Mme de Sablé f par M. Cousin, p
2. Sous ce titre : Mémoires de M. D. L. R. sur les brigues à la mort de Louis XIII, les guerres de Paris et de Guyenne et la guerre des Princes ^ 1 vol. in-4*'.
plus rien là-dessus, mais qu'on ne réponde même autre chose que ce que je viens de dire à quelque objection que Ton puisse faire.
« Il faut aussi dire la même chose pour ce qui regarde Mme de Longueville.
« Pour ce qui est de l'article qui parle de l'Hôtel de yille il ne me paraît pas qu'il y ait rien de ce que j'ai vu qui puisse déplaire à M. le Prince, puisqu'après avoir dit l'impression que cette aiTaire-là fit dans le monde, on me fait dire ensuite que je crois que M. le duc d'Orléans et lui n'y eurent aucune part. C'est en effect tout ce que je puis dire de cette action, dont je n'ai jamais eu de connoissance bien particulière, étant arrivée deux jours après celle de Saint-Antoine, qui est un temps où je n'étois pas en état de parler d'aucune affaire ^ »
M. de la Rochefoucauld déféra même l'affaire au parlement de Paris qui rendit un arrêt pour ordonner la saisie du livre et en défendre la vente, « d'autant plus que l'on le débite sous le nom de M. le duc de la Rochefoucauld, comme si effectivement il l'avoit composé, et par ce qu'il n'est pas à souffrir qu'on abuse du nom d'une personne de sa qualité. « M. Renouard ajoute dans son édition de 1804, que M. de la Rochefoucauld songea à publier ses véritables Mémoires et qu'il n'y renonça que sur les instantes prières de Gourville ^ Quoiqu'il en soit
1. Ce désaveu, conservé dans les portefeuilles de Valant, à la Bibliothèque impériale, a été publié dans la notice des Mémoires de la Rochefoucauld , par MM. Michaud et Poujoulat. M. Cousin n'hésite pas à dire dans Mme de Sablé : « Il est même à croire que la Rochefoucauld ne forma pas véritablement ce dessein, et qu'on imprima ses Mémoires malgré lui ou à son insu. »
2. Je vais brièvement rapporter comment Scgrais raconte cet incident peu connu relatif aux Mémoires : « M. de la Rochefoucauld avoit envoyé une copie de ses Mémoires à M. d'Andilly, afin qu'il y fit des corrections , particulièrement sur la pureté de la langue. M. le comte de Brienne, qui a été secrétaire d'État, étant allé voir M. d'Andilly en ce temps-là., M. d'Andilly ne put se dispenser de les lui donner pour les
le succès fut très-grand, non-seulement à titre de curiosité, mais aussi de façon à flatter l'amour-propre de l'écrivain. Le scandale ne le fut pas moins : le duc de Saint-Simon, père de l'écrivain, irrité des accusations qui étaient formulées dans ces Mérnoires contre lui, courut chez le libraire et écrivit sur les exemplaires, à l'endroit qui le concernait : « l'auteur en a menti I » Le prince de Gondé se plaignit et la foule se prononça en faveur de Mme de Longueville ; ce fut même la cause du désaveu officiel du duc qui, d'après une lettre à Mme de Sablé, semble avoir tenu beaucoup plus qu'on ne pourrait se l'imaginer à l'estime de la belle duchesse. Celle-ci, d'après cette même lettre, en ressentit la plus cruelle douleur et il paraît qu'elle s'en épancha près de Mme de Sablé. Mais sa correspondance ne renferme pas un seul trait qui y fasse allusion; seulement quand Mme de Sablé lui envoya, en 1664, la lettre de Mme de Schomberg sur les Maximes de la Rochefoucauld, Mme de Longueville
lire au moins deux ou trois jours; mais M. de Brienne ne se contenta pas de les lire; il passa encore les jours et les nuits à en faire une copie à l'insçu de M. d'Andilly. » Le comte de Brienne porta sa copie à Berthelin, imprimeur de Rouen, qui imprima le livre, mais mourut avant qu'il fût livré pour la librairie. La Rochefoucauld le sut alors et ne négligea rien pour arrêter cette fâcheuse affaire : il pria M. Pelot, nommé premier président à Rouen , de faire saisir l'édition que la veuve Berthelin rendit moyennant le payement des frais d'impression, évalués vingt pistoles. Le duc en paya vingt-cinq et fit transporter toute l'édition dans un grenier de l'hôtel de Liancourt. « Cette édition étoit laide et en désordre : Ménage poursuivoitM. de la Rochefoucauld à publier ses Mémoires, lui disant: — Si vous ne mariez pas votre fille vous-même, on la mariera. — Gourville l'en détournoit....
