A FLORIAN
qui l'avait CONSULTÉ AU SUJET DE NU MA. (*)
Vous m'avez engagé, Monsieur, à tous faire part de quelques idées que tous pourriez fondre avec les vôtres , ou substituer à quelques-unes. J'y con-
(*) Note de l'éditeur.— Je possède l'original .
sens et je vous les donne. Il y en a de communes , mais elles sont importantes, elles font partie de ce bon sens qui doit rédiger toutes les législations. Vous n'êtes pas obligé de présenter des vérités neuves, mais de rappeler des vérités qu'on oublie , et de les rendre sensibles par les charmes de votre style.
Il me semble que le premier entretien d'Aiiaïs et de Numa, doit rouler sur les principes des sociétés.
Anaïs pourrait dire à Numa :
« Tu vas régner sur un peuple qui » ne cherche sa subsistance et sa ri- » chesse que dans le brigandage de la » guerre. Il est malheureux de son )> oisiveté; elle le rend inquiet, tur* » bulent et féroce. Ton peuple est » composé de deux nations souvent » opposées; tes lois doivent tendre
SUR LA LÉGISLATION. 2û3
n à les réunir et à les rendre laboh rieuses.
» 11 faut les diviser en tribus coui- )> posées à peu près également de Sa- » bins et de Romains; c'est à ces tribus j) que tu proposeras tes lois; elles s'ocr» cuperont , dès ce moment ; d'un in- » térèt commun, et cette occupation » doit les réunir.
)> Avant de proposer tes lois, il faut » que tu te fasses à toi-même un ta- » bleau de l'ordre social , et que tu ne » le perdes jamais de Tue. Tu le mon- » treras à tes sujets. Alors les meil- )> leures lois se présenteront facile- » ment à ton esprit et seront adoptées » par ton peuple.
j) Les hommes se rassemblent libre- » ment en société, pour se procurer » les secours nécessaires à leur sécu- » rite, aux plaisirs et aux consolation^
)> de la vie. Du développement de w cette vérité tu verras naître toutes )^ les vérités politiques et morales.
w Une subsistance facile et assurée » doit être le premier effet des lois , » c'est à l'agriculture à la donner. Tu r> dois regarder la classe des agricul- » teurs comme la plus utile , et il faut •-) l'honorer.
» L'agriculture, qui ne peut fleurir 8 sans les arts , les fait naître et les ) récompense. Ces arts facilitent les ) travaux champêtres, occupent et > nourrissent un grand nombre de Y) citoyens.
« Lorsque les champs et les coteaux ■5 auront produit les grains, les vins , ;> les troupeaux qu'on leur deman- *> dera, il se trouvera des hommes qui » porteront dans un canton riche en » blé , les productions d'un canton
)> riche en troupeaux : ainsi com- )) mencera le commerce , qui ne peut » augmenter qu'en proportion des » progrès de l'agriculture.
;> Lorsque tu auras pris les moyens » d'avoir une agriculture, del'indus- » trie et du commerce , institue des » magistrats qui feront régner sur )> toutes les classes d'hommes , les lois » que tu auras établies pour assurer » la propriété , la liberté et l'honneur » de chaque citoyen.
n Que tes lois ne soient pas en grand » nombre; souviens-toi que chaque » citoyen doit avoir le temps de les » étudier et de les connaître.
n Je ne te dis pas de créer dans tes )> états un corps de guerriers; il serait )> dangereux ou à toi ou à tes peuples. y> Que chaque citoyen en âge de porter ji les armes, apprenne à s'en servir ,
5i qu'il apprenne l'art et la discipline )) militaires. »
Ici vous direz une partie de ce que vous avez dit sur les troupes romaines, en retranchant ce qui ne convient qu'aux troupes stipendiées et perpétuelles.
Après ce premier entretien, Numa reviendra faire d'autres questions, ou seulement rendre compte à la nymphe de ce qu'il aura fait.
Il se sera composé un sénat, qui sera le conseil du roi et de la nation , dans la conduite de la guerre ou de l'administration ordinaire, et qui décidera san s retour des différends entre les citoyens, mais qui renverra au peuple assemhlé , les nouvelles lois à établir.
Il choisira ces sénateurs entre les plus estimables membres des familles du peuple et des familles nobles.
C'est parmi ces sénateurs qu'il choisira ses ministres.
