Mémoires de Mme de Motteville
et en voulait à la duchesse de Ghevreuse qui s'était, en effet, très-mal conduite envers lui, après les services considérables qu'elle en avait reçu. Il fut très-aisé d'amener au même avis Condé en lui montrant combien le mariage de son frère diminuerait sa fortune. La reine se prononça dans le même sens, tout en en rejetant la faute sur Condé et sur sa famille.
Des mois se passèrent au milieu de ces intrigues qui se croisaient dans tous les sens. Les choses s'aggravèrent assez pour que Condé, ne voulant plus s'exposer à une nouvelle arrestation , écouta les avis qui lui furent adressés pour sa sûreté personnelle, notamment par Vineuil : il quitta un matin son lit où il causait entouré de ses principaux amis et gagna en toute hâte Saint-Maur avec son frère, sa sœur, Mme la Princesse, la Rochefoucauld, Richelieu, la Mothe-Houdancourt et quelques autres. Le lendemain, il renvoya M. de la Rochefoucauld à Paris, tandis que la reine lui dépêchait le maréchal de Gramont pour le rassurer et le presser de revenir; il s'y décida à la fin de mai pour suivre devant le Parlement l'affaire de sa justification, et c'est à cette occasion qu'eût lieu au palais la fameuse scène où le duc de la Rochefoucauld voulut se porter à une étrange violence envers le coadjuteur. Je laisse la parole à Mme de Motteville pour le récit de la journée du 21 août : a Le coadjuteur, ce jour-là, que tout le monde soupçonnoit devoir être terrible, craignant que ses amis ne fussent pas en assez grand nombre pour égaler la suite et la puissance du prince de Condé, supplia la reine qu'on lui prêtât quelques gens de la garde. Laigue, qui avoit été capitaine au régiment des gardes, lui mena quantité de soldats, et le palais se trouva plein d'hommes armés prêts à donner bataille au premier signal. Quand tous les chefs de part et d'autre eurent pris leurs places,
on vint avertir Messieurs de la grand'chambre que la grand'salle étoit pleine de gens armés et qu'il étoit impossible d'opiner en sûreté. M. le Prince pria le duc de la Rochefoucauld d'aller faire sortir ses gens. Le coadjuteur dit aussi qu'il alloit prier ses amis de se retirer, et partit brusquement pour cela. Il s'avança hors de la porte avant le duc de la Rochefoucauld. Aussitôt qu'il parut dans la grand'salle du palais, et que ceux du parti des princes le virent, ils mirent tous l'épée à la main. Ceux du coadjuteur en firent de m.éme; et dans cet instant il s'en fallut peu qu'ils ne se tuassent les uns les autres, sans nul ordre particulier de faire ce qu'ils faisoient. Le coadjuteur, voyant cet embarras et craignant de se trouver engagé parmi tant d'épées tirées contre lui, voulut rentrer dans le petit parquet des huissiers, d'où il étoit déjà sorti; mais il rencontra le duc de la Rochefoucauld à la porte qui la lui ferma au nez. Le coadjuteur poussa et heurta. Le duc continua à la lui tenir fermée, et l'entr'ouvroit seulement pour voir qui accompagnoit le coadjuteur. Le coadjuteur, voyant la porte entr'ouverte, la poussa fortement pour entrer, mais il ne put passer tout à fait et demeura comme à demi écrasé entre cette porte demi-ouverte, ne pouvant ni entrer, ni sortir. Le duc de la Rochefoucauld le laissa longtemps dans cet état, et arrêta la porte par un crochet de fer qui étoit derrière, qu'il y rencontra, le tenant là pour empêcher qu'elle ne s'ouvrit davantage. Beaucoup des amis du coadjuteur et des gens de M. le Prince qui se trouvoient dans le parquet dirent qu'il falloit ouvrir au coadjuteur, et Monsieur, qui étoit son ami, se tourmentoit pour le faire entrer; mais le duc de la Rochefoucauld l'empêcha toujours. Cependant le coadjuteur n'étoit pas à son aise; car, outre que la posture étoit fort désagréable, il devoit craindre que quelque poignard ne lui vint ôter la vie, par le reste de son corps qui étoit demeuré derrière. Pendant ces