a J'ai un exemplaire de l'édition telle qu'elle est, qui m'a été donné par M. de la Rochefoucauld : outre qu'il y a des transpositions considérables, il y a aussi des mots les uns pour les autres, ce qui m'a obligé de le faire brocher avec du papier blanc entre chaque page, où j'ai fait des corrections nécessaires en plusieurs endroits, suivant l'intention de M. de la Rochefoucauld. Ces mémoires sont intitulés : Relation des guerres civiles de France depuis le mois d'avril 1649 jusqu'à la fm de 1652.» (OKuvres diverses de Segrais^ édit. de 1723, I, p. 174).
répondit en louant la finesse de la profondeur de Mme de Schomberg, sans dire un mot relativement à l'œuvre qui avait provoqué cette remarquable appréciation.
La question financière gênait cependant toujours le duc de la Rochefoucauld, et il dut recourir encore au bon Gourville qui, à la date de 1661, nous dit que son ancien maître « n'étoit pas trop bien dans ses affaires ». Il se décida à adopter un moyen extrême, reconnaissant sans doute son inaptitude à la gestion d'une fortune : il rendit Gourville fermier de tous ses revenus, moyennant une rente mensuelle de quarante pistoles « pour ses habits et menus plaisirs^ ». Ce fut encore à Gourville qu'il s'adressa pour fournir cette même année soixante mille livres au prince de Marcillac afin de monter convenablement sa maison et ses équipages à l'armée ; puis il lui emprunta presque coup sur coup cinquante mille livres une fois et vingt mille une autres
M. de la Rochefoucauld avait passé les premières années de sa retraite à Verteuil, d'où sont dictées la plupart des lettres que nous avons encore, adressées à Mme de Sablé et à Esprit. En 1656, ai-je dit, il revenait pour la première fois à Paris et Mme de Motteville nous raconte qu'il se montra fort empressé près de la reine Chrisfine; il s'installa au commencement de l'été de 1661 à la Rochefoucauld, et Gourville vint le trouver dans les derniers jours d'octobre, chargé par le Tellier de prévenir le duc qu'il était sur la liste des chevaliers des ordres pour la promotion du jour de l'an. Gourville arriva avec un équi-
1. « Ce qui a duré jusqu'à sa mort, ajoute Gourville. Non-seulement j'avois soin de faire payer les arrérages, mais encore d'éteindre beaucoup de petites dettes de sa maison, tant à Paris qu'en Angoumois : ce qui lui faisoit un plaisir si sensible qu'il en parloit souvent pour mieux le témoigner.»
2. « M. de Liancourt, dit simplement Gourville, qui sut jusqu'où ces emprunts alloient, et qu'ils n'étoient pas trop assurés, dit qu'il s'en rendoit caution pour que je ne pusse y perdre. »
page complet, et résolu, ce semble, à divertir autant que possible son hôte et lui-même, envoyant en avant un excellent cuisinier, un maître d'hôtel « qui jouoit de la fcasse », un officier servant de valet de chambre, deux laquais «« jouant tous trois du violon », plus tout un service d'argenterie, ce qui me fait croire, qu'à ce moment, la maison du duc était sur un pied assez modeste : Gourville me confirme d'ailleurs complètement dans cette pensée, car il nous apprend qu'en arrivant, il trouva M. de la Rochefoucauld prêt à partir pour remercier la reine, a délibérant s'il mettroit en vente ses équipages de chasse qui étoient fort bons », sans doute pour subvenir aux frais de voyage. « Je lui dis alors, raconte Gourvihe, que comme apparemment il seroit très-aisé de les retrouver à son retour, s'il vouloit, je m'accommoderois avec celui qui en avoit soin et lui payerois moitié de la dépense : ce qui lui fit grand plaisir, car je lui payois ma portion par mois et par avance. J'étois bien aise de me donner cette occupation parce que j'aurois eu bien de la peine à passer ma vie sans avoir quelque chose à faire ^ ».