Sa cour ne sera point fastueuse; il n'aura qu'un petit nombre de domestiques. Ses courtisans, les hommes qu'il admettra dans sa familiarité, seront les sénateurs les plus distingués dans leur ordre, des magistrats intègres, des guerriers illustres, de vertueux cultivateurs, d'habiles artisans, des commerçans connus par leur intelligence et leur bonne foi.
Il a quelque doute sur la noblesse ; il craint qu'elle ne soit odieuse à son peuple, et quelquefois dangereuse à son autorité.
n Tu n'en as rien à craindre pour v> ton autorité , dit Anaïs , tant que le » peuple décidera des lois , et que le » sénat sera composé indifféremment « de patriciens et de plébéiens.
» Il faut faire sentir à tes nobles
> que c'est à eux surtout qu'est confié
> l'esprit national, que c'est, en eux ) qu'il doit vivre, et que ce sont eux
> qui doivent le répandre.
» Tu leur donneras des distinctions et non du pouvoir, et on aura soin de faire connaître que les honneurs qu'on leur rend , ne sont que des hommages rendus encore à la vertu de leurs pères. Que le patricien soit soumis comme le dernier des plébéiens, au pouvoir de la loi, et le citoyen le trouvera son égal.
» Qu'une des distinctions accordées aux nobles, soit le pouvoir d'admettre sous leur protection un certain nombre de familles, sur le bonheur et les moeurs desquelles ils veilleront sans cesse ; qu'ils portent à tespieds les besoins de ces familles,
» et qu'ils soient flattés de cette belle prérogative.
h Ils font partie d'un peuple cultivateur, qu'ils soient cultivateurs ; qu'ils soient plus occupés à féconder leurs campagnes qu'à embellir leurs » demeures et leurs jardins. Donne - » leur un genre d'habits qu'ils pourn ront seuls revêtir, et que cette disn tinction leur tienne lieu de toutes » celles de la vanité.
» 11 est une distinction qu'ils doi- )> vent se donner, c'est d'aller plus tôt )) et plus long-temps à la guerre que » le simple citoyen, et de s'y montrer » avec plus de valeur.
» Enfin, veux-tu encore un moyen )) d'empêcher que le noble ne soit ;> odieux à l'homme du peuple? que » l'entrée dans le corps de la noblesse » soit assurée au citoyen vertueux TOMr. in. 18
» qui a rendu de grands services a » l'État. )>
Après ces entretiens, un des plus importans que Numa puisse avoir avec Egérie , c'est sur les impôts. Il demandera si un roi a le droit de lever des impôts, quel est le genre d'impôts le moins onéreux, et quelle est la mesure des sommes qu'on doit exiger du peuple.
Egérie, après avoir demandé la permission de consulter les dieux , lui répondra quelques jours après et lui dira : (c Un roi n'est que le premier ma- » gistrat de la nation , auquel elle a )> confié le soin de défendre ses pro- » priétés, ses droits et sa liberté. Il )> manque au premier de ses devoirs , )> s'il dispose des propriétés de son )> peuple sans le consulter. II blesse le » droit qu'a chaque citoyen de dispo-
n ser de ses biens, et il attente à la ;> liberté en substituant, dans une man tière importante , sa volonté partin cul ière à la volonté générale.
» La nation peut bien, pour queln ques momens, remettre à un roi dont » elle connaît l'équité et l'économie , » le droit de lever les sommes qu'il » juge nécessaires ; chaque homme » est maître de renoncer pour luin même à une portion de ses droits , r> mais il ne peut y renoncer pour sa » postérité.
« Un roi doit montrer au peuple les » besoins de l'Etat, et ensuite lui de- » mander des secours.
;> En temps de guerre, l'impôt doit o) fournir aux frais de la guerre ; en )> tout temps , il doit servir à payer ou )) à récompenser ceux qui , se consa- -> crant au service de la patrie, lui
» donnent une partie du temps et des )) soins qu'ils auraient donnés à leurs « affaires. L'impôt doit fournir à )> toutes les dépenses qui peuvent ser- » vir à augmenter l'activité de l'a- « griculture et du commerce, à faire )) de belles routes, à creuser des ca- ;» naux , à prêter ou donner des fonds )) à ceux donc les terres ne peuvent )> être mises en valeur sans des avan- » ces considérables.
