ils l'étaient peut-être de cette seule croyance. Leurs arts, leurs sciences , leur suffisaient ; et quoiqu'ils n'en fussent encore qu'aux élémens pour quelques uns , on verra que dans quel-

d'un ouvrage historique. 87

ques autres ils ont mérité notre admiration.

Page 1