Gourville était venu pour plusieurs mois à la Rochefoucauld, prenant sans doute encore une grande partie des dépenses de la maison à sa charge, car il nous dit qu'il « passoit le jour assez doucement », dînant habituellement avec ses nobles hôtes : « Je lui donnois souvent des repas, nous faisions de petites parties de chasse et de promenades. » Il ne demandait du reste qu'à vivre tran-
1. Une lettre adressée, le 22 septembre 1664, nous apprend qua ce moment M. delà Rochefoucauld était à Paris : u je m'ennuie, manda-t-il .à M. de Guitaud, pour le moins autant que vous faites à la campagne. » Il s'apprêtait à partir pour Chantilly et il y était encore le 15 novembre qu'il donnait des nouvelles de la cour au même correspondant : « je ne sais quand je m'en irai, ajouta-t-il, parce que j'ai ici des affaires. » Dans cette même letlre il reproche plaisamment le ton trop cérémonieux de M. de Guitaud à son égard : « Au reste, vous m'écrivez avec des façons que si vous continuez., nous far.ons comme les évèques. «
quillement dans ce château retiré et à se faire oublier pendant le procès de Fouquet; mais le duc lui manda plusieurs fois de Paris qu'au contraire « les choses s'aigrissoient contre les gens qui avoient été attachés au surintendanl^ » Il apprit ainsi que l'on se mettait à poursuivre ses propres commis et, qu'enfin, on plaçait dans sa maison des garnisaires, lesquels burent son meilleur vin de l'Ermitage, « ce qui ne me fit pas plaisir. » Ces nouvelles que M. de la Rochefoucauld adressait, ce semble, avec une grande régularité à son fidèle ami, trouvaient celui-ci assez préparé pour qu'une fois ses réponses faites, il rie lui en restât aucune impression ^ A ce moment le marquis de Sillery était venu au château avec ses trois filles, et il y avait à ce qu'il paraît, en outre, brillante compagnie ; sur le soir on dansait avec les violons de Gourville; dans le jour on chassait le cerf ou le lièvre et les dames suivaient en voiture. Au mois de juin 1662, Gourville vint passer quelques jours à Paris, mais il se hâta de rentrer à la Rochefoucauld « pour recommencer la même vie que j'y avois menée ». Le duc ne tarda pas non plus à revenir, et l'une de ses premières opérations fut de décider Gourville à lui acheter sa terre de Gahuzac moyennant trois cent mille livres, sur lesquelles il paya cent cinquante mille livres qu'il lui devait, s'acquitta d'une autre dette avec M. de Roussy et racheta le domaine de Saint-Eloi, dépendant de son duché, et qu'il avait été obligé de vendre quelques années auparavant pour soixante-dix mille livres. L'année s'acheva comme la précédente^, si-
L Gourville explique sa résignation : «Je me représentois ce que j'étois avant ma fortune et l'état où je me voyois encore. »
2. Gourville avait eu soin de se munir de lortes ressources pour l'avenir: pendant le dernier mois de 1661, il fit revenir dans sa caisse de nombreuses rentrées, <» de sorte que cela, joint à la petite provision que j'avois faite avant que M. Fouquet fût arrêté, composoit une somme assez considérable. »
3. Gourville fut prévenu au commencement de 1660 qu'il était ques-
non que M. de la Rochefoucauld demeura tout ce temps au château, mettant sans doute la dernière main à la première édition de ses Maximes, qui parut en 1665 : il avait été obligé de se presser, en apprenant que, grâce aux nombreuses copies qui avaient couru manuscrites, on en préparait, sans son assentiment, la publication en Hollande.
La composition des Maximes avait été un grand événement dans la société lettrée de Mme de Sablé, dont le salon était alors le premier de Paris, et il est évident que ce fut pour ce motif que le duc prolongea autant son séjour dans cette ville, en 1662. Ges#aa;ime5 étaient toutes connues, étudiées, revues, corrigées , augmentées par ci, diminuées par là; chacun avait dit son mot. C'est un curieux épisode que M. Cousin a très-heureusement raconté, en faisant remarquer que M. de la Rochefoucauld était généralement loué par les hommes et condamné par les femmes*.
tion de l'arrêter, par le prévôt même à qui on s'était adressé pour cette désagréable commission : il s'empressa de partir et se retira en Franche- Comté, laissant ses domestiques musiciens à la Rochefoucauld.