fâcheux moments, il entendoit proche de lui ces deux troupes se menacer terriblement, et il eût besoin de toute sa fermeté pour n'avoir pas horreur de l'état où il étoit. On cria vers la grand'chambre, et, aux cris de quelquesuns, Ghamplatreux, fils du premier président, sortit, qui, de son autorité, fit ouvrir la porte, malgré le duc de la Rochefoucauld. Le coadjuteur, rentré et assis à sa place, se plaignit de ce duc et de sa violence : il lui reprocha de l'avoir voulu assassiner. Le duc de la Rochefoucauld, qui se trouva assis auprès de lui, répondit brusquement que ce n'auroit pas été grand dommage ; et qu'en effet, ne sachant pourquoi tant d'épées étoient tirées, il avoit seulement songé à la conservation de M. le Prince. Le duc de Rrissac, qui étoit de l'autre côté du duc de la Rochefoucauld, et qui étoit parent du coadjuteur, lui répondit en le menaçant. Le duc de la Rochefoucauld, étant au miheu des deux, lui dit que, s'il étoit hors de ce lieu, il les étrangleroit tous deux; et le coadjuteur, se servant d'un certain nom de guerre qu'ils lui avoient donné autrefois dans la guerre de Paris étant du même parti, lui dit : — Mon ami la Franchise, ne faites pas le méchant ; vous êtes poltron, et moi je suis prêtre : c'est pourquoi nous ne nous ferons pas grand mal. — Cette rude conversation se termina par un rendez-vous que se donnèrent le duc de Brissac et le duc de la Rochefoucauld pour se battre; mais l'affaire fut accommodée aussitôt après K »
] . Voici raaratenant le récit da cardinal de Retz : « Comme je sortois de la grande chambre, je rencontrois dans le parquet des huissiers M. le duc de la Rochefoucauld qui rentroit. Je n'y fit point de réflexion, et j'aliois dans la salle pour prier mon ami de se retirer. Je revins après le leur avoir dit, et comme je mis le pied sur la porte du parquet, j'entendis une fort grande rumeur dans la salle des gens qui crioient aux armes. Je voulus retourner pour voir ce quec'étoit, mais je n'eus pas le temps, parce que je me sentis le cou pris entre les deux battants de la porte que M. de la Rochefoucauld avoit fermé sur moi, en criant à MM. de Coligny et de Ricousse deme tuer. Le premier se contenta de ne pas le croire; le second lui dit qu'il n'en avoit pas l'ordre de M. le Prince. Montrésor,
Cette dispute eut un retentissement considérable dans Paris et acheva de concilier la foule au coadjuteur dont un pareil attentat réveilla toute la popularité. Le lendemain, elle donna lieu à une scène vraiment comique : il y eut encore une séance assez longue au Parlement à laquelle on se rendit en force de part et d'autre. Comme on en sortait et qu'une foule considérable suivait Condé, le prince rencontra « teste pour teste » la grande procession des paroisses de Paris qu'accompagnait également beaucoup de peuple, le coadjuteur n'ayant avec lui que cinq ou six gentilshommes ; la foule commença à crier, quand Condé, qui avait avec lui dans son carrosse MM. de la Rochefoucauld, de Rohan et de Gaucour, se hâta d'en" descendre dès qu'il aperçut Retz. Il imposa silence à toute sa suite et se mit pieusement à genoux pour recevoir la bénédiction du coadjuteur : « Je la lui donnay, ajoute ce dernier, le bonnet en teste, je l'ostay aussitost et je lui lis une profonde révérence. »
Nous voyons encore M. de la Rochefoucauld assister à la séance du parlement du 7 septembre, où fut proclamée la majorité du roi, occupant la dernière place des ducs,
qui estoit dans le parquet des huissiers avec un garçon de Paris appelé Noblet qui m'étoit affectionné, soubtenoit un peu un des battants qui ne laissoit pas de me presser extrêmement. M. de Charaplastreux, qui estoit accouru au bruit qui se faisoit dans la salle, me voyant en cette extrémité, poussa avec vigueur M. de la Rochefoucauld: il lui dit que c'estoit une honte et une horreur qu'un assassinat de cette nature : il ouvrit la porte et me fît entrer.... aussitôt que je fus rentré dans la grande chambre.... je témoignay ma reconnoissance à M. le premier Président, et j'adjoutay que M. de la Rochefoucauld avoit fait tout ce qui avoit esté en lui pour me faire assassiner. Il me répondit ces propres paroles. — Traistre, je me soucis peu ce que tu deviennes. — Je lui répartis ces propres mots : — Tout beau notre ami la Franchise (nous lui avions donné ce quolibet dans notre parti), vous estes un poltron (je mentois, car il est asseurement fort ])rave) , et je suis un prestre : le duel nous est défendu. » Mme de Nemours raconte cet événement dans les mêmes termes : Guy Joly également, mais en nommant M. de Chavagnac au lieu de M. de Ricousse.
