TOM£ III
î8 VIE
couvrit la conspiration , et Cervantes ne fut pas mis à mort : tant il est vrai [qu un homme de cœur] impose même aux barbares.
Il est vraisemblable que Cervantes a voulu parler de lui-même dans la Nouvelle [du Captif], l'une des plus intéressantes de Don Quichotte , lorsqu'il dit que « le cruel Azan , roi d'Al- » ger , ne fut clément que pour un )) soldat espagnol [appelé] Saa-vedra » qui s'exposa [plusieurs fois aux s up- )> plices les plus affreux j, brava , pour )> se remettre en liberté j les péri/s les » plus extrêmes j et ] forma dés en - » treprises qui, de long-temps, ne » seront oubliées des infidèles. [ Je » pourrais vous parler long- temps de » ce soldat j si je ne craignais d3être fi trop prolixe. ] »
Cependant le roi d'Alger voulut
être maître d'un captif si redoutable; il [disait souvent quil ne serait tranquille et sûr de sa capitale que lorsqu'iltiendraitlemânchot espagnol.
Il acheta Cervantes d? Arnaute Mami .
ne le traita point malj mais le resserra étroitement. Cervantes , vers ce ?jiéme temps , avait écrit en Espagne pour solliciter sa rançon. Sa mère et sa sœur , toutes deux fort pauvres j, vendirent tout ce qu elles avaient , et coururent] à Madrid porter trois cents ducats aux Pères de la Trinité , chargés de la rédemption des captifs.
Cet argent , qui faisait tout le bien de [la famille] , était loin de suffire 7 le roi Azan voulait cinq cents écus d'or. Les Trinitaires , toucîiés de compassion , complétèrent la somme ; et Cervantes fut racheté le 1 9 septembre i58o, après un esclavage de cinq ans*
De retour en Espagne , dégoûté de la vie militaire , et résolu de se livrer entièrement aux lettres, il se retira près de sa [mère et de sa sœur] , avec la douce espérance de les nourrir de son travail. Cervantes avait alors trente-trois ans. Il débuta par Galatée ? dont il ne donna que les six premiers livres, et qu'il n'a jamais achevée. Cet ouvrage réussit assez bien.
La même année , il épousa dona Catherine de Palacios ; elle était fille de bonne maison , mais pauvre ; et ce mariage ne l'enrichit pas. Pour soutenir son ménage , Cervantes fit des comédies : il assure qu'elles eurent beaucoup de succès; mais bientôt il quitta le théâtre pour un petit emploi qu'il obtint à Séville, où il alla s'établir. C'est là qu'il a fait celles de ses Nouvelles où il dépeint si bien
les vices de cette ville [ opulente }. Cervantes avait près de cinquante ans lorsqu'il fut obligé de faire un voyage dans la Manche. Les habitans d'un petit village nommé l'Argamazille , prirent querelle avec lui:, le [ mirent ] en prison, et l'y laissèrent long-temps. Ce fut là qu'il commença Don Quichotte. Il crut se venger de ceux [ dont il avait à se plaindre ] , en faisant de leur pavs la patrie de son héros : il affecta cependant de ne pas nommer une seule fois dans son roman le village où on l'avait si mal traité.
Il ne donna d' abord que la première partie de Don Quichotte.
[// eut de la peine à obtenir du duc de Bejar , la permission de le lui dédier. Ce duc craignait de compromettre sa réputation et son goût. Eu
effet j Don Quichotte ne relisait point. Peu de personnes le lurent ., et tout lé monde s'en moquait ou n'en parlait quavec mépris. Cervantes connaissait les hommes : il publia , sans y mettre son nonij une petite brochure appelée le Serpenteau. Cet ouvrage , qrfil serait très difficile de retrouver aujourd'hui j même en Espagne , semblait être une critique de Don Quichotte; mais il insinuait adroitement que ce roman n'était qiùune satire fine et déguisée de certaines personnes puissantes que l'auteur avait voulu peindre sous le masque de ses héros.
Dès que Cervantes eut jeté cet appât à la malignité , tout le monde lut Don Quichotte., tout le monde y chercha les allusions que la brochure promettait ; les éditions se multiplièrent } et le public j étonné de n'y trouver que
du plaisir , finit par vouloir bien sJen contenter. ]
Alors tous les ennemis du bon goût se déchaînèrent contre Cervantes :
critiques, satires , calomnies, tout fut mis en œuvre. Plus malheureux par son succès qu'il ne l'avait jamais été par ses disgrâces, il n'osa rien [imprimer] de plusieurs années. Son silence augmenta sa misère , sans apaiser l'envie. Heureusement le comte de Lemos et le cardinal de Tolède lui accordèrent quelques secours. Cette protection , que Cervantes a tant fait valoir, lui fut continuée jusqu'à sa mort :
mais elle ne fut jamais proportionnée ni au mérite du protégé , ni aux richesses des protecteurs.
Cervantes , impatient de marquer sa reconnaissance au comte de Lemos, lui dédia ses Nouvelles, qui parurent
huit ans après la première partie de Don Quichotte. L'année suivante il donna son Voyage au parnàsse; mais ces ouvrages lui valurent peu d'argent; et les secours du comle de Lemos furent toujours bien faibles , puisque Cervantes [ qui semblait destiné à toutes les humiliations j fut obligé , pour avoir du pain j ] d'imprimer huit pièces que les comédiens refusèrent de jouer.
Cette même année, un Aragonais , [ auteur de mauvaises comédies que Cervantes avait jugées sévèrement j, prit pour s'en venger ] le nom d'Avellaneda , et fit une suite de Don Quichotte , [ouvrage] pitoyable , sans goût , sans gaîté , sans esprit ; mais dans lequel il disait à Cervantes [ les injures et les personnalités les plus grossières. Il lui reprochait sa pau-
\retè j sa vieillesse et jusqu'à la blessure glorieuse qu'il avait reçue à Lépante.
Cette infamie doit faire excuser le ressentiment qu'en conserva Ceriantesj et l'opiniâtre persévérance avec laquelle il revient , dans Don Quichotte, sur cet auteur aragonais qui s' étaitcaché pour diffamer Cervantes.
Cependant il ne daigna pas lui arracher son masque et le nommer , en repoussant ses injures et en le couvrant de ridicule.
Quoi qu'il en soitj tant d'indignité ne révolta point le public ; Avellaneda fut lu. ] Cervantes [ lui ] répondit comme l'on [doit] répondre à toutes les satires : il publia la seconde partie de Don Quichotte, supérieure encore à la première [dont elle diffère absolument^.