» Voilà l'emploi des impôts. C'est )) de la part du prince un abus de » pouvoir que d'oser en prodiguer le » produit à un vain faste, à ses plaisirs, jï à ses courtisans.
» Quant à l'impôt le moins onéreux, » c'est, dans un état agriculteur, l'im- ■>•> pôt sur les terres: celles du prince, » du prêtre , du sénateur , du noble . » doivent le payer. »
Vous pourrez placer ici une partie de ce que tous avez fait dire sur la religion , ou lui substituer ceci.
Anaïs pourra dire à Numa :
» Tu as affaire à un peuple superstitieux, il ne faut pas heurter ses » préjugés; il faut t'en servir, non pour le subjuguer, mais pour le conduire à la vertu. Que la religion épure les mœurs , en attendant que les lois et la raison aient pu les for- » mer. Pour préparer ces momens, établis le culte du feu , cet élément qui anime et féconde la nature, ce premier et principal instrument du grand être ; dispose peu à peu ton peuple à l'adoration d'un être suprême qui punit l'injustice et récompense la vertu. Mais puisque ce peuple a besoin d'adorer des divinités subalternes , que ces divinités
)> soient des vertus personnifiées. La )> sagesse sera Minerve, qui protégera )> les sages ; le courage guerrier sera » honoré sous le nom du dieu Mars ; » la propriété sera respectée sous le » nom du dieu Terme; la justice sous » celui de Thémis. Bâtis un temple )> à la bienveillance universelle, à cette » première des vertus, cette source de )> toutes les vertus, n
Numa fait ensuite à la nymphe des questions sur le culte et sur l'état des prêtres, a Le culte , dit-elle , doit être » à la fois imposant et agréable ; qu'il m attire à la religion par des fêtes » riantes et pompeuses , qu'il unisse )> les hommes; et si dans l'assemblée v» des tribus, tes sujets se trouvaient )) des concitoyens , que dans les tem- ■>> pies ils se regardent comme des ij frères.
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m Que les fêtes soient rares; il faut » qu'elles délassent l'homme de ses îi fatigues, et non pas qu'elles le défi tournent du travail.
n Quant aux prêtres, ils doivent » être choisis dans les difîérens or- » dres de la nation , mais ils ne doi- » vent jamais faire un corps à part; » ils ne seraient plus citoyens , ils ne » seraient que les favoris et les intern prêtes des dieux , et prétendraient » tous les jours à quelques nouvelles )> prérogatives. »
Nuraa fera sur la guerre une question importante que Montesquieu n'a pas résolue en philosophe.
Il demandera s'il n'est pas permis d'attaquer une nation voisine qui devient journellement plus puissante , et pourrait vous attaquer un jour avec avantage. La nymphe répondra :
2l6 LETTRE
<( Si vous étiez une nation faible ,
» je vous dirais: unissez-vous à des
)> alliés qui auront intérêt de vous dé-
» fendre j mais Rome est un des plus
» puissans états de l'Italie, et vous n'a-
» vez guère à craindre que les Etrus-
r> ques et les Volsques. Ils augmen-
» tent leurs forces de jour en jour ;
» mais c'est par de bonnes lois , par
» une excellente agriculture et par
» des progrès dans les arts. Voulez-
» vous ne les plus redouter ? devenez
» aussi forts qu'eux par les mêmes
» moyens. Il arrive trop souvent que
•>•> les nations alarmées de la force de
)> leurs voisins, cherchent à les afFai-
)) blir et se mettent au hasard de s'af-
)> faiblir elles-mêmes. Ce système de
» destruction est trop universel, et il
r> fait le malheur du monde. Celui
» que je propose en ferait la félicité.
)) Il est encore pour une grande na- » tion, un autre moyen d'assurer sa » sécurité , c'est d'affermir l'opinion n qu'elle désire la paix: Alors elle » trouvera des alliés fidèles \ le puis- » sant craindra de l'avoir pour enne- » mie, le faible voudra obtenir son )•> amitié.
» Ne croyez pas que pour avoir de » braves défenseurs il faille souvent r> faire la guerre. Un peuple bien m gouverné , un peuple agriculteur » et formé aux exercices militaires, » est toujours prêt à combattre pour » défendre le gouvernement qu'il » aime, la patrie où il est heu- )> reux. »
Numa fera ensuite quelques questions sur la manière de ne point se tromper dans le choix de ses ministres. « Préfère , lui dit Egérie , parmi les