‹ Œuvres inéditesChapitre 2 sur 47 · I VIE · texte numérisé non relu

I VIE

ble lieu de sa naissance. Madrid, Séville , Lucène , Alcala , se sont disputé cet honneur. Cervantes , ainsi qu'Homère , Camoëns, et beaucoup d'autres grands hommes , trouva plusieurs patries après sa mort , et manqua du nécessaire pendant sa vie.

L'académie espagnole , sous la protection de son souverain , vient de rendre à la mémoire de Cervantes l'hommage que l'Espagne lui devait depuis trop long-temps : elle a publié une magnifique édition de Don Quichotte.

Il semble qu'on ait [ pensé que ce ] luxe typographique pouvait réparer les torts de la nation envers l'auteur. Sa vie est [en] tête , écrite , d'après les

attention 5 mais il était indispensable, pour assurer la propriété du libraire, d'établir une différence entre les parties inédites et cçllç déjà imprimées.

recherches les plus exactes , [ les plus authentiques ] , par un académicien distingué. Je suivrai cette autorité pour tout ce qui regarde ces faits, me permettant de parler des ouvrages de Cervantes selon le sentiment qu'ils m'ont inspiré.

Cervantes était gentilhomme , fils de Rodrigue de Cervantes et de Léonor de Cortinas. Tl naquit à Alcala de Hénarès , ville de la Nouvelle-Castille , le 9 octobre i547, sous le règne de Charles-Quint.

Dès son enfance , il aima les livres.

Il fit ses études à Madrid sous un célèbre professeur , dont il surpassa bientôt les plus habiles écoliers. La grande science [d'alors ] était le latin et la théologie. [ Cervantes apprit davantage. Il est aisé de voir j en lisant ses œuvres j qu'il était beaucoup plus

instruit que les savans de son siècle.

11 était très èrudit et avait prodigieusement lu; ce qui le prouve , ce sont les citations nombreuses que Von trouve dans ses ouvrages , et qui ne pouvaient être que le résultat du travail et de la mémoire j dans un temps où les dictionnaires n étaient pas aussi multipliés que de nos jours. Les parens de Cervantes ] voulaient en faire un ecclésiastique ou un médecin , seules professions utiles en Espagne ; mais il eut encore ce trait de commun avec plusieurs poètes célèbres , de faire des vers malgré ses parens.

Une élégie sur la mort de la reine Isabelle de Valois, plusieurs sonnets, un petit poëme appelé Filene , furent ses premiers essais. Le peu d'accueil qu'on fit à ces ouvrages lui parut une, injustice : il quitta l'Espagne et alla se

iixer à Rome , où la misère le força [d'entrer au service d'un] cardinal (*).

Dégoûté bientôt d'un emploi si peu digne de lui , Cervantes se fit soldat , et combattit avec beaucoup de valeur à la fameuse bataille de Lépante, gagnée par Don Juan d'Autriche en 1571. Il y reçut à la main gauche un coup d'arquebuse dont il fut estropié toute sa vie. Cette blessure lui valut pour récompense detre mis à l'hôpital de Messine.

[ Malgré tout cela , ] le métier de soldat invalide lui parut encore préférable à celui de poëte méprisé. [ En sortant de V hôpital , ] il alla s'enrô-

(*) Cervantes avait été mieux que valet .le chambre chez le cardinal Aquaviva, Cameraro veut dire un officier de distinction chez un grand. (Note de Florian. )

1er de nouveau dans la garnison de Naples , et demeura trois ans dans cette ville. Comme il repassait en Espagne sur une galère de Philippe II ; il fut pris et conduit à Alger par Arnaute Mami , les plus redouté des corsaires [ le plus barbare envers ses captifs ] (*).

La fortune, qui épuisait ses rigueurs sur le malheureux Cervantes , ne put lasser son courage. Esclave d'un maître cruel, sûr de mourir dans les tourmens s'il osait faire la moindre tentative pour se mettre en liberté, il concerta sa fuite avec quatorze captifs espagnols. On convint de racheter un d'entre eux qui retournerait dans sa patrie , et reviendrait avec une barque

(*) Il était si cruel que ses compatriotes eux-mêmes le désignaient sous ce nom.

(Note de Florian).