1, On trouve ces jugements et tous ceux dont nous allons parler dans les portefeuilles de Vallant. M. Cousin fait remarquer que la plupart des lettres des hommes émanent d'ecclésiastiques ou de dévots jansénistes «qui, accoutumés, au Pcrt-Royal, à exagérer la doctrine du péché originel pour exagérer ensuite celle de la grâce, triomphent de voir étaler la perversité de la nature humaine.» Il cite quatre de ces lettres, et j'en reproduis parliellement une ici, comme donnant la mesurede l'impression causée par les Maximes au temps où elles furent composées :
« A considérer superficiellement l'écrit que vous m'avez envoyé, il semble tout à fait malin, et il ressemble fort à la production d'un esprit orgueilleux , satirique , ennemi déclaré du bien sous quelque visage qu'il paroisse, partisan très -passionné du mal auquel il attribue tout, qui querelle toutes les vertus et qui doit enfin passer pour le destructeur de la morale et pour l'empoisonneur de toutes les bonnes actions, qu'il veut absolument qui passent pour autant de vices déguisés. Mais quand on le lit avec un peu de cet esprit pénétrant qui va au fond des choses pour y trouver le fin, le délicat et le solide, on est contraint d'avouer,
Toutes les belles précieuses du salon de Mme de Sablé furent consultées au sujet des Maximes et formulèrent leurs appréciations sur la demande qui leur en était faite par la marquise. La comtesse de Maure, qui était très-liée avec M. de la Rochefoucauld , s'exprima si vivement qu'elle pria son amie de ne pas communiquer son jugement au duc, ou du moins elle la prie, si elle le lui fait voir, d'y ajouter dans la copie quelques adoucissements; elle se ravisa même et lui recommanda de le lui renvoyer pour y apporter des modifications. « Il me semble, dit la comtesse dans le billet qu'elle écrivait à ce propos, que M. de la Rochefoucauld n'y est pas assez loué pour le lui envoyer, et du moins il faudroit remettre quelque chose que j'ai oublié avant de dire : « mais je trouve qu'il
ce que je vous déclare, qu'il n'y arien de plus fier, de plus philosophe, ni même de plus chrétien. C'est une morale très-délicate, qui exprime d'une manière peu connue aux anciens philosophes et aux nouveaux pédants la nature des passions qui se travestissent dans nous si souvent en vertus. C'est le découvert du faible de la sagesse humaine et de ce qu'on appelle fort d'esprit. C'est une satire très-ingénieuse de la corruption de la nature par le péché originel, de l'amour-propre et de l'orgueil, et delà malignité de l'esprit humain qui corrompt tout quand il agit de soi-même, sans l'esprit de Dieu. C'est une agréable description de ce qui se fait par les plus honnêtes gens, quand ils n'ont point d'autre conduite que celle de la lumière naturelle et de la raison sans la grâce C'est une école de l'humilité chrétienne, où nous pouvons apprendre les défauts de ce qu'on appelle si mal à propos nos vertus. C'est un parfaitement beau commentaire du texte de Saint-Augustin, qui dit que toutes les vertus des infidèles sont des vices. C'est un anti-Sénèque , qui abat l'orgueil du faux sage que le superbe philosophe élève à l'égal de Jupiter. Enfin et pour dire nettement mon sentiment, quoiqu'il y ait partout des paradoxes, ces paradoxes sont pourtant très - véritables , pourvu qu'on demeure toujours dans le terme de la vertu morale et de la raison naturelle sans la grâce. »
Un autre correspondant de Mme de Sablé n'hésite pas à dire . «Pour ce qui est de l'ouvrage , c'est, à mon sens, la plus belle et la plus utile philosophie qui se fit jamais ; c'est l'abrégé de tout ce qu'il y a de sage et de bon goût dans toutes les anciennes et les nouvelles sectes de philosophes. » D'autres sont beaucoup plus sévères : « L'auteur de ces maximes, écrit l'un, affecte dans ses divisions et ses définitions, subtilement , mais sans fondement inventées , de passer pour un Sénèque , ne