avant les maréchaux , à la droite du trône. Mais bientôt les choses en vinrent au point qu'il fallut pour Gondé prendre un parti au milieu des complications qui survenaient. L'un des premiers actes du nouveau gouvernement dirigé par M. de Chateauneuf, réintégré dans son ancien poste, fut d'envoyer le maréchal d'Aumont attaquer Stenay et les troupes rebelles. Gondé était indécis, désirant la paix et ne sachant cependant s'y résoudre. Il faut le dire franchement, c'est Mme de Longueville qui décida son frère à cette heure solennelle, et qui , par sentiment personnel, le poussa à entrer ouvertement en lutte : elle redoutait son mari , qui , retiré dans son gouvernement de Normandie, attendait le moment de la replacer sous une sévère surveillance; elle craignait de perdre son influence; elle fut la eau décisive , détermine santé du grand crime commis par le vainqueur de Lens : le duc de la Rochefoucauld a pu , au début , entraîner Mme de Longueville au milieu de cette vie politique , de ces intrigues qu'elle ignorait avant , mais à cette époque , il n'est bien réellement que son instrument et agit sous son influence. Nous avons vu comment de Stenay elle le dirigeait : cette fois encore, il souhaitait la paix, et elle le força à continuer, et cependant il avait besoin de voir finir ces guerres : sa fortune compromise, ses châteaux ruinés , ses charges perdues, lui rendaient un accommodement indispensable, et il voyait autour de lui les principaux chefs des partis courir à l'envie à cette curée des charges , cherchant à se vendre le plus chèrement possible. Le duc de la Rochefoucauld resta fidèle au contraire et n'hésita pas à s'embarquer de nouveau dans les plus douteuses aventures. Nous en trouvons le témoignage dans les Mémoires de Mme de Motteville, si précieux pour cette époque. « Le duc de la Rochefoucauld , qui paraissoit et qui étoit en effet le premier mobile de tous ces grands mouvements , à ce qu'il m'a dit lui-même, avoit de l'aversion à la guerre ;
mais il la vouloit , parce que Mme de Longueville la ;S0'Uhaitoit passionnément. »
Le prince de Gondé ne pouvait se résoudre à aucun parti: on lui représentait que l'exil de Mazarin ne pouvait être pris au sérieux : qu'à la tète d'une armée on serait toujours obligé de compter avec lui, et que plus il serait fort, plus il obtiendrait. Il voulut aller à Montrond, où était alors Mme de Longueville pour conférer une dernière fois avec elle. « Ce fut là, dit encore Mme de Motteville, qu'il fut comme forcé de se déclarer contre le roi. Et pour dire comme les choses se passèrent, ce fut une femme qui, dans ce conseil, opina pour la guerre et l'emporta contre le plus grand capitaine que nous ayons eu de nos jours. Il s'y résolut donc et leur dit à tous que, puisqu'ils le vouloient, il la falloit faire; mais qu'ils se souvinssent qu'il tiroit Tépée malgré lui, et qu'il seroit peut-être le dernier à la remettre dans le fourreau ^ » En même temps Cônti, Mme de Longueville , les ducs de Nemours, de la Rochefoucauld et le président Viole signèrent un traité d'engagement mutuel : puis, laissant à Montrond Mme la Princesse et le duc d'Enghien, envoyant le prince de Conti et Mme de Longueville à Bourges, qui venait de se déclarer pour lui, Condé partit à cheval , le 16 septembre au matin, avec la Rochefoucauld, Nemours et Lenet pour aller en Guyenne. Il voulut passer à Verteuil, « quoiqu'à moitié rasée , » et entra vers la fin du mois dans Bordeaux, où il fut reçu avec un rare enthousiasme.