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•enlever les autres pendant la nuit.

L'exécution de ce projet n'était pas facile; il fallait d'abord amasser la rançon d'un prisonnier, ensuite s'échapper tous de chez leurs diiférens maîtres , et pouvoir rester rassemblés, sans être découverts, jusqu'au moment où la barque viendrait les prendre.

Tant de difficultés paraissaient insurmontables; l'amour de la liberté yint à bout de tout. Un captif navarrois, employé par son maître à cultiver un grand jardin sur le bord delà mer [avait creusé depuis long-temps ] dans l'endroit le plus caché , un souterrain capable de contenir les quinze Espagnols. On gagna, soit par des aumônes , soit à force de travail, la rançon d'un Maïorcain, nommé Viane , dont on était sûr , et qui connaissait parfaitement toute la côte deBarbarie.

L'argent prêt , il fallut six mois pour que tout le inonde pût [ se rendre au souterrain. Viane alors se ] racheta et partit après avoir juré de revenir dans peu de temps.

Cervantes avait été l'âme de l'entreprise [ c'était lui qui s'exposait sans cesse -pour faire vivre ses compagnons.

Aucun d? entre eux n'osait sortirt pendant le jour ; ce n était que la nuit qiiïïls se hasardaient quelquefois à respirer V air en tremblant ]. Le jardinier, qui n'était pas obligé de se cacher , avait [ continuellement ] les yeux sur la mer , pour découvrir si la barque ne venait point.

Viane tint parole. Arrivé à Maïorque , il va trouver le vice-roi , lui expose sa commission , et lui demande de l'aider dans son entreprise. Le vice-roi lui donne un brigantin :

DE CERVANTES. l5

Viane , le cœur rempli d'espoir, yole à la délivrance de ses frères.

Il arriva sur la côte d'Alger le 28 septembre de cette même année 1577, un mois après en être parti. Viane avait bien observé les lieux ; il les reconnut quoiqu'il fût nuit ; il dirigea son petit bâtiment vers le jardin où on l'attendait avec tant [ de crainte et tant] d'impatience. Le jardinier, qui était en sentinelle, l'aperçoit et court avertir les treize Espagnols.

Tous leurs maux sont oubliés à cette heureuse nouvelle ; ils s'embrassent , ils se pressent de sortir du souterrain ; ils regardent avec des larmes de joie la barque du libérateur. Mais , comme la proue touchait la terre, plusieurs Maures passent et reconnaissent les chrétiens ; ils crient aux armes ! Viane tremblant reprend le large , gagne la

haute mer , disparaît ; et les malheureux captifs , retombés dans les fers , vont pleurer au fond du souterrain.

Cervantes les ranima; il leur fit espérer, il se flatta lui-même que [sârement J^iane ] reviendrait *, mais on ne le vit plus reparaître. Le chagrin et l'humidité de [cette] demeure étroite et malsaine £ où ils étaient depuis sept mois ., causèrent des] maladies à plusieurs de ees malheureux. Cervantes ne pouvait plus suffire à nourrir les uns, à soigner les autres, à les encourager tous.

Il se fit aider par un de ses compagnons , et le chargea d'aller chercher des vivres. Celui qu'il choisit, était un traître. Il va trouver le roi d'Alger , se fait musulman , et conduit lui-même au souterrain une troupe de soldats qui enchaînent les treize Espagnols.

Traînés devant le roi , ce prince leur promit la vie s'ils voulaient déclarer quel était l'auteur de l'entreprise, a C'est moi , lui dit Cervantes ; )> sauve mes frères et fais-moi mourir.» Le roi respecta son intrépidité ; il le rendit à son maître , Arnaute Mami , qui ne voulut pas faire périr un si brave homme. Le malheureux jardinier navarrois , qui avait fait le souterrain, fut pendu par un pied, jusqu'à ce que le sang l'eût étouffé.

Cervantes , trompé par la fortune , trahi par son ami , rendu à ses premiers fers , n'en devint que plus ardent à les briser. [Plusieurs] fois il échoua , et fut sur le point d'être empalé. [ Enfin j son courage irrité osa concevoir le hardi projet de faire révolter tous les captifs chrétiens j et de se rendre maître dJ Alger. ] On dé-

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