TOME m. i
Mieux vaut être pris pour arbitre par ses ennemis que par ses amis.
Dans le premier cas , on se fait un ami , et dans le second un ennemi.
Ne mens jamais : cela est infâme quand même le mensonge serait utile.
Ne fréquente point les courtisanes : elles flétriront ton âme et ton corps.
Ne cherche à séduire la femme de personne.
note de l'éditeur. 171
Les plaisirs de ce monde sont de courte durée 5 la vertu seule est immortelle.
Que ta main , ta langue et ta pensée , soient exemptes de souillure.
Ne publie pas ce que tu as dessein défaire, afin de n'être point raillé si tu échoues.
Prévois les malheurs pour les empêcher ; mais dès qu'ils sont arrivés, souffre-les avec courage. Le i5..
comble de l'infortune est de nepouvoir la supporter.
Dans les afflictions , offre à Dieu ta patience; dans le bonheur, rendslui des actions de grâces.
La félicité du corps consiste dans la santé , celle de l'esprit dans la science.
La plus dangereuse maladie de l'âme est d'être insensible aux maux de ses semblables.
Fais de bonne grâce ce que tu ne peux éviter.
NOTE DE l'ÉDITELR. ^3
Jour et nuit, pense à faire du
bien : la vie est courte. Si , devant
servir aujourd'hui ton prochain , tu
attends à demain , fais pénitence.
Quiconque exhorte les hommes à la pénitence doit être exempt de blâme ; qu'il ait du zèle , mais que ce zèle ne soit ni exagéré ni trompeur; qu'il ne mente jamais :
que son caractère soit doux , son âme sensible et indulgente , son cœur et sa langue toujours d'intelligence *, qu'il soit éloigné de toute débauche ; qu'en un mot il soit un exemple continuel de justice et de bonté.
On doit savoir gré à Florian d'avoir substitué un nom fameux , fut-il imaginaire , à un personnage inconnu, et qui ne pouvait exciter qu'un faible intérêt. Enfin , l'idée de remplacer la nympîie Egérie par la fille de Zoroastre , est très ingénieuse , et mérite des éloges.
On retrouvera dans Phàràsmin le type d'ELiEZER. Il n'est pas douteux, que ce dernier ouvrage ne doive son existence au touchant épisode supprimé de Numa : c'est la même pensée agrandie et développée avec ce talent si vrai , si naturel que l'on reconnaît dans l'auteur.
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PHARASMIN*
Léo était impatient de connaître celui qui lui était déjà si cher: Numa brûlait aussi d'apprendre l'histoire du père d'Anaïs . Un j our qu'ils étaient tous rassemblés près du malade , les deux amis joignirent leurs prières pour obtenir ce récit ;
(*) Voir , IVuma Pompilius , livre IX page 296 de l'édition in-8, et page 120 de l'édition in-18 imprime'es chez Didot aîné, du rivant de l'auteur.
le vieillard après avoir levé les yeux au ciel , le commença dans ces termes :
Je suis né dans la capitale Je l'Assyrie, je m'appelle Métrobate. Elevé dès l'enfance au métier des armes , je parcourus successivement tous les emplois militaires , et devins l'un des premiers généraux de Sardanapale.
Il me donna le commandement de l'armée qu'il envoyait contre les Arabes. Mais les délices de Ninive,la corruption des mœurs de la cour, avaient énervé tous les courages , amolli tous les coeurs, éteint tous les nobles sentimens. L'amour de la patrie était ignoré de mes soldats.
Une telle armée ne pouvait vaincre.
