‹ Œuvres inéditesChapitre 26 sur 47 · LETTRE A MISS C. THURLOW · texte numérisé non relu

LETTRE A MISS C. THURLOW

Je vous dois en quelque sorte cette traduction , c'est vous qui m'avez fait connaître l'aimable Galatée. Sans vous, le chevalier de Florian n'aurait pas sitôt paru en habit anglais. Le public décidera si ce costume lui

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sied. Mais si vous le trouvez Lieiï?

j'ose m'assurer d'avance du suffrage de toutes les personnes qui sentent avec délicatesse, et jugent avec goût.

Le roman pastoral est un genre d'écrire presque nouveau pour nous.

II semble que le nom même annonce une de ces productions légères qui font qu'un Anglais se tient sur ses gardes pour n'être point séduit par un faux éclat et par le vide des pensées. Notre imagination est si forte, que nous préférons l'obscurité qui la nourrit à la lumière qui, en la renfermant dans ses limites, nous apporterait cette mesure de plaisir que la nature a certainement préparée pour nous.

Les Français, nos voisins, se sont exercés dans ce genre de littérature.

11 est vrai qu'ils ont souvent donné tête

SUR LE ROMAN PASTORAL. Io5

baissée dans le défaut que nous voulions éviter. Trop de brillant et un parlage sans bornes , changent la beauté simple de la nature en un fantôme , dont le faux éclat se dérobe à l'œil de l'esprit, et ne laisse point de prise au sentiment.

L'Italie réclame le roman pastoral comme une production de son sol; il y aurait de l'ignorance à nier qu'elle n'ait l'avantage du nombre sur les nations rivales. Si c'est là-dessus que les Italiens fondent leurs prétentions, il serait injuste de s'y refuser; mais s'il m'est permis de faire une exception , il n'y a que PAminte du Tasse qui les mette à peu près de niveau avec les Français. Ceux qui aiment la nature sans affectation donnent la préférence aux derniers. Un Italien met son plaisir à tirer avec

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effort de son imagination quelque pensée recherchée *, il la poursuit , il s'y attache , il la fait passer dans le roman pastoral , et les bergers qu'il y introduit sont tout étonnés de se voir enchaînés dans des guirlandes de fleurs et de parler un langage plein d'afféterie.

Leur exemple prouve que sans le naturel , l'imagination n'est rien, du moins en ce genre. Tout l'esprit de Guarini, la gentillesse de Bonarchi et le brillant de Marini, ne peuvent lutter avec les beautés simples de l'inimitable Gessner. L'Allemand écrit comme il sent; en écrivant, son cœur trouve une langue facile et expressive , sans qu'il ait besoin du secours de l'art.

Nous nous trompons dans la poursuite de la nature; il est impossible qu'une âme affaiblie par l'art, l'attei-

gne jamais, et il faut bien plus de talent pour éyiter l'art, que d'art pour atteindre la nature.

Les Allemands joignent au mérite de l'imagination, celui du langage et du sentiment; aussi je ne balance point à leur adjuger la palme des écrits où la nature se présente pure et sans fard. Ils ne sont point nos rivaux , ils sont nos maîtres dans l'harmonie champêtre et la sympathie sociale. Ils sont la preuve vivante que les sentimens étudiés ne sont pas plus la source des beautés de la nature, qu'un langage affecté n'est propre à les rendre. Il n'y a donc que ceux dont la manière approche des Allemands , qui puissent les égaler en réputation.

Le chevalier de Florian , avec toute la modestie du vrai génie, s'est offert

pour enrichir sa nation d'un genre qui lui était presque inconnu.

Un traducteur qui fait beaucoup valoir aux yeux du public le mérite de son auteur , semble mendier des éloges; mais le chevalier de Florian est à Pabri de ce reproche. Quoiqu'il ne prétende ingénument qu'à la gloire d'avoir imité dans sa Galatée un fragment espagnol, resté imparfait et dont il n'a pris que quelques pensées, il y aurait de l'injustice et de la mauvaise foi à lui refuser le titre d'auteur original , qu'il s'est acquis d'ailleurs à tous égards, et avec tant de distinction. Ainsi la seule grâce que je demande, c'est que toutes les difficultés qu'on pourrait faire sur le genre , ne tombent point sur la traduction. Le mérite de celle-ci consiste dans sa simplicité; et en général, je

crois qu'il en est des productions de l'esprit comme des travaux d'une mère et d'une nourrice; le rôle de la dernière est le plus pénible.

Faisons trêve aux éloges, et permettez-moi de rassembler quelques observations que Gàlatée m'a donné occasion de faire sur le genre même.

Le roman pastoral est à la simple églogue, ce que la poésie épique est au poëme dramatique. L'un et l'autre doivent former un tout complet. Quoiqu'ils soient semés d'épisodes et susceptibles d'ornemens , il faut qu'ils aient toujours en vue un objet principal et unique qui s'aperçoive dans tout le cours de l'ouvrage. L'étendue du sujet ne fait rien à cette règle, que la nature elle-même semble nous marquer; car la tragédie a

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