fait à l'homme une âme trop laide. » Renvoyez-le moi, s'il vous plaît ^ »
La princesse de Guémené se prononça en ces termes : « Je vous allois écrire, quand j'ay reçu votre lettre, pour vous supplier de m'envoyer votre carrosse aussitôt que vous aurez dîné. Je n'ai encore vu que les premières maximes, à cause que j'avois hier mal à la teste ; mais ce que j'en ay vu me paroît plus fondé sur l'honneur de l'auteur que sur la vérité, car il ne croit point de libéralité sans intérêt ni pitié ; c'est qu'il juge tout le monde sur lui-même. Pour le plus grand nombre il a raison, mais il y a assurément des gens qui ne désirent autre chose que de faire le bien. » La duchesse de Liancourt, auteur ellemême plus tard d'un traité d'éducation composé pour sa petite-fille, qui devait être la petite-fille du duc de la Rochefoucauld : « Je n'avois qu'une partie d'un petit cahier de maximes que vous savez, quand j'eus l'honneur de vous voir, et il débutoit si cruellement contre la vertu qu'il me scandalisa, aussi bien que beaucoup d'autres; mais depuis j'ai tout lu et je fais amende honorable à votre jugement, car je vois bien qu'il y a dans cet écrit de fort jolies choses, et même je crois de bonnes, pourvu qu'on ôte l'équivoque qui fait confondre les vraies vertus avec les fausses. Un de mes amis a changé quelques mots et plusieurs articles qui raccommodent, je crois, ce qu'il y avoit de mal. Je vous les lirai un de ces jours, si vous
prenant pas garde néanmoins que celui-ci, dans sa morale, tout payen qu'il estoit , ne s'est jamais jeté dans celte extrémité de confondre toutes les venus des sages de son temps , ni de les faire passer pour des vices.... Je lui donnerai néanmoins cette louange de sçavoir puissamment invectiver. » — a Ce n'est pas , remarque un second , que cet escrit ne soit bon en de bonnes mains, comme les vostres, qui sçavent tirer le bien du mal mesme; mais aussi on peut dire qu'entre les mains de personnes libertines, ou qui auroient de la pente aux idées nouvelles, cet escrit pourroit les confirmer dans leur erreur et leur faire croire qu'il n'y a point du tout de vertu, et que c'est folie de prétendre de devenir vertueux.» 1. Ce jugement sur l'une et l'autre forme est malheureusement perdu.
avez le loisir de me donner audience. » La duchesse de Schomberg, cette belle Marie de Hautefort que M. de la Rochefoucauld avait vivement aimée, composa au sujet des Maximes un véritable très-curieux travail^ : «« Je crus hier tout le jour vous pouvoir renvoyer vos maximes, mais il me fut impossible d'en trouver le temps.... Tout ce qui me paroît en général, c'est qu'il y a en cet ouvrage beaucoup d'esprit, peu de bonté et force vérités, que j'aurois ignorées toute ma vie, si l'on ne m'en avoit fait apercevoir.... Après la lecture de cet escrit, l'on demeure persuadé qu'il n'y a ni vice ni vertu à rien, et que l'on fait nécessairement toutes les actions de la vie.... Je trouve encore que cela n'est pas bien escrit en françois, c'est-àdire que ce sont des phrases et des manières de parler qui sont plutôt d'un homme de cour que d'un auteur, et cela ne me déplaît pas.... Mais, ajoute-t-elle après avoir commenté diverses maximes^, je ne sçois si cela réussira imprimé comme en manuscrit. Si j'estois du conseil de l'auteur, je nemettrois point au jour ces mystères qui osteront à tout jamais la confiance qu'on pourroit prendre en lui. Il en sçait tant là-dessus et il paroît si fin, qu'il ne peut plus mettre en usage cette souveraine habileté qui est de ne paroistre point en avoir. » Voici la réponse de Mme de Sablé : « L'explication' que vous donnez à cette maxime : que l'esprit est toujours la dupe du cœur, est plus que joli-
1. Mme de Sablé l'avait considérablement altéré et n'avait jamais publié que cette rédaction. M. Cousin , le premier, adonné celte charmante lettre telle qu'elle existe dans les portefeuilles de Vallant.