Je perdis deux batailles et cent lieues de pays. La consternation se répandit
dans l'empire. Sardanapale se réveilla de sa profonde léthargie \ et comme la faiblesse et la cruauté se manifestent presque toujours dans les mauvais princes , Sardanapale fit une paix honteuse avec les Arabes , et ordonna une persécution contre les Mages. Ces Mages sont des disciples de Zoroastre , des iguicoles , qui habitaient dans la Chaldée , vivaient en paix , cultivaient la terre, et payaient les impôts sans murmurer. Leur seul crime était d'adorer le soleil. Je reçus Tordre de les détruire, de les exterminer jusqu'au dernier ; c'était le moyen qu'employait Sardanapale pour apaiser les dieux.
Mes barbares soldats, qui avaient si lâchement combattu les ennemis , étaient pleins de zèle pour persécuter des citoyens. Malgré mes soins , malgré mes efforts , toutes les habitations
des Mages étaient dévastées , ces malheureux mis à mort; et leur sang, versé malgré moi , faisait chaque jour de nouveaux martyrs. Affreux aveuglement des rois, qui se chargent de venger le ciel par des meurtres , plutôt que de l'apaiser par des vertus !
Cent fois je fus prêt à quitter l'armée ; mais j'étais retenu par le plaisir de sauver tous les jours quelques malheureux. Tantôt j'interprétais la loi , tantôt je trouvais un subterfuge ; les troupes murmuraient de ma clémence , mais le sang humain était épargné.
Un jour , des soldats m'amenèrent un vieillard et une jeune fille qu'on avait surpris adorant le soleil . Mille témoins attestaient le crime. Vainement je voulus chercher des détours pour absoudre les accusés ;
EPISODE. I'JQ
eux-mêmes demandaient la mort, u Frappe, disait le vieillard; oui, je » suis criminel de ne croire qu'un » seul Dieu , de l'adorer dans sa plus » éclatante image , dans le soleil qu'ij » a créé pour noas dispenser ses bien- » faits. Je suis criminel de penser que » ce Dieu m'a donné une âme immor - » telle, que cette âme sera punie si je » fais mal , et qu'elle sera récompen- » sée si je fais bien; de croire que ce » Dieu tout- puissant aime les hom- » mes qu'il a créés, supporte et laisse 5i vivre ceux qui le calomnient , fait » briller le jour et naître les niois- » sons pour le Scythe, pour le Perse, » pour le Syrien , pour torcs ses en- 51 fans divisés entre eux sur la ma- )) nière de l'adorer ; qu'il pardonne à » l'ignorance , à la faiblesse , et déteste » la persécution. Voilà mes dogmes,
I 8o PHARASMIN ,
» ma croyance, nia religion. Frappez, )> mais épargnez ma fille: c'est moi n seul qui l' élevai dans ces principes ; » punissez-moi de ses erreurs, par- » donnez-lui.
» Non, s'écriait la jeune fille, c'est » à moi de mourir , c'est à moi » d'expirer à sa place. Eh! ne voyez- » vous pas que mon père n'a plus » que quelques jours à exister ! moi , » je suis jeune , je vous offenserai » long-temps. Tournez sur moi vos » glaives , trempez - les tous dans » mon sang ; mais pardonnez à un » faible vieillard qui n'a pas besoin » de vous pour mourir ; épargnez - » vous un crime inutile , et réunissez » sur moi seule les tourmens que vous )> prépariez pour nous deux, »
Ces paroles, ce généreux combat, l'âge du vieillard, la beauté, la jeu-
ÉPISODE. l8l
nesse de sa fille , me firent une impression profonde. « J'absous ces cou- « pables j m'écriai-je ; ils seront bannis » de l'Assyrie , mais malheur à moi » si je Ter sais leur sang ! » — « Le roi « l'ordonne, s'écrient alors mes sol- 55 dats mutinés. Le roi condamne à )) mort tout Mage qui n'abjure pas ses i) détestables erreurs. Livrez-nous ces » coupables, ou vous êtes rebelle au 55 roi. »
Dans l'instant, la sédition s'accroît; chefs , soldats , tout se révolte. Un téméraire ose porter la main sur la jeune Mage , je le perce de mille coups; et regardant fièrement cette armée révoltée : « Retirez-vous sous » vos tentes , m'écriai-je d'une voix « terrible; allez attendre le châtiment » que je dois à votre insolence. 55 Dieu sans doute m'environnait dans ce mo-
l82 PHARASMIN,
ment. Tous ces soldats , tous ces chefs mutinés sont terrassés par mes paroles. Un silence profond règne dans toute l'armée \ chacun se retire avec l'effroi sur le visage. Je fais conduire à mon pavillon le vieillard et sa fille , et mon esprit ne s'occupe plus que des moyens de les sauver.
