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Mémoires de Gosnac

prierai de me l'envoyer encore; car, sur ma parole, la présence de Gourville remplace tout ce dont on manque. Il est en toutes choses ce que les quinola sont à la petite prime, et quand j'aurai besoin de canons, je vous demanderai encore Gourville. Au reste, je vous garde un commentaire assez curieux que j'ai fait sur des lettres que Mme de Longueville a écrites à M. de Ghâiillon; je prétends vous le dédier, et ainsi avant que de le faire imprimer, je veux qu'il ait votre approbation, ce sera à notre première vue. En attendant, je vous supplie d'être persuadé que je suis pour vous, comme je dois, dans les termes de notre traité.

Armand de Bourbon.

Du camp de Saint- Jordy, ce 17 septembre 1654.

P. S. Nous marchons après-demain pour aller attaquer une place en Cerdagne, appelée Puycerda: j'attends Gourville pour en faire la capitulation ^ «

M. de la Rochefoucauld renonça complètement à son rôle politique et ne paraît plus avoir songé à cet égard qu'à pousser son fils à la cour et à lui procurer un grand établissement que les qualités du jeune prince de Marcillac lui rendaient plus facile à obtenir. « Il est impossible, disait-il, à ce que raconte M. de la Fare, qu'un homme qui a taté de la guerre civile, comme moi, veuille jamais s'y remettre.^ » Il ne songeait plus qu'à passer l'avenir dans une retraite relative et à charmer ses loisirs par ces tra-

1. Gourville publie cette lettre ô.a.ns ses Mémoires, disant qu'elle venait de Mlle de la Rochefoucauld, qui la trouva parmi les papiers de son j-ère et la donna à une amie de qui Gourville la tenait.

2. 11 paraît cependant qu'une fois encore il fut question de quelque chose de la part de Mazarin ; on en jugera par ce billei de M. de la Rochefoucauld à Mme de Sablé : « Vous vous moquez de M. de Mazarin et de moi; je n'ai que cela à vous dire. Il faudroit qu'il eût perdu l'esprit de prétendre ce que vous-même demandez, et je crois que je me pla'ndrois de vous, de m'avoir dit sérieusement ce qui est dans votre lettre. Quand ilseroit jape, vous vous moqueriez de lui de le traiter si honorablement.»

vaux littéraires qui ont attaché une si grande illustration à son nom, en vivant au milieu de cette société polie et lettrée qui faisait encore, même après la fermeture du salon de Rambouillet, les beaux jours de Paris. Il paraît, du reste, que le duc n'avait pas une position pécuniaire trèsflorissante, ce qui n'est pas difficile à comprendre après tous les sacrifices qu'il s'était imposé et la destruction de son principal château. Le bon Gourville nous donne des détails précis à cet égard : il obtint des remises assez importantes qu'il consacra toujours à l'extinction des dettes de son ancien maître, et il est permis de croire qu'à ce moment, où il jouissait déjà d'une immense fortune, il inventa plus d'une respectueuse fable pour obliger le duc*. C'est à cette époque que ce dernier obtint du gouvernement une pension de huit mille livres ^

1. Gourville avait vainement tenté d'intéresser Fouquet à M. de la Rochefoucauld : le surintendant «me rebuta toujours fort, en me disant qu'il savoitbien que M. de la Rochefoucauld n'éloit pas de ses amis. r>