2. Il y en a deux notamment qui plaisaient à la duchesse : «L'esprit est toujours lu dupe du cœur,» et «la félicité est dans le goût et non pas dans la chose. » Elle les commente avec une rare finesse. « L'esprit croit toujours, difc-elle à propos de la première, par son habileté et par son raisonnement, faire faire au cœur ce qu'il veut. Il se trompe et en e^i la dupe. C'est toujours le cœur qui fait agir l'esprit : l'on suit tous ses mouvements malgré qu'on en ait, et on les suit même sans croire les suivre. Cela se connoît mieux en galanterie qu'aux autres actions. »
ment entendue; mais ce joliment-là est fort joliment dit, et vous avez admirablement bien achevé la maxime. Il est vray que l'amour la fait mieux entendre que les autres passions, mais cela n'empêche pas qu'il ne soit vra^^ que l'esprit est partout la dupe du cœur. L'auteur a trouvé dans son honneur la maxime de la paresse, car jamais il n'y en a eu une si grande que la sienne, et je crois que son cœur aussi inofficienx qu'il est, a autant ce défaut par sa paresse que par sa volonté. Elle ne lui a jamais pu permettre de faire la moindre action pour autrui, et je crois que parmi ses grands désirs et ses grandes espérances, il est quelquefois paresseux pour lui-même. Ce que vous dites que l'auteur ne pourra mettre en usage sans bénéfice est fort bien pensé. Vous verrez dans une de mes maximes que nous nous sommes rencontrées ^ En vérité, vous êtes une habile personne. »
M. de la Rochefoucauld ne s'en rapportait pas seulement à l'active amitié de la marquise de Sablé : il soumettait directement aussi lui-mê ne ses maximes à quelques personnes a l'avis desquelles il attachait un prix tout particulier, malgré son apparente indifférence. C'est ainsi qu'il s'adressa à Éléonore de Rohan, abbesse de Caen , puis de Malnoue , une des femmes les plus distinguées de son temps et au suffrage de laquelle on attribuait la plus grande importance-. « Une maxime, lui écrit-elle, est un sens si juste et si délicat, quoiqu'il soit quelquefois un peu détourné, qu'il ne fau-
1. Je publie les Maximes de Mme de Sablé, qui n'ont pas été réimprimées depuis 1712, à la suite d'une étude sur la Vie df la comtesse de Maure, 1 vol. in-18, Paris, Gay, l863. — Il existé en effet une trèsgrande parenté entre les maximes de ces deux a iteurs : la maxime lxxii, notamment, de Mme de Subie est tout i fait semblableà la m;ixime xxii du manuscrit autographe de la Roclie-G lyon. Peut-être est-ce de cellelà dont la marq ise voulait parler.
2. Voir sa Correspondance int^dite avec divers membres de la Société précieuse que nous venons de publier, 1 vol. in-] 8, Aubry, 1862.
droit pas moins de délicatesse pour vous dire ce qu'on en pense qu'il ne vous en a fallu pour la faire. Vous avez une lumière si vive pour pénétrer le cœur de tous les hommes qu'il semble qu'il n'appartienne qu'à vous de donner un jugement équilabla sur le mérite ou le démérite de tous ses mouvements, avec cette différence pourtant que vous avez mieux pénétré celui des hommes que celui des femmes, car je ne puis, malgré la déférence que j'ai pour vos lumières, m'empescher un peu de m'opposer à ce que vous dites que leur tempérament est seul leur vertu, puisqu'il faudroit conclure de là que leur raison leur seroit entièrement inutile. Et quand mesme il seroit vray qu'elles eussent quelquefois les passions plus vives que les hommes, l'expérience fait assez voir qu'elles savent le surmonter contre leur tempérament, de sorte que quand nous consentirions que vous mettiez de l'égalité entre les deux sexes, nous ne vous ferons pas d'injustice pour nous faire grâce.... Peut-estre vous ne savez pas vous-mesme le véritable motif qui vous fait moins estimer les dames. Si vous en aviez toujours rencontré dont le tempérament eût esté soumis à la vertu et les sens moins forts que la raison, vous penseriez mieux d'un certain nombre qui se distingue de la multitude, et il me semble que Mme de la Fayette et moi méritons bien que vous ayez un peu meilleure opinion du sexe en général. » Voici la réponse de M. de la Rochefoucauld : « Quelque déférence que j'aye à tout ce qui vient de vous, Madame, je vous assure que je ne crois pas que les maximes méritent l'honneur que vous leur faites. Je me défie beaucoup de celles que vous n'entendez pas, et c'est signe que je ne les ai point entendues moi-mesme. J'aurai l'honneur de vous dire ce que j'en ai pensé dans un jour ou deux, et de vous assurer que personne au monde, sans exception, ne vous estime et ne vous respecte tant que moi. » Enfin, je mentionnerai ce billet que Mme de la Fayette adressait à ce
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sujet à Mme de Sablé : « Vous me donneriez le plus grand chagrin du monde si vous ne me montriez vos maximes. Mme du Plessis^ m'a donné une curiosité étrange de les voir, et c'est justement parce qu'elles sont raisonnables et honnêtes que j'en ai envie, et qu'elles me persuaderont que toutes les personnes de bon sens ne sont pas si persuadées de la corruption générale que l'est M. de la Rochefoucauld. » Ces quelques lignes ont une grande importance, car elles sont écrites par une femme qui était l'amie du duc et qui devait lui demeurer fidèlement attachée jusqu'au dernier moment.