Leur courage, leur tendresse l'un pour l'autre , la douceur et la beauté delà jeune Oxane, c'était le nom de cette vertueuse fille , m'avaient inspiré un intérêt plus vif et plus tendre que la pitié. Je ne quittai pas un seul moment Oxane et Hidaspe son père.
J'avais résolu de périr ou de les sauver. Je voulus qu'ils reposassent pendant la nuit dans ma tente , et je plaçai des gardes que je croyais fidèles , pour veiller sur leurs jours et sur les miens : mais au milieu de la nuit
ÉPISODE. i83
j'entends un tumulte effroyable, on s'attroupe , on s'arme , en s'avance vers mon pavillon; c'étaient mes soldats excités par leurs chefs , mécontens de moi depuis long-temps , et qui saisissaient l'occasion de se venger de ma sévérité.
Le vieux Hidaspe , tout en larmes , se jette à mes pieds : « O notre prow tecteur s'écrie-t-il , vos jours sont » menacés , la sédition s'est rallumée , » vous n'avez qu'un moment pour j) éviter ces furieux. Sauvez, sauvez » vos jours , ou ma fille et moi nous » allons nous livrer à ces tigres altérés » de notre sang. Mais plutôt fuyez » avec nous. Venez dans notre ca- » bane; un chemin secret nous y con- » duira. Venez, ou nous courons metr» tre nos têtes sous le glaive de ces » révoltés» )>
I 84 PHARASMIN ,
En disaut ces paroles, il embrassait mes genoux, et Oxane m'entraînait hors de ma tente. La crainte de les faire périr en voulant essayer une résistance inutile , l'empire que la belle Mage avait déjà pris sur moi , tout me fit céder à leurs efforts. J'abandonnai cet affreux camp , et , suivant Hidaspe et Oxane, à travers une épaisse forêt , j'arrivai dans une cabane isolée, que la profondeur du bois dérobait à tous les regards.
Le fils d'Hidaspe , le frère d'Oxane , le jeune et tendre Pharasmin, errait en pleurant autour de cette cabane.
Il cherchait son père et sa sœur; à peine il les aperçoit , qu'il s'élance en pleurant dans leurs bras. Il sait bientôt le péril qu'ils ont couru, ce que j'ai fait pour les sauver, et il tombe à mes pieds en les arrosant de ses lar-
ÉPISODE. l85
mes. Je le relève , je l'embrasse , et dès ce moment résolu de vivre auprès d'Oxane, entre Hidaspe et Pharasmin; je commence à m'instruire de cette religion si abhorrée des autres peuples , sans être connue de ses persécuteurs. Le vieillard prend soin de me l'expliquer.
« Elle n'est pas difficile à comn prendre, me dit-il; elle n'a point « de mystères, et ses lois sont dans )-> le cœur. Vous voyez ce soleil , ilamiï beau du monde, père de la nature, )) bienfaiteur delà terre, qui serait in- )> féconde sans lui , ce soleil qui ja- » mais ne cesse de vivifier et de pro- » duire : voilà l'emblème de Dieu , » voilà l'image de sa puissance et sur- )> tout de sa bonté. Nous adorons non )) cette image, mais dans elle son créa- » teur. C'est là noire premier dogme.