C'est à ce moment que se rattache un événement capital dans la vie de M. de la Rochefoucauld : .sa rupture avec Mme de Longueville, qu'on a présentée, à mon avis, sous un point de vue très-erroné. Nous avons vu combien le duc était attaché, je dirai presque servilement, à la duchesse :
1. «Vous me jetez dans un étrange parti, dont vous vous lasserez plutôt que moi et où vous m'abandonnerez. » Telles sont les paroles que lui prête Mme de Nemours dans ses Mémoires.
il n*agissait que suivant ses ordres , ne pensait qu'à lui plaire et abdiquait à son profit toute son indépendance. Il était dès lors en droit, jusqu'à un certain point, de se montrer assez exigeant et de prétendre à quelques égards; M. de la Rochefoucauld a pu faire preuve d'une trop grande susceptibilité, mais enfin le lecteur va juger de l'appréciation que mérite sa conduite par la rapide exposition de ces événements intimes ^
Mme de Longueville était magnifiquement belle et séduisante, mais aussi très-avide de louanges, tranchons le mot, très-coquette : nous l'avons vue écouter avec beaucoup de faveur le beau Miossens et se rendre non moins aisément aux doux propos du prince de Marcillac. Le coadjuteur essaya aussi de tenter l'aventure : il est à cet égard d'une parfaite franchise: « je ne vous dirai pas, écrit-il en 1649, qu'elle l'auroit agréée, mais je vous dirai bien que ce ne fut pas la veue de l'impossible qui m'en fit rejeten la pensée, qui fut mesme assez vive dans les commencements. Le bénéfice n'estoitpas vacant, mais il n'estoit pas desservi. M. de la Rochefoucauld estoit en possession, mais il estoit en Poitou. » Retz ne se rebuta pas autant tout d'abord qu'il semble vouloir le dire. « J'écrivis tous les jours trois ou quatre billets, raconte-t-il, et j'en recevois autant. Je me trouvoy très-souvent à l'heure du réveil pour parler plus librement d'affaires. Je crus pour ne
1. M. Sainte-Beuve apprécie très-bien, selon nous, la double situation de M. de la Rochefoucauld et de Mme de Longueville. « Venir après deux siècles s'interposer entre une maîtresse aussi subtile et aussi coquette d'esprit, aussi versatile de cœur que la sœur de Condé et des Conti, et un amant aussi fin, aussi délié, aussi roué que M. de la Rochefoucauld; prétendre sérieusement faire entre les deux la part exacte des raisons ou des torts; déclarer que tout le mal est uniquement d'un côté et que de l'autre sont toutes les excuses ; poser en ces termes la question », sont choses impossibles aux yeux très-clairvoyants du spirituel académicien qui semble croire qu'il y a eu des torts des deux côtés, ce qui me paraît de beaucoup la^lus équitable appréciation des faits en cette circonstance.
