Mémoires de Mme la duchesse de Nemours
que personne ne le pouvoit souffrir. De quelque qualité qu'on fùt,onattendoit des temps infinis dans l'antichambre de monsieur le Prince. Dans les visites qu'on lui rendoit, il montroit un ennui si dédaigneux qu'il témoignoit qu'on l'importunoit^ » Condé ne tarda pas à se rendre insupportable à Mazarin qui décida la reine à frapper un grand coup : il ramena à lui les principaux chefs de la Fronde, promit même le chapeau de cardinal au coadjuteur de Retz. Il fut convenu que le prince de Gondé, son frère de Conti et son beau-frère de Longueville seraient arrêtés, mais comme ils évitaient de se présenter tous les trois ensemble chez la reine, cela fut assez difficile à exécuter. Le 18 janvier 1650, ils furent convoqués à un grand conseil tenu au Palais -Royal et tous s'y rendirent. M. de Marcillac, prévenu cependant qu'il se tramait quelque chose, par le capitaine de son quartier, dans la compagnie duquel Gourville était lieutenant, put donner avis à deux reprises au prince de Conti et au prince de Gondé par La Moussaye, qui, à ce qu'il paraît, ne s'acquitta pas de cette importante commission. Les trois princes furent arrêtés par M. de Guitaut, capitaine des gardes, dès qu'ils furent entrés dans la grande galerie, et de là menés d'abord au château de Marcoussis, puis à celui du Havre.
Mais si M. de Marcillac n'avait pu faire écouter ses avis par les princes, il fut plus heureux près de Mme de Longueville. Tandis qu'on le cherchait ainsi que M. de la Moussaye pour les arrêter, la reine envoyait un billet à la duchesse par le secrétaire d'État la Vrillière, pour la prier de la venir trouver. Au lieu de se rendre au Palais- Royal , Mme de Longueville se retira aussitôt dans une maison particulière, où la nuit même M. de Marcillac lui amena un carrosse dans lequel elle monta avec lui et
Mlle de Longueville pour gagner la Normandie, et essayer de soulever cette province. Sa tentative à Rouen n'amena qu'un échec complet, à la suite duquel le parlement la força à partir pour le Havre , où le duc de Richelieu lui ferma les portes : elle se dirigea alors sur Dieppe, d'où elle nomma le chevalier de la Rochefoucauld , gouverneur de la place de Damvillers^ Elle n'y fut pas plus heureuse, et la reine y envoya M. du Plessis-Bellière avec une division pour s'emparer de cette place, dont les bourgeois furent des premiers à se prononcer contre les nouveaux venus. Mme de Longueville tenta vainement de les ramener à elle, mais il lui fallut quitter secrètement le château, cheminant pendant près de deux lieues le long de la côte pour rejoindre un petit bâtiment qu'elle avait prudemment retenu d'avance: la mer était très-forte et fit trébucher le matelot qui la portait jusqu'au canot, et qui la laissa même tomber dans l'eau. Elle fut assez grièvement blessée pour ne pouvoir continuer ce jour-là, et fort heureusement pour elle, car elle sut depuis que le capitaine du navire avait été gagné par Mazarin pour la lui livrer. Elle monta alors en croupe derrière un des gentilshommes qui l'accompagnaient , et se réfugia dans un petit manoir des environs où elle demeura près d'une semaine déguisée en homme. Enfin , elle parvint à se faire passer pour un français poursuivi par suite d'un duel, — comme Mme de Chevreuse avait fait, — et à s'embarquer sur un bâtiment anglais qui la conduisit à Rotterdam, d'où elle gagna Stenay^; Turenne s'y était déjà rendu depuis quelque temps.
M. de Marcillac était resté auprès de Mme de Longueville aussi tard qu'il avait pu : il ne ia quitta qu'à Dieppe ,
1. M. de la Rochefoucauld ayant cru pouvoir conserver la même garnison, fut peu après livré par elle aux troupes royales.