to:.:e m. 16
» Aimer ce créateur, craindre sa jus- » tice, espérer clans sa bonté , cultiver n la terre , faire du bien aux bom- » mes, de quelque religion , de quel- )> que nation qu'ils soient, voilà nos » devoirs ; et , dans le doute si une ac- » tion est bonne ou mauvaise , s'en » abstenir , voilà notre règle. »
Je restai saisi d'admiration en écoutant le vieillard. Une religion si sublime et si simple me parut la seule véritable, me sembla écrite clans le soleil. On la persécutait, c'était un titre de plus. Mon cœur fut séduit , mon esprit persuadé. J'embrassai une religion que des âmes pures professaient, et qui était détestée par des peuples corrompus. Je me fis Mage.
Dès ce moment , je me livrai sans réserve à un amour qui remplissait déjà mon coeur. J'adorais Oxane ,
j';osai la demander à son père. Il garda le silence en m'écoutant. Sa tète tomba sur sa poitrine ; Oxane pâlit ; et Pharasmin se précipitant dans les bras d'Hidaspe : u Vous la lui devez , s'ém crie-t-il , il l'a sauvée , il a sauvé vos n jours; donnez-lui ma sœur, je le » demande, je l'exige. Nous serions » tous des ingrats si nous pouvions la )) lui refuser. » Hidaspe et Oxane veu- 1 ent parler, Pharasmin leur coupe la parole. « Mon ami , me dit-il , mon v> bienfaiteur, elle esta toi; reçois- )> la des mains de son frère. » En disant ces mots , il saisit la main d'Oxane, qu'il joint avec la mienne; il tourne sur sa soeur des regards attendris, et je crus m'apercevoir qu'il dévorait des larmes amères. Oxane et Hidaspe faisaient eux-mêmes des efforts pou r me dérober leurs pleurs ;
j'en demandai la cause, on me la cacha: je l'attribuai au souvenir de quelque amant qu'Oxane avait peutêtre perdu ; et n'osant , par délicatesse et par amour, pousser plus loin mes questions , j'écartai de mon esprit tous les nuages qui pouvaient troubler mon bonheur.
Dès le lendemain , je devins l'époux d'Oxane. La bénédiction de son père suffit à ce nœud si saint. Pharasmin, qui l'avait lui-même couronnée de fleurs, sortit de la cabane à l'instant où elle prononça le serment de me garder sa foi. Vainement nous attendîmes, il ne revint plus; et le chagrin de sa perte lit un jour de deuil du jour de mon hy menée.
Je courus toute la forêt sans découvrir les traces de Pharasmin. Son père et sa sœur le pleuraient : je ne doutai
ÉPISODE. le>9
pas qu'il n'eût été enlevé par quelque parti d'Assyriens , et je voulais retourner à leur camp , pour mourir ou délivrer mon frère; mais Hidaspe et mon épouse m'arrêtèrent , ils m'imposèrent même la loi de ne plus parler de Pharasmin. « C'est renouveler un j> mal sans remède , me dirent-ils ; ne » prononcez plus ce nom si cher , qui » n'a pas besoin d'être répété pour » que nos cœurs s'en souviennent. »
Je vivais heureux et paisible avec l'épouse que j'adorais, l'armée des Assyriens s'était éloignée , les Mages respiraient un peu , et je n'avais d'autre tourment que de voir Oxane consumée d'une langueur qui flétrissait sa jeunesse. Vainement je l'interrogeais sur le chagrin secret qui la dévorait; elle m'en cachait la cause , et je redoublais de soins et de tendresse
igo
pour soulager du moins ses maux.