VOUS rien celer, y entrevoir de la possibilité. >» L'aveu est digne d'attention de la part d'un liomme qui ne fut pas heureux, mais il est grave à l'égard de la femme à laquelle il s'applique. Il paraît cependant qu'à son retour , le duc de la Rochefoucauld regagna le terrain qu'il pouvait avoir perdu, et il faut reconnaître qu'il donna d'admirables preuves d'attachement à sa belle maîtresse. On voyait l'influence qu'il exerçait sur elle et on en souffrait dans son entourage: Sarrazin, secrétaire de Condé, surtout s'en plaignait, car il ne prétendait à rien moins qu'à gouverner la duchesse: peut-être agissait-il aussi sous l'inspiration de son maître, que cette longue liaison devait singulièrement offusquer. Il s'en ouvrit à une des femmes de Mme de Longueville, Mlle de la Verpillière, en lui faisant remarquer que tant que M. de la Rochefoucauld dominerait la duchesse, il n'y aurait rien à faire, ajoutant que « pour se rendre plus considérable, il lui falloit donner quelque ami jeune, bien fait, qui ne fût point propre aux affaires et qui ne pût que lui plaire et l'amuser. « Pour exécuter ce beau plan, ils choisirent le duc de Nemours qui répondait bien au programme qu'on s'était posé, et qui devait offrir à Mme de Longueville un attrait déplus, celui de l'enlever à sa maîtresse, la duchesse de Ghâtillon , qu'elle n'aimait pas, et dont en eflet , elle n'avait jamais eu à se louer. Mmes de Longueville et de Ghâtillon avaient été élevées ensembles et étaient demeurées très-liées dans leur première jeunesse, mais quand elles commencèrent à paraître dans le monde, ou du moins quand le monde commença à s'occuper d'elles, la coquetterie se mit de la partie et ne tarda pas à séparer les deux amies. Mme de Ghâtillon acheva de s'aliéner Mme de Longueville, quand, après la mort de son mari et tout en accueillant les doux propos du duc de Nemours, elle montra son désir de s'emparer du cœur de Condé; Mme de Longueville, sachant Mme de Ghâtillon forcément attachée à la cour, craignait
dès lors qu'elle n'y retînt son frère, au lieu de lui laisser prendre la direction de la Fronde. La querelle s'alluma plus vivement quand le prince sortit de sa prison, et Mme de Longueville n'hésita plus dès lors à user des moyens extrêmes. « Sachant combien Gondé avoit d'amitié pour le duc do Nemours qui était dans les mains de la duchesse de Châtillon, pendant un court voyage qu'ils firent ensemble de Montrond à Bordeaux, elle mêla fort mal à propos la coquetterie et la politique, et essaya sur Nemours le pouvoir de ses charmes, afin de l'enlever à Mme de Châtillon et au parti de la paix. Le voyage n'avait pas duré deux jours en compagnie de la princesse de Gondé et après être resté bien peu de temps à Bordeaux, Nemours en était parti pour aller en Flandres prendre le commandement des troupes promises par l'Espagne. Nul ne sait jusqu'où a été la faute de Mme de Longueville : mais la moindre apparence suffit à la Rochefoucauld. » Tel est le récit même de M. Gousin * et on voit qu'il dissimule à peine la chute de la duchesse. J'avoue trouver la colère de M. de la Rochefoucauld assez naturelle. Depuis dix ans il était au milieu de la guerre civile, avait été grièvement blessé déjà, s'était vu enlever ou dévaster ses biens, et, un beau jour, il apprend que sa maîtresse, celle à laquelle, on a beau dire, il se sacrifia, le trahit par caprice ou par politique, comme on voudra, et se donne au duc de Nemours pendant un voyage en Guyenne, au moment même où le duc de la Rochefoucauld se résolvait, malgré lui, à continuer plus énergiquement que jamais la lutte. Qu'il ait tracé des phrases trop amères dans ses Mémoires, qu'il ait montré alors trop de goût à la vengeance , comme le dit Mme de Motteville, quand elle écrit que « d'amant il devint ennemi, se laissant entraîner au delà de ce qu'un