2. Stenay, pris par les Espagnols en 1641 , avait été donné en 1646 à Condé.
mais avant qu'elle n'y eut acquis la conviction de son impuissance à provoquer de la résistance dans cette ville. Il se retira àVerteuil, d'où ilparcourait le Poitou pour essayer d'organiser dans cette partie de la France, de concert avec les ducs de la Force, de Saint-Simon et de Bouillon, une insurrection immédiate, tandis que tout le reste du royaume demeurait dans le calme le plus parfait. L'arrestation des princes et la réconciliation des frondeurs semblaient affermir solidement la situation de la cour et assurer à Mazarin une complète liberté d'action. Le gouvernement sentant sa force , prit la détermination d'agir énergiquement. Le 21 avril 1650, le cardinal écrivait à Monsieur: a Sa Majesté est du même avis de Son Altesse Royale qu'il ne faut pas différer davantage la publication de la déclaration contre MM. de Marcillac, de Bouillon et de Turenne, et ajoute qu'il ne faut rien épargner pour châtier promptement et exemplairement M. de Marcillac, et que si sa personne se retire, on trouvera toujours sa maison à raser, afin qu'il s'en souvienne et que cela serve à contenir dans leur devoir ceux qui pourroient avoir de méchantes intentions *. » C'est vers ce temps que complètement résolu à résister ouvertement au gouvernement de la reine, M. de Marcillac envoya Gourville vers la princesse douairière de Gondé, gardée à vue à Chantilly, afin de lui offrir de l'enlever avec son petit-fils pour la conduire à Saumur, ou, si ce dessein ne pouvait réussir, à Turenne d'où elle gagnerait Blaye , puis y attendre que Bordeaux se prononçât en sa faveur. Gourville s'aboucha à Chantilly avec Pierre Lenet, qui venait d'être choisi par la princesse de Condé pour mener toutes les affaires de la faction, et il nous apprend dans ses Mémoires que c'est lui qui dressa le plan dont M. de la Rochefoucauld se donna comme au-
l. Mémoires de Matliiea Mole, publiés par la Société de THistoire de France.
teur. Il revint en Poitou, et, six jours après, reparaissait à Chantilly pour dire à Lenet que son maître agréait toutes ses propositions, et qu'il avait déjà commencé à soulever la noblesse, d'ailleurs si facile à rassembler autour de lui, sous prétexte de rendre les derniers honneurs à son père. Seulement il le prévenait que l'argent lui manquait presque absolument, et qu'il n'en avait pas pour tenir son monde en campagne pendant deux jours. Lenet se trouva un moment dans un grand embarras, car « cette pénurie de finances étoit la maladie générale, » et l'avarice de Mme la Princesse ne permettait pas qu'on pût même songer à lui demander la moindre somme : il se souvint fort heureusement que deux mille pistoles se trouvaient disponibles entre les mains de Dallez : « Je donnai un billet àGourville pour les aller prendre ; ce qu'il fit, et retourna avec ce petit secours jeter les fondements de ce qui éclata depuis. * -D
M. de Marcillac se mit aussitôt en état de tenir sa promesse dans le cas où elle serait agréée, et il profita, comme il l'avait dit, de la cérémonie des obsèques de son père, mort le 8 février précédent à la Rochefoucauld, pour appeler auprès de lui toute la noblesse du pays, et accompagna le corps à Verteuil, lieu de sépulture delà famille ^ Il rassembla promptement ainsi plusieurs centaines d'hommes armés ^ tandis que le colonel Birn lui promettait de marcher sur Saumur avec son régiment allemand. Quand il eut réuni tout son monde, M. de la Rochefoucauld s'ouvrit de son projet à ses amis, et leur
1. Cette somme faillit causer un grand embarras à la Rochefoucauld , car on raconta qu'il négociait avec la cour et qu'il en avait reçu ce premier avantage. (Méra. de Lenet).
2. Depuis ce moment M. de Marcillac prit le titre de duc de la Rochefoucauld, sous lequel nous le désignerons désormais.
3. La Rochefoucauld parle de 2000 chevaux et 800 hommes de pied : Gourville ne mentionne que 300 gentilshommes et 4 à 500 hommes de leur suite.
annonça que ne se sentant pas assuré de sa liberté à Poitiers, il voulait se retirer dans une place où il était certain de pouvoir se défendre : Guitaut et Jarzé avaient promis de se maintenir à Saumur jusqu'à l'arrivée du duc et de lui livrer la ville. Quelques-uns des gentilshommes se retirèrent en présence de cette déclaration, mais le plus grand nombre persista, et M. de la Rochefoucauld put prendre, avec des forces suffisamment respectables, le chemin de l'Anjou. Gourville fut envoyé en avant, et arriva à Saumur pour apprendre le traité qui remettait la ville aux troupes royales : il revint trouver le duc à Lusignan , où la petite armée se sépara*. La Rochefoucauld jeta dans Montrond les quelques centaines d'hommes qu'il avait levés à ses frais et se retira lui-même à Turenne, où était le duc de Bouillon , ne pouvant plus demeurer raisonnablement à Yerteuil en présence des troupes que le maréchal de la Meilleraye amenait contre lui en Poitou. Pendant ce temps, Mme la Princesse et le jeune duc d'Enghien étaient venus à Montrond, petite ville très-forte située près de Saint- Amand, en Berry (14 avril) ^.
Les négociations redoublèrent pendant ce séjour. Mme la Princesse correspondait presque quotidiennement avec M. de la Rochefoucauld par des courriers: elle lui envoya une fois dix coureurs de son écurie et dix mille livres en argent. Le duc montrait du reste la plus ardente
1. M. de La Rochefoucauld raconte ici différemment cette petite campagne à laquelle il donne bien plus d'importance ; le récit de Gourville que j'ai suivi en cette circonstance me paraît beaucoup plus véri' dique.