2. Fonds Gaignières, n°771, page 567, à la bibliothèque impériale. — Je dirai encore une fois que la Fronde avait gravement compromis la fortune de M. de la Rochefoucauld : on va voir les détails que nous fournit Gourville à ce sujet. On peut du reste s'en faire une idée par les comptes établis à la mort de François VII, duc de la Rochefoucauld. Le duché de la Rochefoucauld était estimé 1 280 000 livres et ses deux fils étaient créanciers seulement dessus pour 578 372 livres. Le marquis de Liancourt renonça à la succession paternelle et son aîné ne l'accepta que sous bénéfice d'inventaire et uniquement , dit-il dans une requête au roi , pour payer tous les créanciers de son père. Le duc de la Rochefoucauld était relativement pauvre avec des biens immenses. {Arch. de la Roche- Guyon.) Le prince de Condé eut de la peine ce semblée acquitter la dette considérable contractée par sa mère et par lui envers M. de la Rochefoucauld, quoique ce dernier ait de bonne heure songé à se faire rembourser. « Je vous conjure que je sache si la mère de notre ami, écrit-il, le 19 septembre 1651 , à M. de Guitaud, se laisse fléchir ou non sur l'argent. Ce sera une chose terrible si elle ne fait pas ce qu'elle doit là-dessus. Je ne doute pas que son frère ne lui en dise son avis, mais je voudrois qu'il le dît de façon à faire connoître qu'il désire qu'il soit suivi. » — 11 y revient dans une autre lettre au même, du 20 avril 1667 : « J'ai parlé à M. le Prince de ce qu'il me doit, et je vous assure que j'en ai eu bien de la peine. II m'a promis le plus solennellement du monde de me payer de la manière que vous savez : je lui en ferai ressouvenir, w

LA ROCHEF, — I 8

Ce fut seulement après avoir reçu ce témoignage de réconciliation avec la cour que M. de la Rochefoucauld se décida à revenir à Paris : jusque là il était resté à Verteuil, et l'abbé de Cosnac nous dit dans ses Mémoires, encore à la date de 1657, qu'il était « mal avec la cour. » Dès son retour à Paris, il devint un des fidèles du salon de madame de Sablé, de précieuse mémoire, et se lia avec l'académicien Esprit, pour lequel il ne cessa, dans ses lettres à la noble marquise, de montrer une déférence marquée, que M. Cousin compare avec raison à celle d'un disciple envers un maître. Pendant sa retraite, il avait composé des mémoires, mais il paraît avoir de bonne heure ensuite pris goût à la mode des maximes, inaugurées par Mme de Sablé et par Esprit, dont il suivit à cet égard ponctuellement d'abord les conseils. La Rochefoucauld consulte Esprit, loue ses maximes, lui soumet les siennes, lui adresse des ébauches \ provoque ses observations ; Esprit , de son côté, se montre zélé défenseur de son disciple dans les salons aussi bien que dans les livres. La Rochefoucauld devait rapidement devenir maître dans cet art, et laisser bien loin derrière lui ceux qui lui en avaient les premiers montré la voie.

Mme de Sablé recevait dans son salon tout ce que la société lettrée de Paris possédait de plus brillant, Mmes de Guéménée, de Brégy, de Schomberg, de Sévigné, pour ne citer que les plus illustres. M. de la Rochefoucauld y fut accueilli avec empressement, et il ne tarda pas à s'y plaire en constatant la prééminence qui lui était reconnue. Il vit là tout le monde occupé à rédiger des maximes ; il fit

1. Il lui envoyait des maximes de Verleuil où il passait alors tous ses étés, a Vous n'aurez que cela pour cette heure, lui mande-t-il en 1660, en lui envoyant quatre pensées ; mandez ce qu'il en faut changer.... Je crois que j'irai cet hiver à Paris, et que nous recommencerons de belles moralités au coin du feu. » Le 24 octobre de la même année : « Vous m'avez fait un très-grand plaisir d'avoir rectifié la senicnce. »

comme tout le monde, et il se trouva qu'il écrivit de façon à se montrer l'un des plus grands penseurs de l'époque. Au début, cependant, il semble, d'après sa correspondance avec Esprit, que ce travail lui cause quelque fatigue et même une fois il lui reproche nettement de lui avoir inspiré un pareil genre qui trouble sérieusement son repos. Il envoie cependant des maximes à l'honnête académicien, il en envoie à Mme de Sablé \ demandant des avis véridiques, et pour tout salaire quelques-unes de ces exquises recettes culinaires que la marquise possédait en bon nombre^ Du reste le duc ne semble pas vouloir se donner une grande importance pour ce genre de travail ; il dit à ses amis que c'est à eux-mêmes qu'il emprunte ces maximes, et quelques personnes ont pris cette déclaration au pied de la lettre^ « Oui, dit M. Cousin, la Rochefoucauld a trouvé la matière de la plupart de ses maximes, dans les conversations qui avaient lieu chez Mme de Sablé, dans les aventures dont s'entretenait la compagnie et qui