Un jour un nègre demi-nu se présente à la porte de la cabane, et nous demande l'hospitalité, ce Je suis Mage, r> nous dit-il : quoique né dans l'E- ■)■> tliiopie , je sais la langue sacrée de » notre divin législateur ; je fus touv> jours esclave , mais j'ai perdu mon » maître et je viens me donner à vous. r> Acceptez-moi , je vous servirai ave » plus de zèle que si vous m'aviez n acheté, n
Ces paroles nous intéressèrent ; nous reçûmes ce malheureux, et jamais esclave, jamais ami n'a montré autant de zèle, d'intérêt et d'amitié que nous en témoigna ce nègre. Touj ours assidu près de moi , près de mon épouse , il n'était heureux que lorsqu'il nous rendait des soins. Dès qu'il n'était pas occupé de nous servir, il
ÉPISODE. JQI
s'enfonçait clans la forêt , où je le surprenais quelquefois baigné de larmes.
Sa santé , qu'il épuisait par ses veilles et par sa douleur, s'altérait tous les jours; et celle d'Oxane était d'autant plus chancelante , qu'elle portait dans son sein un gage de notre chaste amour.
Le fidèle esclave en redoubla de zèle auprès d'elle ; mais au bout de quelques mois , il tomba dangereusement malade et fut bientôt à l'extrémité. Je m'étais attaché à lui , je lui rendis les soins d'un père, mais je ne pus le sauver. Quand il fut bien sûr de mourir, et de mourir dans peu d'instans , il fit appeler Hidaspe et Oxane ; et lorsqu'ils furent près de lui : u Métrobate , me dit-il d'une » voix tendre et faible , je suis le » malheureux Pbarasmin. r> A ces
mots Hidaspe et mon épouse se précipitent dans ses bras, et le baignent de leurs larmes. — u Suspendez vos » pleurs , leur dit-il , je n'ai qu'un inji stant à vous voir encore ; écoutez- )■> moijMétrobate. J'adorais ma soeur; n notre loi nous permet, nous prescrit r> même ces mariages où les sentimens » de l'amour se joignent et se confon- 31 dent avec ceux de la nature, où le « cœur rassemble sur un même objet n toutes ses facultés aimantes. Je de- » vais être l'époux d'Oxane quand tu » la demandas à Hidaspe. Je n'hésitai j"> pas à la céder au sauveur de ses r> jours , au libérateur de mon père ; 71 mais le spectacle de ton bonheur » me faisait trop de mal , je résolus •» de fuir la maison paternelle. Hélas 71 je me connaissais mal. Je n'ai pu 7i vivre sans Oxane. J'ai voulu la re-
a voir , mais sans en être connu , « sans exposer sa vertu , ou redoubler )> son malheur , en ramenant à ses » yeux celui qu'elle avait tant aimé.
» J'ai découvert une racine, dont le » suc pressé sur la peau, la rend pa- » reille à celle des noirs habitans de » l'Ethiopie. Je me suis permis ce » mensonge qui me procurait la douj> ceur d'être l'esclave de celle que j'a- )) dorais. Tant que j'ai vécu, personne » n'a su mon secret j j'avais résolu de » l'emporter au ^tombeau, mais à pré- » sent que j'y touche, je trouverais » trop douloureux d'y descendre sans » qu'Hidaspe embrassât Pharasmin, )> sans que ma chère Oxane pressât » encore une fois son tendre frère » dans ses bras. Adieu, Métrobate; » adieu , mon père ; adieu , toi que j'ai » tant aimée, toi que j'adore depuis tome ni. 17
ïq4 pharasmin.
r> les premiers jours de ma vie, toi ïi pour qui je n'ai pu vivre , et à qui v j'adresse mon dernier soupir. » En prononçant ces mots , il expira. Hidaspe se mit à pousser des cris douloureux , et Oxane perdit l'usage de ses sens.
Je secourus mon épouse , et je consolai son malheureux père; mais le coup était porté ! Hidaspe , accablé de douleur, ne survécut guère à Pharasmin , et la triste Oxane semblait ne tenir à la vie que pour mettre au monde l'enfant qu'elle portait dans son sein. Ce moment arriva, et mon épouse me rendit père d'une fille et d'un fils à la fois. Je la perdis peu de jours après. A son heure dernière, elle embrassa ses deux enfans , m'embrassa moi-même , et mourut en prononçant le nom de Pharasmin. Ainsi
je restai seul , sans épouse, sans ami , sans consolateur , dans cette chaumière isolée où j'avais cru trouver le bonheur.
