Mémoires de Mme de Motteville. — 2. Ibidem
cette faveur de la reine il ne le pardonnerait de sa vie. Beaufort s'offrit alors pour prendre la direction de la coterie, mais « on ne vouloit pas du prince, » et on se contenta de le remercier « civilement » sans lui donner cette occasion nouvelle de pouvoir « brouiller la cour. » L'affaire s'aggravait de la sorte sans avancer, et l'abbé de La Rivière y ajouta encore beaucoup en se rejetant sur ses engagements avec Miossens, beau-frère de Mme de Pons, sur ceux du prince de Gonti, et en déclarant cependant à la fin que si Gondé abandonnait M. de Marcillac, il prierait le duc d'Orléans de laisser également Mme de Pons. Mais le prince de Gondé persista, malgré les efforts de Jarzé qui lui représenta combien chacun s'étonnait que, pour un ami de sa sœur et de son frère, et qui n'était nullement le sien, il soulevât inutilement une si grande agitation parmi la plus haute noblesse. « Tu as raison, aurait-il répondu, d'après Mme de Motteville, qui déclare tenir ces paroles de Jarzé lui-même; mais je suis résolu de ne me désunir jamais de ma famille. Je connois ma force quand je les ai de mon côté, et tu n'as qu'à choisir de ma colère ou de mon amitié. » Jarzé abandonna le parti des gentilshommes, mais celui-ci fut subitement renforcé par M. le Prince qu'émurent extrêmement les prétentions analogues de MM. de Bouillon et de Turenne. Le duc de Vendôme fut chargé d'en reparler à la reine, à qui cette désunion plaisait beaucoup : « le soir, à son coucher, elle souffroit que ceux qui étoient les plus animés contre les faux princes lui parlassent librement. t> Mazarin se taisait et « faisoit bonne mine à tous. » Sur ces entrefaites, le prince de Gonti et Mme de Longueville se réconcilièrent avec le cardinal, et Monsieur se montra ,trèS'disposé à renoncer aux deux malencontreux tabourets afin d'obtenir le rétablissement de la concorde. Il n'est guère utile d'ajouter que M. de Marcillac sentît ce mouvement de retraite, que, par Mme de Longueville, il
avait certainement dirigé, et qui devenait indispensable en présence de l'irritation croissante de la noblesse K II crut compromettant pour lui de persévérer dans une prétention qui pouvait lasser ses protecteurs, et s'en ouvrit d'abord àMiossens pour que celui-ci décidât Mme de Pons; puis, tous deux, ils se rendirent chez le duc d'Orléans, et jeignant d'ignorer sa récente détermination, le remercièrent de sa bonne volonté et le prièrent de ne plus s'occuper d'eux pour l'affaire en -question. Ensuite, par le conseil de Mme de Longueville et du prince de Conti, dit Mme de Motteville, il alla trouver seul le prince de Condé dans le même but, mais ce dernier ne voulut pas céder, tint à ce sujet un conseil de famille, et ramenant à son avis sa sœur, qu'il n'eût pas probablement grande peine à convertir, fit décider par tous qu'il devait soutenir cette affaire. « Il le fit donc, et M. le Prince crut qu'ayant paru le désirer, c'étoit assez pour l'obliger à ne plus retarder, puisque l'intérêt de sa gloire étoit mêlé dans ceux du prince de Marcillac. >» Il fit prier Monsieur de se rallier à sa détermination, et M. de Marcillac prévint Miossens du grand changement qui venait de s'opérer.
Le parti de la résistance ne se tint pas pour vaincu : le 4 octobre, le maréchal de l'Hôpital remit à la reine un mémoire détaillé, et il fut décidé par elle qu'on soumettrait la question au conseil et que l'avis de la majorité serait adopté. Les gentilshommes ne laissèrent pas de continuer leur instance et signèrent, avec le Prince, un traité d'amitié pour s'engager à combattre le privilège incriminé aussi bien contre M. de Bouillon que contre M. de Marcillac et Mme de Pons, et à ne pas se séparer qu'ils n'aient eu gain de cause. Bien plus, l'assemblée en vint à réprouver pareillement la prérogative récemment
1. Madame de Motteville dit : a II se résolut de montrer en apparence qu'il vouloit abandonner sa prétention jusqu'à une autre conjecture. »
octroyée à la comtesse de Fleix, et les tabourets reconnus à Mlle de Rohan-Montbazon '' et à toutes les dames de la maison de La Trémouille ^ Une nouvelle assemblée se forma, composée uniquement de ducs, qui députèrent le maréchal de Schomberg, duc d'Hallwyn, vers celle de la noblesse pour demander à se réunir à elle, puis vers la reine pour lui soumettre leurs observations. Cette dernière démarche démontra à Mazarin qu'il fallait à tout prix prendre un parti, et Anne d'Autriche se décida, après avoir tenu une séance du conseil, à envoyer quatre maréchaux vers l'assemblée de l'Union pour faire connaître sa volonté. Celle-ci, à ce moment, se préparait à faire au clergé des ouvertures pour le rallier à elle. Sur ces entrefaites, MM. d'Estrées, de Schomberg, de l'Hôpital et de Yilleroy se présentèrent comme chefs et présidents de la noblesse et prirent solennellement place dans l'assemblée. Ils annoncèrent ensuite que la reine, ayant égard à leurs très-humbles prières, et pour leur témoigner sa bonne volonté et son estime, daignait révoquer les tabourets de Mmes de Marcillac et de Pons et l'entrée au Louvre du prince de Marcillac ^ leur promettant qu'il n*en serait plus jamais question et leur permettant de se réunir de nouveau si elle ne leur tenait pas parole;
1. Les Rohan comme cadets des anciens souverains de Bretagne.
2. Comme issues de Charles de la Trémouille, marié en 1521 à Charlotte d'Aragon, fille unique de Frédéric d'Aragon, roi de Naples. Les la Trémouille ont constamment fait reconnaître leurs droits au royaume de Naples, notamment par les traités de Munster, deNimègue, de Ryswick, d'Utrecht et d'Aix-la-Chapelle.