1. La Fin de la Fronde à Paris, Revue des Deux Mondes, tome xx* de la ne période, page 196.
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chrétien doit à Dieu et un homme d'honneur à une dame ' . » Je le veux bien, mais il était cruellement blessé, et en pareil cas, on n'est pas maître de ses sentiments. On a beau dire, et lui-même a beau dire, il aimait profondément Mme de Longueville, et je n'en voudrais pour preuves, après ses innombrables sacrifices, que l'inquiétude qu'il montra dans une lettre à Mme de Sablé et où il la prie de lui parler de la duchesse et de lui dire si elle a cessé de le haïr et si elle consent à ne pas croire tout ce dont on l'accuse si injustement contre elle. M. de la Rochefoucauld est, qu'on me passe le mot, un fanfaron d'égoïsme et de sécheresse de cœur : comment concilier autrement la tendresse dont il fît preuve pour ses enfants, et les témoignages répétés sur la bonté de son cœur par Mme de Sévigné et par toutes ses illustres amies ^. Dans c€tte circonstance, M. de la Rochefoucauld resta fidèle à son parti et ne songea pas à quitter Gondé, mais il rompit brusquement, cruellement si l'on veut , avec sa maîtresse , et il s'allia, obéissant à un premier mouvement assurément peu généreux, mais bien naturel, à son ennemie, à Mme de Châtillon qui voulait gouverner Gondé et négocier seule pour lui avec la cour, et à Nemours qui voulait plaire à Mme de Ghâtillon et profiter le plus avantageusement possible du traité. « Enfin La Rochefoucauld agissait, dit M. Gousin, par un impitoyable esprit de vengeance, et dans l'espoir d'un accommodement nécessaire à sa for-
1. Mais si nous accueillons ce témoignage de Mme de Motteville contre M. de la Rochefoucauld, on fera, je l'espère, de même pour celui-ci qui me semble peu favorable à Mme de Longueville : « Mme de Longueville désire la guerre pour ne pas revoir son mari; la Rochefoucauld, la paix, vu qu'il hait la guerre qui a rasé son château. Mais ne pouvant manquer à suivre les sentiments de Mme de Longueville, il lui conseille d'aller à Montrond en présence d'une rupture imméritée. » (1651).
2. a M. de la Rochefoucauld est venu me voir hier. Je le dis encore après vous, je ne connais rien de meilleur que lui et selon moi, c'est tout dire. » (Lettre de Mlle d'Aumale à Mme de la Motte-Houdancourt, mai 1668). — Portefeuilles de Valant.
tune. » Vengeance, je le veux bien, quoique en résumé jusqu'à ses Maximes, il n'ait fait ou dit grand chose contre la belle duchesse: quant à l'accommodement de fortune, il fut bien médiocre, puisqu'en résumé il y gagna une blessure qui failht le faire périr et eut en tout au bout de six ans une modeste pension de 8000 livres.
Gondé , en prenant possession du gouvernement de la Guyenne qu'il venait d'échanger contre celui de la Bourgogne, put croire qu'il avait véritablement conquis une province, car l'enthousiasme des Bordelais fut prodigieux. Il y appela bientôt sa famille, dont il trouva trop dangereux de laisser les membres disséminés en divers endroits; c'est avec sa femme, Claire-Clémence de Maillé- Brezé, avec son fils, avec sa sœur, avec le duc de Nemours, le duc de la Rochefoucauld et le jeune prince de Marcillac, qu'il se présenta, réveillant toute sa popularité de l'année précédente et attirant ainsi tous les cœurs et toutes les sympathies. Le Parlement se hâta de se prononcer pour Condé, en demandant au roi de renoncer à persécuter ce prince et en s'unissant au Parlement de Paris : il donna place dans son sein au président Viole qui accompagnait le vainqueur de Rocroy; quelques-uns de ses membres allèrent jusqu'à lui offrir de le proclamer duc de Guyenne, mais il repoussa avec indignation cette odieuse proposition ^
Je ne raconterai pas, après le remarquable récit de M. Cousin', l'histoire du séjour de Condé à Bordeaux; le ^uc de la Rochefoucauld d'ailleurs y joua un rôle peu