Marie-Madeleine Pioche de la Vergne, fille d'un officiergénéral, gouverneur du Havre, était née à Paris au mois de mars 1 634 : de bonne heure elle se fit connaître comme poëte et prit place dans la pléiade précieuse de son temps : elle épousa, en 1655, le comte delà Fayette, frère de la chaste amie de Louis XUI, et tint dès lors un salon où tout ce que Paris avait de considérable briguait d'être admis; on y voyait le grand Gondé, Huet, Segrais, la Fontaine, Ménage, Mme de Sévigné, tous les beaux esprits enfin qui faisaient alors l'ornement de la s#ciété lettrée de Paris. M. de la Rochefoucauld s'y rendait assidûment aussi, et bientôt il devait devenir l'ami de la comtesse, mais un ami qui, pendant une liaison de vingt-cinq ans, allait singulièrement démentir la sécheresse de cœur dont il fait bien à tort et bien inutilement parade dans ses divers ouvrages. Je crois cependant qu'au moment où le livre des J/aa7ime5 paraissait, c'est-à-dire au commencement de 1665, cette liaison n'existait pas encore aussi intimement. La forme du billet, que nous venons de lire, me semble le prouver, et Mme de la Fayette n'aurait pas écrit à un tiers
1. Isabelle de Choiseul, fille de Charles, marquis de Praslin, maréchal de France, femme de Henry de Guénégauld du Plessis, garde des sceaux.
un jugement aussi défavorable*. M. Sainte-Beuve place pareillement le commencement de cette liaison à l'année 1665 et même 1666; il ajoute tenir d'autant plus à cette date, qu'il ne veut pas croire que si Mme de la Fayette eût exercé auparavant l'influence qu'on lui connaît sur M. de la Rochefoucauld, elle ne lui eût pas fait corriger les Maximes et ne l'eût pas décidé à retrancher quelques pensées qui affligent réellement. On trouve dans les portefeuilles de Vallant une assez longue lettre de Mme de la Fayette à Mme de Sablé, qui me semble préciser très-exactement le moment où l'intimité s'établit entre le duc et Mme de la Fayette ; elle lui raconte qu'elle a reçu le comte de Saint-Paul, et il semble qu'elle lui ait parlé de son amitié pour M. de la Rochefoucauld dans des termes assez vifs. On sait que le comte était le fils dont Mme de Longueville était accouchée en 1649 : « .... Nous avons aussi parlé d'un homme que je prends toujours la liberté de mettre en comparaison avec vous pour l'agrément de l'esprit. Je ne sais si la comparaison vous offense, mais quand elle vous off'enseroit dans la bouche d'un autre, elle est une grande louange dans la mienne, si tout ce qu'on dit est vray. J'ay bien vu que M. le comte de Saint-Paul avoit ouï parler de ces dits-là, et j'y suis un peu entrée avec lui. Mais j'ay peur qu'il n'ait pris tout sérieusement ce que je luy en ay dit. Je vous conjure, la première fois que vous le verrez, de luy parler vous-mesmes de ces bruits-là. Gela viendra aisément à propos, car je lui ai donné les Maximes, et il vous le dira sans doute, mais je vous prie de lui en parler comme il faut, pour lui mettre dans la tête que ce n'est autre chose qu'une plaisanterie; et je ne suis pas assez assurée de ce que vous en pensez pour répondre que vous direz bien, et je pense qu'il faudroit commencer par persuader l'am-