2. « N'osant faire donner chez elle un siège à ma femme, la reine n'en prenoit point elle-même, quand elle l'alloit voir : elle demeuroit debout des heures entières et la chassoit avec des bontés qui ne se peuvent dire, dès qu'elle jugeoit que la foule de celles qui dévoient estre arrivées l'alloit obliger à s'asseoir. » {Apologie, loc. cit.) Un peu plus loin M. de Marcillac dit qu'il savait très-bien que sa famille n'était pas la seule avec laquelle nos rois cousinaient, mais qu'il était le seul de qui la maison jouit et du duché et de cette parenté sans avoir les privilèges réclamés par lui.
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qu'elle consentait également à retirer le tabouret à Mme de Fleix, bien qu'elle ne le lui ait octroyé que par considération pour ses services et nullement comme issue de la maison de Foix ; qu'elle s'engageait aussi à refuser la faveur réclamée par M. le duc de Bouillon, laquelle elle était cependant disposée à lui accorder. L'affaire traîna encore quelques jours avant qu'on s'entendît sur la nature de l'acte d'engagement de la part de la reine : il fut enfin arrêté, mais non pas sans discussions passablement tumultueuses, qu'Anne d'Autriche donnerait à l'assemblée un brevet signé d'elle et des quatre secrétaires d'États
Un si cruel désappointement froissa vivement M. de Marcillac et le décida à se rejeter plus activement que jamais dans la Fronde qui relevait la tête; le prétexte s'en trouva dans l'opposition de Condé, de Conti et de Mme de Longueville au mariage du duc de Mercœur, fils aîné du duc de Vendôme, avec une nièce de Mazarin. Le cardinal essaya vainement, par de nouvelles promesses, de ramener M. de Marcillac et de faire durer le raccommodement précédent, et il paraît qu'il se plaignit hautement de ce qu'il appelait de l'ingratitude, voire même de la trahison, en ajoutant que personne plus que lui n'aimait le turbulent prince. M. de Marcillac écrivit alors son apologie que M. Cousin a retrouvé, parmi les précieux manuscrits de Gonrart, à la bibliothèque de l'Arsenal, et dans laquelle nous voyons, avec les raisons qui le déterminèrent à reprendre la vie d'aventures, son soin à bien établir que ce n'est pas contre son roi qu'il a agi, mais contre l'oppresseur de la royauté. « Devois-je mon épée, s'y écrie-il, à l'affermissement d'une autorité que je n'ai connue en mon particulier que par les dommages
1. Mesdames de Montbazon et de la Tréraouille conservèrent seules leurs privilèges. En 1789 les quatre familles admises à la cour avec le rang de princes étrangers et le titre d'altesse , étaient : Lorraine, la Tour d'Auvergne-Bouillon, la Trémouille et Rohan.
que j'en ay reçus? Et serois-je un ingrat et un traître pour n'avoir pas pris contre ma patrie et contre mon roi le parti de celuy qui causoit ma perte aussi bien que la leur? » Tel est le prétexte dont M. de Marcillac couvrait sa rancune et avec lequel il faisait probablement taire ses remords; c'était toujours le même prétexte : débarrasser le souverain de celui qui l'oppressait, sans songer qu'en attaquant ainsi l'autorité royale, on l'affaiblissait et la compromettait. Désormais résolu à rompre avec le cardinal et à obtenir par la crainte ce qui lui tenait tant à cœur, il n'eût pas de peine à décider Mme de Longueville : les événements d'ailleurs se chargèrent de l'aider. La question des rentes de l'hôtel de ville vint donner un corps aux réclamations des uns et aux mécontentements des autres. « Nous nous estions enveloppés, dit de Retz, dans la meilleure et la plus juste affaire du monde : une tentative d'assassinat sur le prince de Gondé, tentative plus ou moins certaine, mais dont plainte fut portée au Parlement et dont les débats absorbèrent les derniers jours de l'année, en laissant tout loisir à la Fronde de se reconstituer et de redevenir la favorite de la population parisienne. » Gondé cependant temporisait : sa grande influence dans le gouvernement lui plaisait, mais chaque jour ses prétentions augmentaient. Enivré de sa propre gloire, de sa grandeur, de sa puissance, il se montrait véritablement insatiable : au conseil il voulait avoir comme Monsieur un secrétaire et ses officiers derrière sa chaise; il ne marchait qu'entouré d'un brillant état-major qui le suivait au palais ; il devait être consulté sur tout ce qui se faisait relativement à l'armée. « Il savoit mieux gagner des batailles que des cœurs. Dans la vie ordinaire il étoit si impraticable qu'on n'y pouvoit tenir ; il avoit des airs si moqueurs et disoit des choses si offensantes,