2. Le 23 avril, on y reçut un courrier de la Rochefoucauld qui annonçait l'insuccès de son mouvement sur Saumur, après s'être avancé jusqu'à Moncontour. Il demandait à la princesse de lui donner des blancs signés de sa main pour s'en servir avec les personnes auxquelles il croirait utile de les adresser. Lenet lui conseilla de refuser, de peur qu'on n'abusa à rinsçu du duc de ces lettres, mais elle chargea un de ses gentilshomme d'aller chez tous ceux que La Rochefoucauld lui indiquerait, leur déclarer qu'il agissait au nom de la princesse.
activité : il avait rassemblé huit cents gentilshommes à tout événement sous la conduite du marquis de Sillery et ne négligeait rien pour soulever le pays où il se trouvait et préparer les événements en Guyenne. A la fin d'avril, il vint, avec le duc de Bouillon qui avait levé un régiment dans ses terres, trouver à Marquessac, en Perigord, un officier de MM. de la Force, et convenir avec lui de la résolution de ceux-ci de servir les princes et de leur donnerBordeaux, ville dans laquelle M. de la Rochefoucauld pressait vivement Mme la Princesse de se rendre. Ses instances devinrent de plus en plus pressantes, jusqu'à ce qu'il prévint la petite cour de Monrond que le maréchal de la Meilleraye se dirigeait vers cette place : il y envoyait quatre cents fantassins, tout en ajoutant que prolonger ce séjour était s'exposer à un inutile danger. La princesse se décida promptement en présence de ces graves nouvelles. Elle fît prévenir le duc de son départ, qui eut lieu dans la nuit du 8 au 9 mai, lui donnant rendez-vous, pour le 1.6, àTurenne. Le voyage, dirigé par le comte de Goligny qui faisait répandre le bruit qu'il enlevait une demoiselle de grande maison, s'accomplit sans encombre. Un courrier vint la trouver en route le 13 mai, pour l'avertir que les ducs de la Rochefoucauld et de Bouillon l'avaient vainement attendue la veille au rendez-vous fixé avec MM. de Meille, de Glermont, de Saint Alvère, de Hautefort, de la Bastide, Courault, de Savignac, quantité d'autres gentilshommes et huit cents maîtres. Elle les rencontra en effet le lendemain dans une grande plaine, entre Danglas et Mauriac, nommée la Bornie. La réception fut magnifique: la princesse quitta sa litière et monta à cheval pour pouvoir aller remercier chacun des assistants, puis elle présenta son fils aux ducs et il leur adressa un charmant petit complimenta Elle
1. « Je n'ai en vérité plus peur de Mazarin, puisque je vous trouve ici avec tant de braves gens ; et je n'espère la liberté de mon pays que de leur valeur et de la vôtre. " {Mém. de Lenet).
passa ensuite la revue des huit escadrons qui l'acclamèrent avec enthousiasme, acclamant aussi le roi et le prince, mais malmenant très-irrévérencieusement Mazarin^ La journée se termina par un grand repas chez le seigneur des Courailles, où la princesse reçut un envoyé espagnol annonçant de larges secours pécuniaires. Cette petite armée accompagna le cortège jusqu'à Turenne où on arriva le 15. La princesse demeura une semaine dans cette ville, et enfin, le 22 mai dans la nuit, elle se mit résolument en route pour gagner Bordeaux, où l'on comptait seulement pouvoir commencer sérieusement l'insurrection: deux mille quatre cents hommes d'infanterie et vingt escadrons suivaient la princesse que vint bientôt encore rejoindre le marquis de Saint Alvère, avec des forces assez considérables. Le voyage se fit sans encombre: M. de la Valette voulut cependant se mettre en travers de la route, mais les ducs en vinrent facilement à bout, il n'osa même tenir en face d'eux et fit seulement écraser son arrière-garde où cent soixante hommes furent tués ou blessés : on y prit environ 300,000 livres et un bagage considérable. La princesse fut très-satisfaite de ce début qui lui donna une plus grande confiance encore dans les deux chefs de son parti, a Depuis qu'elle eut joint les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld, elle ne voulut jamais décider d'aucunes choses sans leur avis. J'employai toute la créance dont elle m'honoroit à faire tourner les choses comme les ducs le souhaitoient: et je les priai d'abord tous les deux en particulier , puis tous les deux ensemble, de me commander avec un pouvoir absolu. A la vérité, je n'ai jamais vu deux hommes d'une telle quahté et d'une aussi grande ambition qu'étoit la leur, avoir des intentions plus nettes et plus sincères ^ »
Le 31 mai la princesse fit son entrée avec son fils dans