1. et Je vous prie de montrer à Mme de Sablé nos dernières sentences; cela lui redonnera peut-être envie d'en faire », écrit-il en 1660 à Esprit. — «Je vous envoie cette manière de préface pour les Maximes.... je vous demande de me dire ce que vous en trouvez.» — «Je vous envoie. Madame, les Maximes que vous voulez avoir ; je n'en ai pas assez bonne opinion pour croire que vous les demandiez pour autre raison que par celte politesse qu'on ne trouve plus que chez vous. »

2. « Vous ne pourriez faire une plus belle charité que de permettre que le porteur de ce billet puisse entrer dans le mystère de la marmelade et de ces véritables confitures.... Songez, je vous prie, à me donner vos maximes, car je m'en vais dans quatre jours, » — « Voilà tout ce que j'ai de maximes que vous n'ayez point, mais comme on ne fait rien pour rien, jevous demande un potage aux carottes, un ragoût de mouton et un de bœuf, comme ceux que nous eûmes lorsque le commandeur de Souvré dîna chez vous, de la sauce verte et un autre plat, soit un chapon aux pruneaux ou telle autre chose que vous jugerez digne de votre choix. Si je pouvois espérer deux assiettes de ces confiiures dont je ne méritois pas de manger d'autres fois, je croirois vous être redevable toute ma vie. »

3. M. Cousin dans son livre sur Mme de Sablé sl exposé ces détails avec un talent et une clarté incomparables : je ne puis mieux faire que de résumer brièvement ici ces belles et éloquentes pages.

faisaient alors du bruit, dans leur commun retour sur le passé, dans l'histoire de monsieur tel ou de madame telle, surtout dans sa propre histoire. «Mais si l'idée était quelque chose assurément, la mise en œuvre était bien plus importante, et c'est là ce qui appartient bien en propre au duc. Il venait très-probablement avec quelque projet de maximes, les soumettait aux habitués du salon de Mme de Sablé, écoutait les observations, les discutait, en demandait même par écrit, puis il corrigeait, corrigeait encore : il y avait bien là des emprunts faits à l'un et à l'autre, mais toujours arrangés par le génie du grand écrivain ^

M. de la Rochefoucauld recevait aussi chez lui et eut, depuis la concession de sa pension, un salon très-suivi par la noblesse et Tacadémie. Il fréquentait également alors le Luxembourg, étant demeuré en relations trèsamicales avec Mademoiselle de Montpensier, et il céda aussi à la mode des portraits qui y faisait fureur : il composa lui-même son portrait écrit, qui fut publié dans Tédition de la Galerie des portraits de Mademoiselle, en 1659. Ce premier travail montre de sérieuses qualités et le soin que la Rochefoucauld apportait au polissement de son style : il ne témoigne pas grandement, par exemple, en faveur de la modestie du duc. Mais nous savons du reste que ceci n'était pas sa vertu par excellence, quoiqu'il eût l'aspect assez réservé : « L'air de honte et de timidité qu'avoit la

1. Il en faisait surtout avec Mme de Sablé qui elle-même a laissé, comme on sait, un recueil de pensées et de maximes : » Je vous supplie très-humblement, lui écrit-il un jour, de me renvoyer les quatre maximesque nousfîmes dernièrement. 55 Dans toutes ses lettres, il insérait des maximes : «Je m'en vais demain, dit-il, en finissant un billet déjà tout rempli de sentences. En voici encore une : En vieillissant, on devient plus fou ou plus sage. » — Une autre fois , à la fin il'un billet dans lequel il recommande à la marquise une ma lame de 1 iiiières : « J'aurai l'honneur de vous revoir dès que je serai de retour d'un voyage de cinq ou six jours que je vais faire en Normandie. Je n'ai pas eu de maximes depuis longtemps; je crois pourtant qu'en voici une : «Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts.»