Mes deux enfans redoublaient mes maux par leurs cris ; une chèvre leur donna son lait; mais je ne pouvais supporter la vue de cette cabane . qui me semblait toujours habitée par les mânes plaintifs d'Hidaspe, de Pharasmin et de ma chère Oxane, qui n'avaient été malheureux que par moi.
J'abandonnai ce désert. Je traversai l'Arabie , suivi de ma chèvre , et portant mes deux enfans dans mes bras.
Mon projet était de quitter l'Asie , ou Sardanapalfi avait mis ma tête à prix.
J'espérais trouver un asile chez les peuples hospitaliers de la Grèce ou de la Bétique. Je m'embarquai dans
i q6 pharasmin ,
cet espoir sur un -vaisseau phénicien* qui partait de Tyr pour aller aux colonnes d' Alcide. Mais le malheur me poursuivait ; le vaisseau , battu de la tempête , poussé par les vents dans la mer Adriatique, vint échouer sur les côtes des Frentaniens. Je me sauvai à peine avec mes deux enfans; je gagnai les montagnes des Marses , et je demandai un asile dans le premier village où j'arrivai. Hélas! à peine cet asile m'était accordé , que les cruels Péliguiens, alors en guerre avec le peuple marse, surprennent ce village, le réduisent en cendres et pénètrent dans la maison où je dormais entre mes deux enfans. Les barbares !
Je les ai vus massacrer mon fils dans son berceau ; mes pleurs , mes cris , n'ont pu le défendre. Je ne sauvai que ma fille ; je la couvris de mon corps ,
je reçus les blessures que ces tigres lui destinaient; et fuyant avec elle à travers l'incendie et les morts marquant mon chemin de mon sang et des larmes que je donnais à mon fils, j'arrivai dans ce vallon, où mes mains bâtirent cette cabane , où j'élevai mon Anaïs , ma chère Anaïs, unique et dernière consolation de quatre-vingts ans de douleurs. La voilà celle par qui seule je tiens à la vie , celle dont les traits , dont les vertus me rappellent chaque jour Oxane.
En disant ces mots , le vieillard se jette dans le sein d' Anaïs, et baigne de pleurs son visage.
Mais Léo , Léo , qui n'avait pas respiré pendant le récit de Métrobate , saisit sa main, qu'il presse dans la sienne ; et le regardant avec des yeux animés et remplis de larmes : « Ah !
» par pitié, lui dit-il, n'avez-vous pas r> perdu avec le fils que vous pleurez , r> l'image de sa tendre mère ? N'était- 33 elle pas dans son berceau ? Oui , v répond le vieillard étonné , une ii émeraude gravée. — Embrassez voit tre fils, s'écrie Léo tombant dans 33 ses bras; je le suis, j'ai ce bonheur. n Voilà cette émeraude, que je porte 33 toujours avec moi ; voilà le portrait » de cette Oxane tant aimée, qui a 33 tous les traits d'Anaïs. J'ai dans mon 33 sein la marque du poignard dont 33 les Péligniens me frappèrent ; et il dès le premier jour où je vous ai vu , y> j'ai senti mon cœur tressaillir : un r> transport , un amour involontaire , )i m'ont averti que je vous devais la
33 Vie. 33
Il dit, et le vieillard ne peut répondre, il examine le portrait; c'est
celui d'Oxane, il le reconnaît, il le presse sur son cœur; il veut parler , il demeure immobile; puis tout à coup ses yeux se ferment, ses forces l'abandonnent , il tombe évanoui dans les bras d'Anaïs et de Léo.
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