Rochefoucauld, dit Retz, dans la vie ordinaire, s'étoit tourné dans les affaires en air d'apologie et qu'il croyoit toujours en avoir besoin. » Le portrait prouve cependant aussi une profonde connaissance de soi de la part de son auteur et il ne cherche pas à y atténuer certains traits trop accusés : peut-être même se complaît-il à ne pas se montrer en certain cas sous un jour assez favorable et ne se noircit-il pas un peu. On s'aperçoit aussi du nouveau courant vers lequel l'emporte son génie pour la littérature. « J'aime la lecture en général, nous dit-il, surtout j'ai une extrême satisfaction à lire avec une personne d'esprit car de cette sorte, on réfléchit à tout moment sur ce qu'on lit, et des réflexions que l'on fait, il se forme une conversation la plus agréable du monde et la plus utile La

conversation des honnêtes gens est un des plaisirs qui me touchent le plus; j'aime qu'elle soit sérieuse et que la morale en fasse la plus grande partie.... Cependant je sais la gotjter aussi lorsqu'elle est enjouée.... J'écris bien en prose, je fais bien en vers^,etsij'étois sensible à lagloire qui vient de ce côté là, je pense qu'avec peu de travail, je pourrois m'acquérir assez de réputation. » Ici M. de la Rochefaucauld se trompe : il travaillait beaucoup, mais il est vrai qu'il cherche toujours à faire croire qu'il ne travaillait que peu ou point pour réussir dans ses essais les plus soignés. « Lorsque vers ce temps là il entra dans une société occupée à faire des maximes, la Rochefoucauld était admirablement disposé et comme préparé à ce genre de composition. Il y apportait l'expérience de sa vie remplie des aventures les plus diverses, où il avait pu connaître le ressort secret de bien des conduites et voir sans masque

1. a Je vous envoie l'opéra dont je vous ai parlé, écrit la Rochefoucauld à Esprit, de Verteuil, le 24 octobre 1660, probablement; je vous supplie que Mme de Sablé le voie.... Vous m'avez fait très-grand plaisir d'avoir rectifié une sentence. Je prétends que vous en usiez de même de l'opéra. 3> (Voir page 7 de la préface de ce livre.)

bien des cœurs. 11 était revenu de toutes les illusions ; il avait cinquante ans ; c'est le bon âge pour se replier sur soi-même et réfléchir après avoir agi'. »

Après son portrait, M. de la Rochefoucauld se mit à terminer ses Mémoires, composés en grande partie pendant sa retraite à Verteuil, et où il s'exprimait, ainsi qu'on peut en juger, avec une grande franchise sur les hommes et les événements. Une copie de son travail lui fut dérobée : peutêtre la laissa-t-il surprendre volontairement pour essayer l'effet que son œuvre causerait dans le public. En 1662, parut à Cologne la première édition de ses Mémoires^, qui, promptement épuisée, fut suivie d'une seconde en 1663 et d'une troisième dans l'année suivante. L'irritation fut si grande, que M. de la Rochefoucauld crut devoir désavouer le livre qui lui était attribué. « Les deux tiers de l'écrit qu'on m'a montré, et qu'on dit qui court sous mon nom, ne sont pas de moy, et je n'y ay nulle part. L'autre tiers qui est vers la fin, est tellement changé et falsifié dans toutes ses parties et dans le sens, l'ordre et les termes, qu'il n'y a presque rien qui soit conforme à ce que j'ay écrit sur ce sujet-là ; c'est pourquoi je le désavoue comme une chose qui a été supposée par mes ennemis, et par la friponnerie de ceux qui vendent toutes sortes de manuscrits, sous quelque nom que ce puisse être. Mme la marquise de Sablé, M. de Liancourt et M. Esprit ont vu ce que j'ay écrit pour moy seul ; ils savent qu'il est entièrement différent de celui qui a couru, et qu'il n'y a rien dedans qui ne soit comme il doit être dans ce qui regarde M. le Prince. M. de Liancourt le lui a témoigné et il en a paru persuadé. Ainsi, il n'est pas nécessaire d'entrer davantage en matière, et je suis d'avis non-seulement qu'on ne dise

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